jeudi, juillet 09, 2020

Le fantôme de la bibliothèque


  • Mais vous avez beaucoup de retard, se plaignit le bibliothécaire du château, d’un ton réprobateur et inquiet, tout en s’épongeant le front. Je vous attendais la semaine dernière ! Le fantôme s’est manifesté toute la semaine, savez-vous ? Nos livres disparaissent un à un et…
  • Et depuis, plus rien ?
  • Non, sa dernière apparition date de dimanche, minuit..
  • Heure de Paris ?
  • C’est important ?
  • Et comment ! Une fois, j’ai attendu un fantôme toute une nuit et pendant ce temps là, il errait dans les couloirs du château Frontenac.
  • Bon, je vous laisse faire votre travail, dit-il en partant, une expression d’horreur sur le visage.

Il ment certainement, ai-je pensé. Je me suis mis à lire, ce que l’on fait habituellement dans une bibliothèque, et j’ai attendu, sans une once de peur.

Il régnait dans la bibliothèque, un silence de sépulcre que seul troublait le bruit assourdissant des pages lues que l’on tourne.
Dehors, le même silence étouffant des arbres au feuillage immobile. Nous étions au cœur de l’été et il faisait une chaleur toïde, sans le moindre souffle d’air.

On aurait entendu un gendarme passer dans les allées du parc.

Puis la porte de l’horloge comtoise qui ornait silencieusement un angle de la salle, en indiquant dix-neuf heures trente sept depuis plus de cinquante ans, émit un craquement et s’ouvrit en grinçant, laissant le passage à un ectoplasme blafard, vêtu d’une aube blanche.

Il fouilla dans les étagères et s’apprêtait à repartir par le même chemin avec un livre sous le bras lorsque je l’interpellai.

Mon étreinte le fit sursauter au point qu’il en perdit ses lunettes et il afficha cette stupeur caractéristique des animaux pris dans le pinceau des phares.

  • Tu peux te venter de m’avoir fait courir, vieux briscard, mais je te tiens enfin, dis-je en le prenant à bras-le-corps.

- Provisoirement, commissaire, provisoirement, crâna-t-il en m’adressant cette sorte de faible sourire que les gladiateurs romains adressaient à l’empereur avant d’entrer dans l’arène.

  • Comment avez-vous fait ? Me demanda le lendemain le bibliothécaire.
  • J’ai embrassé l’aube d’été, Rimbaudai-je*.
  • Ah ! Ah ! Vous pouvez dire, commissaire, que vous m’avez bien eu !
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* Cf. le poème de Rimbaud "Aube"

Les mots à placer : ALLÉE, PARC, CHÂTEAU, CRAQUEMENT, PEUR, ÉTREINTE, GRINCE et MENT.

jeudi, juin 25, 2020

Une liste hétéroclite


Le suppléant du hardier a troqué son chameau contre une mule haute comme trois pommes pour transporter un magot découvert dans une caverne. Il ne cesse d'en dresser la liste hétéroclite et consternante : rhododendrons dans un rhyton, radiateurs, etc. 
C'est sa nouvelle manie.

(Écrit pour Treize à la douzaine - Liste 32)

Les treize mots à placer : radiateur, rhododendron, chameau, pomme, suppléant, caverne, harder, mule, consternant, liste, rhyton, magot et manie (pour le thème).

samedi, juin 20, 2020

La petite pilule bleue


Oppressé, il se lève au milieu de la nuit, prend sa béquille -  un cadeau de la sécurité sociale - et descend à la cuisine.
Il ouvre une boîte à sucre en carton et avale une petite pilule bleue qui le ressuscite.
C’est sa boîte à outils. Sa boîte de pandore. Son secret !

Les dix mots à placer, exercice proposé par Les petits cahiers d'Emilie : PANDORE, BEQUILLE, NUIT, CADEAU, SECRET, SUCRE, CARTON, OUVRIR, OPPRESSER et OUTIL

vendredi, juin 19, 2020

Retour à l'anormal

Après le manque de masques et de gel, après des jours de vénération pour nos soignants et l’impossibilité de fleurir les tombes de nos morts, voici venu avec l’ouverture des écoles et des restaurants, le retour du capharnaüm pour lutter contre la sécheresse des effectifs de santé et obtenir des augmentations de salaires.

