jeudi, juillet 01, 2021

À la belle étoile


Toujours prêt à rendre service, Norbert conduisait Églantine chez une amie qui l’avait invitée à passer l’été dans sa gentilhommière. La décapotable roulait à vive allure sous un océan de ciel bleu. À droite et à gauche, la campagne semblait emportée dans une course folle, et avec elle, les laboureurs qui travaillaient aux champs.


Pourquoi dites-vous, Norbert, que notre génération sera la dernière à avoir connu les joues posées sur des oeufs ?


Je ne dis pas cela, Églantine. Je dis : « les jougs posés sur des boeufs ». Aujourd’hui, il n’y a plus que des tracteurs qui tirent les charrues.


Ah ! Vous aimez la campagne, Norbert ! Cela se voit. Allons dormir à la belle étoile et je vous montrerai mon hangar à fourrage.


Norbert fut ébranlé comme s’il était tombé d’un train d’ébahissement sur les rails de sa stupéfaction. Il connaissait Églantine comme une fille simple et directe, mais il avait aperçu dans son regard de merlan frit marié à une vache qui rumine, une étincelle de salacité qui révélait chez la donzelle une libido en fusion. Elle avait des yeux ronds, une bouche lippue et un triple menton qui s’épanouissait sur sa poitrine surabondante. De longues effluves musquées montaient des profondeurs de son corsage chaque fois qu’elle poussait de languissants soupirs accompagnés d’oeillades appuyées dans sa direction.


La stupeur s’effaçant rapidement pour laisser place à la terreur, Norbert était comme tous ces gens qui habitent à côté d’un volcan entrant en éruption et qui doivent trouver immédiatement une solution. Son cerveau cliquetait plus rapidement qu’un ordinateur. Un bref instant, lui vint à la tête une montée de cette lubricité fangeuse qui hante les rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants. Il songea expédier prestement l’affaire comme on s’acquitte d’une incontournable épreuve.


Il eut préféré une issue plus poétique et ne pas désoler le silence de la nuit et les pudeurs de la lune par de hideuses amours, mais aucune solution de rechange ne lui venait à l’esprit. Il lui parut alors indispensable de commencer par s’anesthésier au moyen d’un béatifiant liquide apte à lui modifier radicalement sa vision du monde.


Le jour commençait à décliner lorsqu’il s’arrêta sur la place de l’un de ces innombrables villages qui peuplent nos campagnes et dont le seul commerce est un bar-tabac-presse-épicerie-droguerie-poste et dépôts divers.


Quelle que soit l’horreur des circonstances et si nombreuses soient les flèches de la mauvaise fortune, Norbert pouvait toujours compter sur une chance insolente qui lui évitait de souffrir des pièges tendus par le Destin. Il aperçut de l’autre côté de la place, juste derrière une statue qui accueillait les merdes des pigeons avec une sérénité de bronze, l’unique auberge de l’endroit, dont l’enseigne affichait en toute simplicité : « À la belle étoile ».


Il semblait que la Providence essayait de mettre un peu de vaseline sur une situation scabreuse, mais dès l’approche du bâtiment il fut évident que l’étoile de son enseigne était la seule que l’établissement pouvait s’offrir, sans espoir du plus petit label touristique.


Suivi d’Églantine, une bouteille de whisky dans une poche, et de mort-aux-rats dans l’autre, Norbert pénétra dans ce qui lui parut être un bouge rivalisant en senteurs fauves avec les urinoirs. Un monstre surgi de nulle part lui hurla au visage, dans une haleine de soupe aux choux mêlée à des relents de vinaigre : « C’EST FERMÉ !!! ».



Le figurant


Profession ? Demanda le policier Dupontel.


Figurant, répondit le prévenu. Albert avait en effet été prévenu que tout ce qu’il dirait pourrait être retenu contre lui, et qu’il valait mieux pour lui d’être prévenu que retenu. Une leçon à retenir. Il avait un oeil au beurre noir, une balafre sur la joue gauche et une lèvre sanguinolente découvrant une bouche légèrement édentée. On l’accusait d’ivresse, de désordre et de résistance aux forces de l’ordre.


Le policier le fixa comme une chenille dans sa salade.


Vous êtes figurant ?


Dupontel proféra ce « vous » avec des accents de cobra en colère. Son visage ressemblait à une plaque de granit que coupaient une paire d’yeux soupçonneux et une bouche réduite à une ligne. Il avait les lèvres pincées comme s’il venait de sucer un citron pas mûr, et on ne pouvait pas dire que son sourcil se fronçait parce qu’il était déjà froncé. Il avait les traits marqués par le mépris et donnait l’impression d’un lutteur prêt à entrer en action.