Les mots à placer :


Collecte n°51 d’Olivia : FLEURIR, CAPHARNAÜM, OUVERTURE, SALAIRE, VÉNÉRATION, SÉCHERESSE et MANQUE.


vendredi, juin 05, 2020

Étamine


L’autre jour, s’est présenté aux portes de la DicoDanerie le mot étamine. Il n’était pas seul.

Il concluait une lettre adressée par Gustave Flaubert le 9 janvier 1874 à Léon Carvalho, directeur du théâtre où devait se jouer sa pièce « Le candidat ».

Comme formule de politesse, Flaubert avait écrit : À vous, mon bon (quoi que – ou plutôt parce que – vous me faites subir de rudes étamines) Lire la suite


jeudi, juin 04, 2020

Le Paradis

Sortie du tunnel de lumière, elle touche le ciel et verse une larme de bonheur. Elle pourra témoigner de la pureté des anges aux ailes de velours, qui s’abandonnent à la flânerie sur les rivages d’ubéreux cours d’eau bordés de peupliers et qui regorgent de carpes, carreaux et autres séries de gardons et poissons rouges.

(Écrit pour Treize à la douzaine - Liste 31)

Les treize mots à placer : pureté, rouge, série, sortie, touche, verser, carreau, flânerie, rivage, ubéreux, velours, peuplier et témoigner.

dimanche, mai 31, 2020

Rocambolesque


(Le dernier mot entré à la DicoDanerie)

Etymologie : (XIX°) Emprunté au gréco-américain, de to rock « bercer, balancer » et bolos « motte de terre, masse en forme de boule ».

vendredi, mai 29, 2020

Les vendeurs de soupe

Je vous en prie, aidez-moi si vous avez quelques notions d’oniromancie, car depuis plusieurs nuits je fais le même cauchemar qui commence par l’annonce à la radio d’intoxications alimentaires dues à des soupes chinoises.

Une liste des soupes interdites est affichée régulièrement en même temps que les spots publicitaires à la télé, mais à la suite de décès en Mongolie inférieure une interdiction totale de manger de la soupe est mise en place.

Des brigades effectuent des contrôles à l’improviste chez les particuliers avec des chiens dressés pour sentir l’odeur de la soupe. Avant peu, les amendes pleuvent chez les soupeux. Les sans dents subissent la double peine et une amende forfaitaire majorée sanctionne la soupe à la grimace.

Les vendeurs de soupes sont rapidement au pied du mur, font faillite et sombrent dans la misère. En Ukraine, ils forment un groupe asymptomatique dit le gang des Borchtch* qui lance un trafic de soupes dans des sachets en polyéthylène téréphtalate mélangé à du polychlorure de vinyle. Il s’en suit un racisme soupatoire qui attise la chasse aux sales Borchtchs.

D’autres vendeurs de soupe entrent dans la danse et une partie de chaises musicales commence au Gouvernement qui n’a que de chimériques palabres à proposer comme remède, mais ne dit-on pas que les paroles ne salent pas la soupe** et que l’on vit de bonne soupe et non de beau langage*** ?

C’est grave docteur ?


Les mots à placer :

Collecte n°50 d’Olivia : LISTE, PALABRES, MISÈRE, MUR, ONIROMANCIE, CHIMÉRIQUE et DANSE.

* Soupe aux betteraves, choux et pommes de terre.
** Proverbe brésilien
*** Les femmes savantes (Molière)



dimanche, mai 24, 2020

Quiproquo

Un mot proposé par Ecri’Turbulente et reçu à la DicoDanerie

1/ - Onomatopée

Par laquelle on désigne le chant du "ciq"...


vendredi, mai 22, 2020

Le meunier et la plume sergent major


Je pourrais vous énerver en décrivant le caractère de ce meunier abstème qui, à l'auberge, après avoir bâfré goulûment, excellait à négocier sans faiblesse et avec patience son fricot pour trois fois rien ; mais ce serait manquer de courage de ma part, fuir mon rôle de vecteur de bonne humeur, et étreindre Dame Paresse avec son poil dans la main.

Je vais donc faire un effort et vous parler de la rentrée puisqu’il me restait ce dernier mot à placer*.

La rentrée me rappelle la plume sergent major. On ne finassait pas longtemps avec la plume sergent major. Il fallait lui obéir et faire les pleins et les déliés comme elle l’exigeait. À défaut, c’était le pâté assuré, la giclure, le dérapage ou la glissade incontrôlée sur le papier glacé.

Il ne fallait pas davantage la charger d’encre exagérément. La plume sergent major aime la légèreté. Elle se déleste rapidement sur votre cahier de la goutte excédentaire.

Écrire nécessitait par conséquent de nombreuses allées et venues de la plume entre le cahier et le petit encrier en verre ou en porcelaine blanche enchâssé dans le trou aménagé à cet effet à l’angle droit du bureau d’écolier.

Les premières lettres sont toujours bien grasses, et nécessiteront tôt ou tard la salutaire intervention du buvard. Puis, rapidement, les suivantes sont de plus en plus pâles jusqu’à devenir exsangues. Bientôt ne subsiste plus que la trace des deux pointes de la plume. Il faut la recharger en belle encre violette – avec modération - afin d’écrire quelques mots supplémentaires.

Pour ne pas imprimer ce que l’on vient d’écrire sur la paume de sa propre main ou lorsque l’on va tourner la page, l’intervention du buvard est obligatoire. Son maniement demande, lui aussi, beaucoup d’agilité et d’adresse.

Appliquer le buvard trop fortement sur l’encre risque de l’étaler autour de la ligne et de créer une brume violette sur le sujet, le verbe ou le complément. La plus grande retenue est de mise, et si le plein de la lettre est trop frais, il est recommandé d’utiliser un coin du buvard pour éponger les excès. Les déliés appellent moins de précautions mais ils sont si proches des pleins qu’on ne peut les ignorer totalement lors du traitement.

Tirer un trait sur le cahier à l’aide de la plume sergent major et la règle en bois exige un œil vif, une main sûre, du sang froid et une grande maîtrise de soi. Il convient, en effet, de maintenir un espace constant et régulier entre la plume et la règle. À défaut, l’encre en profitera pour inonder la règle ou, bien pire, s’infiltrer entre celle-ci et la feuille de papier.

Pour ne pas vous lasser davantage, je repose la plume dans le plumier. Mais attention ! L’encre sèche sur la plume et l’encrasse. L’usage du petit chiffon pour nettoyer la plume sergent major après la pose du point final est par conséquent fortement conseillé.

Toutes ces tracasseries expliquent la préférence de Gustave Flaubert pour la plume d’oie. Ces exercices de tortures ne sont plus pratiqués que par les amoureux de calligraphie.

Aucun doute, le passage de la plume sergent major au clavier d’ordinateur - en passant par le stylo à bille – fait partie des évolutions les plus spectaculaires vécues par les baby-boomers devenus… les boomers.




*Les mots placés dans les deux premiers paragraphes :

Les petits cahiers d’Emilie sur le thème de la FORCE : EFFORT, RENTRÉE, PATIENCE, COURAGE, FAIBLESSE, CARACTÈRE, POIL, VECTEUR, RIEN, ÉTREINDRE, EXCELLER et ÉNERVER.

Collecte n°49 d’Olivia : FRICOT, BÂFRER, ABSTÈME, FUIR, MEUNIER et NÉGOCIER.



dimanche, mai 17, 2020

Kimono

Un mot proposé par Ecri’Turbulente et reçu à la DicoDanerie

(Nom transgenre, totalement neutre - pluriel peu utilisé car trop singulier)

On a longtemps confondu lu Kimono avec la Chlamyde qui est une draperie portée par les hommes exhibitionnistes (cf. déf. du mot Chlamyde à la DicoDanerie). De là à prendre lu Kimono pour un vêtement, il n’y avait qu’un pas que bon nombre de grammairiens peu scrupuleux ont franchi sans se préoccuper si la soupe était froide...

vendredi, mai 15, 2020

Le prétexte


Son quotidien ?