Ce n’est pas un métier, ça ! 


Le ton qu’il employait eut envoyé n’importe qui se réfugier sur le lustre de la pièce, mais il n’y avait ici que des néons et des hommes aux mâchoires carrées qui surveillaient Albert étroitement. Il ne lui restait d’autre alternative que de se ratatiner davantage sur son siège.


Dupontel émettait des bruits qui faisaient songer à un buffle cherchant à se dégager d’un marécage et Albert se disait qu’il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour qu’il se transforme en créature de Frankenstein et aille chasser le grizzly dans les Rocheuses. Ses craintes s’amplifièrent lorsqu’il s’aperçut que le numéro matricule du policier se terminait par six cent soixante six, le chiffre du diable.


Toujours est-il qu’il ne montrait aucune intention d’être intelligent et comprendre que la tête excentrique d’Albert n’était qu’un maquillage pour son rôle de figurant dans une rixe de saloon.


Dupontel leva une main pour étouffer dans l’oeuf toute velléité d’explication de la part du prévenu, contourna lentement son bureau, saisit Albert par le col, et glissa dans sont oreille cireuse et dans un grognement de même puissance qu’une explosion dans un dépôt de munition : Disparais ou je te fais franchir le mur du fond avec mon pied au cul.


mardi, juin 08, 2021

Grünenwald


Avant que la nuit ne nous surprenne, essayons d’atteindre cette bergerie là-bas, dit Grünenwald à sa petite famille composée de sa femme et de ses deux enfants qui le suivaient péniblement. Ils avaient pris le parti de ne jamais se séparer et de rester toujours ensemble. Cela faisait déjà longtemps qu’ils apercevaient à l’horizon cette pauvre bâtisse qui semblait s’éloigner à mesure qu’ils s’en approchaient.


Peut-être aurais-je dû écrire Grunenwald, sans tréma, ou bien alors Grünewald, je ne sais plus très bien, mais peu importe. Allons-y pour Grünewald. La famille fuyait une administration tatillonne et paperassière qui cherchait à les verbaliser pour des comportements jugés indécents et libertaires. Il est vrai que Grünewald relisait périodiquement Tintin au Congo dans sa version originale en mangeant des têtes de nègre, pendant que sa femme buvait du Banania en écoutant Chaud cacao chantée par Annie Cordy.


Cette famille totalement dévoyée vivait dans une société décadente. Lui était le nègre de quelques écrivains à succès et hommes politiques surmenés ; une activité si envahissante qu’il ne s’était pas rendu compte que sa femme tenait une agence d’aide à domicile essentiellement composée de pauvres émigrées sauvagement exploitées.

 

Ils marchaient vers cette bergerie sans eau ni électricité afin de fuir la dégradation infamante de leur note sociale ainsi que les ardeurs d’un contrôleur fiscal entêté et à la laideur indescriptible, ce qui contrarie l’auteur qui aurait bien voulu décrire à quel point la perversité d’un individu est capable de lui déformer le visage, mais ce qui lui permet de gagner un temps précieux puisqu’il est limité à 3000 signes.


Ils comptaient passer la frontière en traversant les vertes forêts du mont Pourri, pour éviter les regards indiscrets de la douane volante qui fouillaient les poches des contribuables contrebandiers cherchant à échapper aux contributions sans contrition. Cela me revient à présent. Ils ne s’appelaient pas Grünewald mais Verteforet, foret étant écrit sans accent circonflexe, comme cet accessoire pour perceuses et vilebrequins, bien qu’à vrai dire le mystère de la famille Verteforet  était tout à fait impossible à percer. Cela m’est revenu en écrivant « les vertes forêts du mont Pourri », et Dieu sait si cette histoire est pourrie. J’ai du confondre car il me semble que cela se passait à la frontière avec l’Allemagne.


Au point où nous en sommes, permettez-moi d’apporter ici une précision surprenante. Depuis des jours et des jours qu’ils marchaient comme de misérables exilés, il neigeait tous les soirs à la même heure, avant la tombée de la nuit. De véritables bourrasques accompagnées de tremblements, aussi violentes que soudaines. Elles vous mettaient la tête à l’envers, vous faisaient plonger et perdre tout sens de l’orientation. Et la nuit tombait en même temps que les derniers flocons, obligeant la petite famille à s’immobiliser.


ooOoo


Comme chaque soir, le vieux collectionneur maniaque reposait sa boule à neige sur l’étagère d’un placard qu’il refermait avec soin, inconscient du drame qui se jouait là.