Entreprendre de peindre par touches successives, en retenant sa respiration, les jonquilles de son jardin dans un vase de couleur brune.

Jamais satisfait et feignant la colère, le sot jette ses pinceaux et part faire la virée des grands ducs.

Jusqu’au lendemain.


Les treize mots à placer : virée, sot, les, colère, couleur, vase, respiration, part, brun, touche, entreprendre, jonquille et quotidien

De l'interprétation des rêves

Ils avaient mis toute leur ferveur dans la naissance de cette revue d’oniromancie.

Penaud, j'ignorais que rêver à trente cerises dans l’herbe, sous la vasque en ferraille d'une gloriette, signifiait se reconstruire au fil de l’eau.

Difficile à admettre !

(Écrit pour Treize à la douzaine - Liste 30)


Les treize mots à placer : fil, admettre, ferveur, revue, gloriette, herbe, cerise, trente, ferraille, penaud, vasque, reconstruire et naissance

lundi, mai 11, 2020

Hallucinant

Un mot proposé par Ecri’Turbulente et reçu à la DicoDanerie

(Adjectif phantasmagorique)

Mot né d’une légende datant de l’ère préhistorique et écrite sur un petit carnet à spirale, découvert dans une grotte proche de la rivière Awash en Éthiopie, il y a 3,2 millions d’années pour être précis...





jeudi, mai 07, 2020

Une mystérieuse machine


Cela faisait huit jours que Monsieur Wells était arrivé dans cet amour de petit village d’apparence calme et tranquille. La raison de sa présence était une incroyable lettre qu’il avait reçue la semaine précédente. Une lettre parlant d’une machine extraordinaire. De crainte de passer pour un pigeon, il menait sa petite enquête et s’était fait passer pour un écrivain, espérant atteindre son objectif avec cette couverture.

À l’auberge où il était descendu, les habitants racontaient d’étranges histoires de phénomènes paranormaux où les vivants flirtaient avec les morts dans une petite maison à l’écart, sur la route du cimetière. Sans doute des histoires d’espionnage et de trafics d’armes pensait Monsieur Wells.

Mais chez lui, la curiosité l’emportait toujours. Une maison aux volets bleus disait le billet, avec devant la porte, une cible et des flèches dans un fourreau. Il ne pouvait pas se tromper.

Après tout ce qu’il avait entendu, sa tranquille assurance se coupa d’un fort doigt d’inquiétude en appuyant sur la sonnette de la maison aux volets bleus.

Ce ne fut pas un doigt, mais la main, lorsqu’il entendit s’approcher un pas pachydermique derrière la porte qui s’ouvrit sur cent cinquante kilos de muscles briseurs de bascules publiques et d’intrus envahissants. Le colosse avait une grosse tête chauve et pâle, défigurée par un affreux rictus. Une tête à manger du verre pilé et à tuer les taupes avec les dents.

Ses craintes s’amplifièrent à la vue de la matrone à la poitrine fellinienne qui surgit derrière lui avec un masque au concombre sur la figure dont les rondelles se détachaient en laissant des empreintes jaunes. 

Elle lança dans sa direction une œillade mutine où frétillait la flamme vacillante d’une libido crépusculaire.

L’épine dorsale traversée par une onde de terreur, Monsieur Wells se concentra sur l’objet de sa visite. Pouvez-vous m’en dire davantage ? Demanda-t-il en extirpant la lettre de sa poche.

Le molosse tira l’écrivain à l’intérieur de la maison en explorant de son regard vitreux les alentours pour s’assurer que nul filou ne les espionnait.

Suivez-moi. Je vais vous montrer ma machine à remonter le temps, dit-il.



Les mots à placer :

Les petits cahiers d’Emilie sur le thème de la CIBLE : ATTEINDRE, CONCENTRER, OBJECTIF, TIRER, ARME, BLEU, PACHYDERMIQUE, AMOUR, DOIGT, FLÈCHE, FOURREAU et FLIRTER.