 

Décrocher la lune

 

« Votre mission, si vous l’acceptez, consistera à décrocher la lune ».

Songeur, Hubert jeta le billet dans le feu avant qu’il ne s’auto-détruise. Il se doutait bien que Zodiac Stories finirait par lui demander l’impossible. 

On l’avait d’abord mis en confiance avec quelques thèmes classiques comme le petit carnet, la bonne résolution ou les retrouvailles… Jouer les hypocondriaques ou remonter le temps passaient encore, à la rigueur, mais la lune, c’était une autre affaire ! Tous, y compris les meilleurs, qui avaient déjà sauvé le monde à plusieurs reprises, avaient échoué dans cette entreprise. Même en utilisant des pratiques douteuses ou illicites.


Mais Hubert n’était pas de ceux qui reculent devant les difficultés. Il passait en revue les missions qui lui avaient été confiées par le passé, les fabuleuses aventures qui s’en étaient suivies, et réfléchissait au meilleur moyen de décrocher la lune, lorsque le souvenir du comte Dragmzk lui revint à l’esprit. 

Il s’était juré de ne jamais retourner chez le comte Dragmzk mais il est des circonstances où il faut savoir se trahir. On murmurait, en effet, que le comte organisait des sacrifices humains au moment de la pleine lune et, sans doute, était ce là le meilleur endroit et le meilleur moment pour la décrocher.

Il adressa un SMS noir au comte et quelques jours plus tard, par une nuit sans lune, frappait à la porte de l’imposante demeure.


Après une interminable attente, elle finit par s’ouvrir sur cent cinquante kilos d’Igor, jambe de bois comprise, et presqu’autant du molosse jaune au regard cloaqueux qui ne le quittait jamais.

Monsieur est attendu guttura-t-il d’une voix qui eût gelé un Esquimau.

Hubert suivit Igor jusqu’à une immense salle qui aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Les murs étaient recouverts de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles. Le comte le reçut à bras ouverts, l’enveloppant de sa grande cape noire en riant de plus en plus fort (Il aimait rire sous cape) et en répétant : Ce cher Hubert ! Ce cher Hubert ! Ce cher Hubert ! …

Hubert se taisait car il lui paraissait hasardeux de répéter plusieurs fois « ce cher Dragmzk  » sans emmêler sa langue dans ses amygdales.


Lorsque le comte réussit à s’arrêter de rire et de dire « Ce cher Hubert », il conduisit son cher Hubert jusqu’à une salle à manger qui aurait pu accueillir les familles des cavaliers précités.

Je vous passe le frugal repas devant la gigantesque cheminée qui dégorgeait plus de vent et de fumée que de chaleur, la chambre aux dimensions de cathédrale tapissée d’armures et de trophées de chasse, le chuintement des arbres sépulcraux et les hurlements caractéristiques des loups affamés. Il suffira de vous reporter au récit de sa précédente visite.

Une différence de taille, cependant : Les pâles clartés de la lune ne rendaient pas les objets vivants autour de lui, et les loups ne hurlaient pas à la lune, car il n’y avait pas de lune.

D’ailleurs, elle ne se montra pas davantage la seconde nuit ni la suivante. Une semaine passa sans que l’on puisse observer l’annonce du plus petit quartier de lune.


Un jour qu’Hubert se penchait trop à la fenêtre pour apercevoir la lune là où elle aurait dû normalement se trouver, il perdit l’équilibre et ne ralentit sa chute vers le parc, deux étages plus bas, que par la grâce de lierres grimpants qu’il saisit au passage.


Un danger bien plus grand l’attendait à l’atterrissage en la personne d’Igor et de son inséparable compagnon surveillant les abords du château.

L’unijambiste regarda Hubert comme un élément issu de ces couches sociales dites à taux de criminalité élevé qui s’enfuirait avec le rubis du Maharajah.

Je déconseille vivement à Monsieur de vouloir quitter le château. Les lieux ne sont pas sûrs siffla-t-il entre ses dents.

Le chien s’humecta les babines, tel un loup qui voit venir à lui un paysan russe à travers les steppes de l’Asie centrale et grommela quelque chose à son maître dans un dialecte inconnu d’Hubert.


Eussiez-vous été empereur d’orient et d’occident, vous n’eussiez pas pu ignorer votre infériorité en la présence de ces deux là.