Collecte n°48 d’Olivia : COUVERTURE, ESPIONNAGE, TAUPE, FILOU, MASQUE, EMPREINTE et PIGEON.

jeudi, avril 30, 2020

Oumpah-Pah


Oumpah-Pah tenait jusqu’ici le rôle qui lui avait été confié par Son Altesse Sérénissime* à la perfection. Sa mission : éliminer l’amabié**. La tâche était rude et risquée. Aussi avait-il reçu en paiement une cassette pleine d’or et une vedette de harem de première classe, la belle Frida.

Dans son tipi face à la mer, il avait su garder une apparence d’ahuri tranquille, mais il était préoccupé par une question restée en suspens et qui le turlupinait : quand le monstre annonciateur de pandémie sortirait-il de l’eau ?

À côté de lui, Frida, dont il avait eu la chance d’obtenir les faveurs, dormait paisiblement. Elle avait bien essayé par de subtiles manigances de le soudoyer avec les violons de la séduction, mais en vain. Il lui avait parlé de l’amabié et par suite d’une confusion phonétique elle lui avait avoué qu’elle aussi l’aimait bien.

Les yeux rougis à force de scruter l’horizon, il eut alors comme une  révélation. Son Altesse Sérénissime pouvait se gratter. Il avait les jetons et allait partir dépenser son or avec la merveilleuse Frida à l’autre bout du monde. 


——————
* Emmanuel Ier
** L’amabié est un yokai*** anthropomorphe avec 3 jambes, qui sort de la mer et prophétise soit une abondante récolte, soit une épidémie.
*** Les yōkai sont un type de créatures surnaturelles dans le folklore japonais.


Les mots à placer :

Les petits cahiers d’Emilie sur le thème du Jeu : RÔLE, VIOLON, SUBTILE, AHURI, JETONS, CHANCE, DÉPENSER, MANIGANCE, GRATTER, SÉDUCTION, SUSPENS et SOUDOYER.

Collecte n°47 d’Olivia : TIPI, REVELATION, TURLUPINER, TRANQUILLE, AMABIÉ et DORMIR.





dimanche, avril 26, 2020

L'ours en peluche

Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle Pierre Piteur, Pépé pour les intimes. Je suis journaliste d’investigation et je travaille pour une grande chaîne de télévision étrangère qui me paye très généreusement pour enquêter à travers le monde sur les phénomènes paranormaux. Nous sommes une cinquantaine de journalistes sur ce créneau, mais en ce qui me concerne, je suis spécialisé sur l’envahissement de notre planète par les extraterrestres.

Le sujet est énorme. On dénombre en effet cent soixante dix milliards de galaxies dans notre univers observable. Aussi, je ne m’intéresse qu’aux Aliens venus de la galaxie du cigare. Cela vient sans doute de mon côté fumiste.

La galaxie du cigare fait partie de la Grande Ourse. Certainement la raison pour laquelle Paul-Henry — c’est mon patron — m’a signalé la dépêche parue dans le numéro de France Soir de mardi dernier. Un ours en peluche avait semé la panique devant la porte de la gendarmerie de Champagnole !

Paul-Henry m’a donné carte blanche pour en savoir davantage. « Pépé, tu balances ton rasoir, tu files à Champagnole et tu me ramènes tout ce que tu peux au sujet de cette affaire » m’a-t-il dit d’une voix qui me fit songer à un véhicule chargé de bidons vides lancé à toute allure sur un chemin caillouteux. J’ai vu à sa moustache vibrante, ses yeux tendus d’anxiété et ses sourcils agités de tics nerveux, que l’affaire était importante. Par contre, je n’ai pas compris pourquoi je devais balancer mon rasoir alors qu’il était neuf et avait à peine servi. Bah ! Mon salaire à cinq chiffres m’interdit toute discussion sur ces points de détails.

Dès mon arrivée dans les locaux de la police, j’ai rencontré le capitaine Y dont je tairai le nom par bienveillance, les propos qui vont suivre ne me paraissant pas à son avantage.