Le courage d’Hubert avait les fusibles qui fondaient mais il rassembla ce qui lui restait pour expliquer qu’il cherchait à apercevoir la lune lorsque…

Monsieur plaisante certainement l’interrompit Igor. Nous savons que Monsieur est envoyé par Zodiac Stories.

Hubert croyait entendre céder les fils qui tenaient son épée de Damoclès. 

Igor poursuivit : Monsieur arrive trop tard. Nous n’avons plus de lune. De plus zélés sont déjà venus la décrocher.


La grasse Mat'


Hier, j’ai tué ma femme. Quel soulagement !


Je ne tolérerai aucun reproche. Nous vivons dans une société où il arrive qu’on nous demande de tuer des gens que nous ne connaissons pas, contre lesquels nous n’avons pas de haine, et l’on nous décore pour cela. Et un autre jour, on nous reprocherait d’avoir égorgé une personne qui nous rend la vie impossible ? Enfin, un peu de bon sens !


D’abord, elle était laide, si laide que lorsque nous nous promenions dans les rues, les passants se retournaient et ricanaient. À dix-huit ans, elle semblait en avoir quarante. Figurez-vous un petit tonneau, planté sur de courtes jambes et surmonté, en guise de visage, d’une tomate rougeoyante et dodue. Le nez, mince à sa naissance, était gros et violet à son extrémité, et une horrible grimace rendait particulièrement hideuse cette tête tomatifère, avec les yeux d’un poisson mangeur d’hommes et une lèvre toujours molle et gluante de salive.


Ah ! Quel malheur ! Pauvre de moi ! J’avais voulu la sauver des lieux de luxure et d’ivrognerie qu’elle fréquentait assidûment. Elle ne se complaisait qu’au milieu de cette écœurante débauche qui rappelait Babylone à l’époque où les mœurs y étaient les plus dissolues.


Mais tout cela aurait encore été supportable si elle n’avait été méchante comme la gale, une erreur de la nature, une limace visqueuse à la langue de vipère, qui coupait le lait du chat avec de l’eau. Aimable comme un panaris, elle me brutalisait et me diffamait comme ne le furent jamais les premiers martyrs chrétiens.


À sa vue, je me suis longtemps roulé en boule en croisant les doigts, mais après avoir souffert mille tortures dignes du purgatoire, traversé de véritables épreuves dont je serai incapable de me souvenir pendant des mois sans me réveiller la nuit en poussant des hurlements, ma résolution d’en finir fut prise. L’un de nous devait disparaître.


Mais lequel ? 


J’ai d’abord pensé au suicide, et finalement, non, j’ai opté pour le meurtre de cette hyène. Ma résolution de l’amener au tombeau se rua dans mes veines comme du feu. J’ai imaginé la tuer en l’enfermant dans un placard et en aspirant l’air qu’il y avait à l’intérieur avec une paille, mais cela aurait pris trop de temps. Il fallait quelque chose de rapide.


Hier, alors que je réparais une chaise à la cuisine et que je m’étais tapé sur les doigts, elle se mit à rire. Ah, ce rire ! Pareil à un réveil-matin qui se détraque. C’est à ce moment-là que j’ai assommé Mathilde avec mon marteau.


Oui, elle s’appelait Mathilde. On l’appelait la grasse Mat’. 

jeudi, mars 11, 2021

Trop tard

 

Lorsque la grande pandémie s’est propagée dans le monde, personne ne fût surpris. Tout le monde savait que cela arriverait un jour. C’est bien connu, il y a toujours des épidémies qui circulent périodiquement. On en avait vu d’autres. Il n’y avait donc rien d’étonnant à cela. On l’attendait. Ni plus, ni moins que les autres. 


D’ailleurs, des stocks de masques pour y faire face avaient été constitués et devaient être renouvelés. Ils le furent, et même plus que largement, mais avec un léger retard.


On était d’autant moins surpris qu’on l’avait vu arriver cette pandémie. Elle avait circulé dans différents pays avant de nous atteindre et on avait pu observer les mesures de confinement prises par les uns et les autres. Il était apparu que les pays qui n’appliquaient pas ces mesures de précaution étaient plus gravement atteints. Alors, après avoir longuement pesé le pour et le contre, on s’est décidé à confiner aussi. Un peu trop tard toutefois.


Heureusement, pour parvenir à circonscrire la pandémie il y avait les tests qui devaient permettre le traçage. Hélas, on les avait commandés tardivement, et quand on a pu les réaliser, le processus de traçage était devenu impossible car il y avait trop de personnes atteintes. 


Rien cependant n’était perdu puisque le vaccin avait été trouvé. C’était d’ailleurs des chercheurs du pays qui l’avaient mis au point, mais ils avaient quitté le pays depuis longtemps car on avait tardé à les retenir. À la réflexion on tardait beaucoup. C’était une marque de fabrique. 


Mais bon, il existait ce vaccin, et c’était bien là l’essentiel. Naturellement, on avait tardé à commander les doses pour des raisons financières et administratives, et les autres pays avaient été servis avant nous. 


Pour ne pas faillir à notre réputation, le mot d’ordre de la campagne de vaccination fut « Rien ne sert de courir, il faut partir à point ». Le bon La Fontaine dut-il se retourner dans sa tombe, cette fois la tortue ne rattraperait pas le lièvre.


Il semblait bien qu’à la longue, tous ces retards accumulés pouvaient être  préjudiciables. Certains affirmaient que si l’on continuait ainsi, on ne tarderait pas (pour une fois) à le regretter et à disparaître.


Le rassurant, dans cette affaire, était qu’il n’est jamais trop tard pour mourir. Et en matière de retard, le pays avait acquis beaucoup d’expérience.

mardi, mars 02, 2021

La pension Germaine


Je n’aime pas la soupe. Je n’ai jamais aimé la soupe. Trop de souvenirs sinistres s’y rattachent. Je me suis juré de ne jamais faire partie du royaume du velouté, du gaspacho ou du minestrone. Ne dit-on pas que tout est foutu lorsque les carottes sont cuites ? Je me suis rebellé. C’est dans ma nature.


Alors, ils ont décidé de m’envoyer en stage de soupe comme on envoie en maison de redressement. Ils ont choisi la maison de correction la plus dure, la plus sévère : la pension Germaine. Elle avait une solide réputation de férocité, à la limite de la cruauté. Tout y était rude et fruste. Son personnel n’était composé que de Germaine et de deux ou trois impitoyables garde-chiourmes particulièrement inflexibles et insensibles.


Ah, mes amis ! J’étais bien loin de l’auberge du cochon de lait et de la truite saumonée. Je me souviendrai toujours de mon arrivée là-bas. Quel retour en arrière ! J’avais l’impression d’avoir remonté le temps. Il y avait devant le portique deux chevaux qui étaient là comme deux chevaux sur la soupe. Je n’ai pas tardé à le comprendre…


Les locaux étaient sinistres et dépouillés. Les chambres sordides ne recevaient qu’une clarté barbare et insignifiante, et vous ne disposiez que de la cloison de vos paupières pour avoir un peu d’intimité. Dans ce qui tenait lieu de salle à manger, terme abusif j’en conviens pour une pièce miteuse qui donnait l’impression de ne pas avoir été balayée depuis sa construction, l’essentiel du mobilier était composé d’une table, de deux bancs, et d’une énorme soupière blanche et ébréchée accompagnée d’une louche désassortie et de quelques assiettes.


À la pension Germaine, l’annonce des repas ne se faisait pas avec une cloche comme je l’ai vu pratiquer dans certains établissements civilisés. Quel que soit le repas, on entendait crier depuis la cour centrale « à la soupe ! », et c’était ce qu’il y avait de mieux à dire car on vous servait de la soupe le matin, le midi et le soir. Rien d’autre. Il n’y avait pas de « menu » chez Germaine, il n’y avait que de la soupe. Une soupe à la couleur indéfinissable, dans laquelle vous aviez renoncé à trouver la trace d’un morceau de pomme de terre ou de tout autre légume. Un liquide improbable sur lequel stagnaient parfois les yeux immobiles de la graisse d’un cochon malheureux arraché subitement à l’affection des siens, et d’autres fois, des morceaux de pains durs qui semblaient cuits pour des becs de perroquet. Le seul luxe était le sel que Germaine tirait d’une poche en tissus accrochée à son tablier et qu’elle servait à volonté.


Malgré ce décor d’apocalypse, les occupants de la pension Germaine glissaient en silence vers la table comme des lions vers le point d’eau et commençaient à tendre leur assiette. C’étaient de pauvres bougres. Des taiseux avec lesquels toute conversation était impossible, même sur les phénomènes de météorologie les plus élémentaires. Des mouches s’envolaient de leur tignasse chaque fois qu’ils secouaient la tête.