J’ai demandé à voir l’objet du délit. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant qu’il était enfermé dans un tiroir du bureau de l’adjudant-chef W.

L’adjudant-chef W, que je nomme ainsi pour la même raison que le capitaine Y, s’étonna de mon étonnement. Il me regarda comme un chiffre premier qui s’afficherait tout d’un coup avec une virgule. Il ne voyait en effet rien d’anormal à placer un ours en peluche dans un tiroir. Il ne comprit pas davantage ma question lorsque je lui demandai s’il était bien sûr qu’il s’agissait d’un ours en peluche.

J’ai vite réalisé qu’il était nécessaire de projeter sur le radeau en perdition de sa compréhension, la lumière profuse de quelques éclaircissements.

J’ai commencé par lui dire que les extraterrestres étaient sur terre bien avant nous, comme prévu par les modèles statistiques, mais qu’ils étaient repartis en voyant ce que devenait notre planète. Ils avaient  détesté la mondialisation, l’odeur du patchouli et l’écriture inclusive. Ils avaient vomi, et après quelques ennuis mécaniques dans le désert de Roswell, avaient pris leurs podes à leur cou et n’étaient pas prêts de revenir.

Il accueillit ces explications par un rire moqueur.

Son ironie ne m’incommoda pas plus que ne l’aurait fait un bouchon de liège jeté par une petite fille sur la peau d’un hippopotame. Je voyais bien qu’il était un peu fragile du côté Q.I. Je lui ai donc précisé que l’on suspectait ces extraterrestres d’avoir laissé quelques observateurs sur place, pour rendre compte auprès des leurs de la rapidité de notre décadence, et que, parmi ceux-ci, on soupçonnait les ours en peluche.

Cette fois, l’adjudant-chef W éclata d’un énorme rire imbécile, en montrant impudemment ses dents gâtées.

Je ne cherche pas à être drôle, lui dis-je. Si je cherchais à être drôle, je vous aurais déjà fait attraper des convulsions depuis longtemps ! 

C’est à partir de ce moment-là, je crois, que sa jovialité affectée se coupa d’un fort doigt d’inquiétude, sans que je susse dire si c’était à mon sujet ou à celui des extraterrestres.

Réfléchissez un instant, poursuivi-je sans être certain que cela lui fût possible, on trouve des ours en peluche partout. On se confie à eux dès notre plus tendre enfance. Ils sont discrets et savent se faire oublier. ils ne font pas l’objet d’une surveillance particulière et on n’a jamais réussi à détecter les ondes qu’ils émettent. Voilà bien la preuve qu’ils sont plus forts que nous.

Le capitaine Y, rendu curieux par les éclats de rire de son subalterne, s’était approché. Il ajouta « C’est bien vrai, il y en a au moins trois ou quatre dans les chambres de mes enfants ».

Je renchéris : On croit se servir d’eux en y dissimulant drogues et bijoux pour passer la douane, mais c’est eux qui se servent de nous pour savoir ce qu’ils ne doivent pas faire. Ils nous épient, nous surveillent, nous scrutent, nous enregistrent. En un mot comme en cent, ils nous espionnent. Pas étonnant que l’on en trouve un devant la porte de votre gendarmerie. Vous avez immédiatement pensé à une bombe ou un explosif, et ne trouvant rien vous étiez rassurés. Voilà votre erreur ! Ils ont une mission à remplir et fouillent partout. Ils se déplacent sans que l’on s’en rende compte. D’ailleurs, les enfants passent leur temps à les chercher en croyant les avoir perdus.

Mais c’est exact ! opina l’adjudant-chef W qui commençait à être convulsionné des méninges. C’est ma foi vrai, c’est vrai, c’est bien vrai, ânonnait le capitaine Y. 

Et pour finir, ils communiquent le résultat de leurs observations à l’au-delà, conclus-je brutalement, car je sentais bien que je prenais l’avantage.

Ah ! Dit le capitaine Y. au bord de l’apoplexie. Un mot court qui en disait long.

Ah ! Mais cela ne va pas se passer comme ça ! se reprit-il. Nous le tenons. Mon adjudant-chef, allez chercher le prévenu. Nous allons l’interroger. Nous avons les moyens de le faire parler.