Les seules lectures autorisées étaient les feuilles de choux de l’AAS (L’Association des Amateurs de Soupes) ou du CGG (Club du Gaspacho à Gogo). Je n’oublierai jamais la pension Germaine !



mercredi, février 17, 2021

Le réveil

 

Lorsque Charlie se réveilla, il se trouvait dans une chambre dont la lumière était si intense qu’il en ressentit une vive douleur et referma immédiatement les yeux.


Après plusieurs tentatives, il parvint à observer son entourage au travers de fentes palpébrales qu’il s’efforçait de rendre les plus discrètes possibles. C’était un va et vient d’ombres chinoises qui semblaient flotter dans l’air et ne s’occuper que de sa personne. Il ne reconnaissait ni même ne distinguait aucun visage dans cette lumière éblouissante.


Se trouvait-il au paradis ? Il n’avait mal nulle part, ne ressentait aucune douleur, et même se trouvait dans un état cotonneux de bien-être qui lui rappela ce qu’il avait lu ou entendu dire sur les expériences de mort imminente, le tunnel de lumière, etc. Peut-être était-il en train de vivre la même chose. Si les personnes qui l’entouraient étaient des anges, celles-ci n’avaient pas d’ailes dans le dos.


L’une d’elles se pencha au dessus de lui pour le saluer et s’informer d’une voix douce et métallique si tout allait bien.


Tout allait bien. À condition de savoir ce qu’il faisait là !


Vous êtes en phase terminale de décryogénisation, Monsieur Martin, lui répondit une autre personne à gauche du lit, sur le même ton que la première. Cela fait exactement quatre cent vingt-deux années et trente quatre jours que vous avez été immergé dans de l’azote liquide à moins 196°C et vitrifié. Voilà dix jours que le processus inverse a été engagé au cours duquel nous avons substitué un DXP816 à votre pancréas défectueux. Tout va très bien, Monsieur Martin.


Ses fonctions mémorielles semblaient revenues car il se souvint avoir décidé de se faire congeler à la suite d’un cancer, au début des années 2000. L’homme était vraiment une machine merveilleuse pour se souvenir de faits datant de plusieurs siècles. Cela lui avait coûté la modique somme de cent cinquante mille dollars de l’époque, mais il allait enfin pouvoir toucher les intérêts en nature de son investissement. Son pari sur l’avenir avait fonctionné. 


Un détail l’intriguait cependant. Tous les membres du personnel soignant se ressemblaient et avaient une voix bizarre. 


Puis-je connaître votre prénom ? questionna Charlie à l’infirmière qui lui apportait un  breuvage. Appelez-moi Six cent quatre répondit-elle. Dans cette unité, nous nous appelons tous Six cent quatre.


Vous n’avez donc pas de nom ? demanda Charlie avec stupéfaction. Vous ne seriez qu’un numéro ? 


Mais Monsieur Martin, s’étonna Six cent quatre, nous ne sommes que des androïdes conditionnés pour le travail et spécialisés, dans cette unité, en décryogénisation. Le temps de la race humaine est révolu depuis longtemps. Les humains étaient tous devenus hydroalcooliques. Les seuls spécimens qui subsistent sur cette planète sont, comme vous , décryogénisés, et servent de cobayes pour nos expériences. 


À bientôt, Monsieur Martin.


samedi, janvier 02, 2021

La carte postale

 

La carte postale avait fait scandale à la fin du repas. Elle passait de mains en mains entre les convives et ce n'était que tristes mines autour de la table. Gertrude de la Martinière aurait bien voulu interrompre cette circulation erratique et désastreuse, mais cela était impossible. Il y en avait gros sur les patates.


Tante Jeanne (avec laquelle vous avez fait connaissance le soir du réveillon de Noël) disait qu’il y avait certainement un maître chanteur derrière tout cela. Le cramoisi de sa colère faisait progressivement disparaître le bleu turquoise de son maquillage et son mari prenait des airs entendus comme si les révélations de cette carte ne lui créaient aucune surprise.


Tante Yvonne (idem) avait pris le mors aux dents et s’emballait, sans que son cavalier du moment ne puisse la contenir.


Tante Agathe paraissait abattue. Peut-être ne s'était-elle pas encore remise totalement de la Covid-19.


Il n'y avait guère, autour de cette table, qu’Ulysse-Elysée-Zéphirin qui gardait sont sang froid. La belle affaire ! On en avait vu d'autres. Le plus gênant, certes, était la photo elle-même. La carte postale avait été imprimée à partir d'une photographie de la petite Suzette qui se trouvait dans une tenue plus que légère. Elle ne portait pas de soutien-gorge et l'on apercevait l’aréole de ses seins sous la soie du chemisier blanc.


La petite Suzette, peu farouche et accorte, avait été au service du château durant plusieurs années jusqu'à ce qu'elle se fasse enlever par un mafioso aux allures d'hidalgo, à moins qu'il ne s'agisse d'un hidalgo plus ou moins mafioso, on ne se souvenait plus très bien.


Toujours est-il que cette carte postale adressée à Paul-Emmanuel, fils héritier de la famille, faisait l'effet d'une petite bombe. Il y était écrit : « Ta mère n'est pas la bonne car ta véritable mère est la bonne ».


Voilà qui laissait toute liberté d'interprétation.


Le Roi, la Reine et le Fou...


Un bruit, à l’extérieur, l’alerta. 


Il ne vit à travers le rideau crasseux que les maisonnettes trapues et lugubres, aux petits jardins négligés, sur lesquelles flottait une légère brume.


Bien qu’excédé et dépité par son échec, il sortit de l’appartement de Jeanne avec d’infinies précautions afin de ne pas être vu par deux policiers qui effectuaient une ronde de surveillance du  couvre-feu.


Après une heure de marche dans les rues labyrinthiques d’une banlieue poisseuse de mille crapuleries, et après s’être assuré à plusieurs reprises qu’il n’était pas suivi, il pénétra dans un vieux pavillon dont il avait la clé.


Il jeta le trousseau sur la table de la cuisine recouverte de bouteilles vides et de papiers gras.


Sur l’un d’eux, était griffonnée la liste des prénoms de ses victimes. Il se mit à les lire à voix haute, en ponctuant chacun d’un sonore « delete » et en criant de plus en plus fort comme un fou qu’il était. Clotilde, delete, Hildegarde, delete, Judith, delete, Adélaïde, delete, Berthe, delete. Que des noms de Reines. Ses Reines de quartiers ; dont il était le Roi. L’une d’elles, Jeanne, venait de lui échapper. Ah la garce ! Elle ne perdait rien pour attendre. Il n’était pas pressé. Il avait tout mon temps. Je suis un « dilettante » hurla-t-il dans un effrayant éclat de rire.


Ces contrariétés lui avaient aiguisé l’appétit. J’ai besoin de chair fraîche, grommela-t-il pour lui-même en descendant au sous-sol de la maison. Lorsqu’il ouvrit l’imposant congélateur, il ne prêta pas la moindre attention à Hildegarde qui le fixait de son regard hébété et glacial. À l’aide d’un couteau à désosser, il découpa un morceau de Clotilde. Avec une précision chirurgicale, il coupa tendons et articulations. Une règle avant tout : la viande ne doit jamais avoir le goût du métal.


Balayant d’un large mouvement du bras tout ce qui encombrait la table, il posa le morceau de  Clotilde devant lui. Cette main baguée, ces ongles ébréchés… Des images surgissaient dans sa tête, des visions de cauchemars, des magmas de charognes, de libidineuses et palpitantes viscères écarlates. Des portes, des caves, des escaliers, le noir, toujours le noir, la faim, la peur…


Ses souvenirs, flous et nébuleux, n’étaient que des morceaux de mort, arrachés au vide, que rien ne fixait ni ne rassemblait. Mémoire fragmentée, éclatée, brisée, fatiguée. Mémoire d’outre-tombe, mémoire d’une vie antérieure…


« Le garde n’ouvrira la porte qu’en échange d’une promesse ferme de la reine, et pour gage de sa parole, le garde a ordre de chatouiller de cette dague les tendres chairs de la princesse. Ce qui serait dommage... » 

….

« Le méchant comte aurait emprisonné la belle princesse d’Aquitaine dans la tour de son château et se préparerait à la déflorer sous le regard impuissant de la jolie reine Adélaïde, à moins que celle-ci ne préférât s’offrir elle-même à un jeune chevalier vigoureux, en l’honneur de son épée toute neuve » 


Dans les anfractuosités de son âme, il avait l’impression d’entendre des comptines fredonnées par des enfants fous autour de charniers. Mais avait-il encore une âme ?


Il avait la sensation d’être sur un plongeoir au dessus d’eaux incertaines et sulfureuses…


 

dimanche, décembre 13, 2020

Les graffitis de la mort


Pierre voyait toujours le bon côté des choses. Depuis qu'il avait été muté d'office en 2008, et mis au placard, son nouveau lieu de travail était beaucoup plus proche de son domicile. Il pouvait se rendre à son bureau à pied et, comme l'entreprise ne lui donnait rien à faire, dans l'espoir de le pousser au suicide, il s'était mis sérieusement à l'écriture de son « livre-révélation » ainsi qu’il l’appelait.