L’adjudant-chef W ouvrit le tiroir de son bureau.

Il était vide.


Quelques jours plus tard, je me trouvais dans le bureau de Paul-Henry  lorsque nous apprîmes que les ordinateurs de la gendarmerie de Champagnole avaient été piratés et que leurs données disparues étaient remplacées par l’image d’un ours en peluche.

Mais au fait, patron, pourquoi fallait-il que je balance mon rasoir pour mener cette enquête ?

Dans ta valise, Pépé, dans ta valise !

Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr !



jeudi, avril 23, 2020

CEPAROU

Ah ouich ! Quel voyage ! On a connu l'enfer ! commença Fredy.

Notre long-courrier, La Pinailleuse, avait suivi un parallèle bien au-delà de l’équateur en direction d’un point cardinal peu catholique et de l’étoile d’un ami au beau-frère du berger.

L’équipage de La Pinailleuse n'était composé que de pirates qui avaient tout à oublier, même l'avenir. Il ne leur restait à conquérir que la liberté et ce putain de trésor que nous cherchions depuis bientôt deux ans. L’ambiance n’était pas très conviviale. Le pire d’entre eux était le cuistot. Une teigne à forme humaine qui pratiquait la politique de la pomme de terre brûlée. Quant au capitaine, il possédait certainement une dose de péché originel bien supérieure à la moyenne. Nous l'avions surnommé « CEPAROU ».

Fredy arrêta son récit et s'abîma dans la contemplation des volutes bleuâtres de sa pipe qui faisaient penser à des têtes de mort.

Lorsqu'il sentit l'atmosphère sur le point d'exploser, il fit semblant de réfléchir et lâcha enfin : comment vous décrire « CEPAROU » sans vous faire peur ?

Il mesurait près de deux mètres, n’avait qu’un œil et qu’une jambe, et même sa jambe de bois avait des varices. Il s’en servait pour frapper les p’tits mousses auxquels il menaçait d’arracher la tête pour la leur faire avaler.

Après plusieurs changements de direction et avoir essuyé la tempête du siècle dans la mer de Tantale, nous jetâmes l’ancre dans une vaste baie très poissonneuse que nous baptisâmes la baie Thonnière. 

Les hommes les moins malades partirent avec le capitaine à la recherche du trésor à partager. Nous étions lourdement chargés de pelles, de pioches et d’emballages divers. J’avais choisi de porter la boussole.

Nous pensions toucher au but lorsque nous tombâmes sur un panneau indicateur. Après des mois d’errance et d’abêtissement, ces imbéciles ignares applaudirent tous de joie et se tournèrent vers moi qui étais le seul à savoir lire.

C’est par où ? C’est par où ? Alors, Fredy, c’est par où ? ne cessait de répéter « CEPAROU » en me regardant de son œil chalumeau.

Les indications étaient écrites dans une langue dont j’ignorais jusqu’à l’existence, mais le capitaine, qui était sur le point de cracher son âme au diable et soignait son mal par de longues rasades de rhum frelaté, avait l’humeur chagrine. 

J’avais envie d’aller aux cabinets, mais il fallait rester positif et ne pas tergiverser. J’affirmai que c’était tout droit sur un ton de certitude granitique légèrement teintée de péremptoirité.

C’est ainsi que, peu après, nous tombâmes dans un guet-apens tendu par des snipers à la fléchette empoisonnée. D’horribles sauvages anthropophages.

Je fus le seul à pouvoir m’échapper de la marmite.




Les mots à placer :

Les petits cahiers d’Emilie sur le thème de la latitude : CHANGEMENT, VOYAGE, ÉTOILE, MESURER, ÉQUATEUR, POSITIF, VASTE, PARALLÈLE, LIBERTÉ, TRÉSOR, CARDINAL, COURRIER et CONQUÉRIR.


Collecte n°46 d’Olivia : TERGIVERSER, TANTALE, ABÊTISSEMENT, PINAILLEUSE, PARTAGER, CONVIVIAL, CABINET, EMBALLAGE et SNIPER.