La crise financière avait bon dos. En fait, sa multinationale n’aimait pas les lanceurs d'alerte. Il saurait le faire savoir. Il avait connaissance, pour cela, de dossiers accablants, de quoi étayer largement son récit.


Le trajet le plus court lui permettant de rejoindre son placard, lui faisait longer un cimetière dont le mur d'enceinte était recouvert d'affiches et de graffitis. L'un deux avait particulièrement attiré son attention. Il trouvait bien sa place en ces lieux, et disait : « L'amour est le seul moyen de rester vivant ». Tous les pensionnaires qui reposaient derrière ce mur avaient-ils manqué d'amour ? Un bon sujet de réflexion pour le bac de philo, pensait-il.


Chaque fois qu'il passait devant le mur, il ne pouvait s'empêcher de relire cette citation écrite à la bombe de peinture noire sur fond blanc. Il avait étudié tous les arguments qui pouvaient militer en faveur de cette affirmation, mais également ceux de nature à la contredire. Il en avait fait part à ses collègues de bureau.


Après une interruption durant les fêtes de fin d'année, il avait repris le chemin de l'entreprise le 12 janvier. Préoccupé par ce qui l’attendait sur son lieu d'oisiveté forcée, il n’avait pas vu tout de suite le changement. Ce n'est qu'en rentrant le soir qu'il se rendit compte que son graffiti favori avait été remplacé par un autre. Le même emplacement avait reçu une couche de peinture blanche sur laquelle était inscrit : « 10 - Amour de reins, amour de rien ». Il s'était dit que ce graffiti était trivial et ne valait pas le précédent. Le lundi 19 janvier, la même substitution avait eu lieu puisque l'on pouvait lire au même endroit : « 9 - On ne badine pas avec l'amour ». C'était beaucoup plus classique. Le lundi suivant, le même tagueur — on reconnaissait l'écriture — avait écrit : « 8 - L’amour, c'est l'oubli de soi ». Il se demandait qu'elle pouvait être la signification du chiffre qui précédait ces citations. Le 2 février connut la suite de ces transformations : « 7 - Seul, l'amour guérit de tous les maux ». Il compris que le chiffre était un compte à rebours, ce qui se confirmait le lundi 9 février : « 6 - L’amour ne meurt jamais de mort naturelle » ainsi que le 16, avec : « 5 - L'amour est plus froid que la mort ».


Deux semaines de suite, la mort avait fait son apparition dans les citations, ce qui ne paraissait pas anormal sur un mur de cimetière. Le 23 février, avec « 4 -  Toute mort est unique », le mot amour avait disparu, ce qui se confirma également le 2 mars avec : « 3 - La mort n'est pas une excuse ». Il essaya de se poster pour surprendre l'auteur de ces graffitis, mais une météo particulièrement froide et maussade s'opposa à son projet, et le 9 mars il découvrit le graffiti : « 2 - Dieu aime les morts ». Il eut un pressentiment désagréable qui lui fit penser qu'il rejoindrait bientôt les occupants de l'autre côté du mur, mais c'était parfaitement ridicule. Il était en pleine santé, et pourquoi le tagueur s'adresserait-t-il à lui en particulier ? Cela n'avait aucun sens.


Le lundi 16 mars, il put lire : « 1 - Tous les morts sont pauvres ». Lui, l'était déjà, et les morts s’en moquaient bien. S’il s'agissait bien d'un compte à rebours, il devait se terminer le 23 mars.


Ce jour là, il faillit ne pas rejoindre l’entreprise, par superstition, mais conscient du ridicule de la situation, opinion partagée par sa femme à qui il avait fait part de ses inquiétudes, il se rendit tout de même à son bureau. Il voulait mettre un point final à son livre qui dénonçait toutes les turpitudes financières auxquelles se livrait sa société. Ce brûlot allait faire parler de lui. Sa vente lui rapporterait suffisamment d'argent pour vivre, et il comptait donner sa démission avant peu.


Sur le mur du cimetière était écrit : « 0 - Toute mort est la première ».


Le 25 mars, Pierre eut ses premiers malaises et il mourut le lundi 30 mars.


S'il avait pu se rendre au bureau, plutôt que de perdre son temps à mourir, il aurait découvert sur le mur du cimetière : « -1 – Le fait qu'il soit mort ne prouve absolument pas qu'il a vécu ». Ce graffiti n’a plus jamais changé depuis ce jour-là.