samedi, août 01, 2020

Tante Agathe

Il y avait bien longtemps que j’hésitais à discuter avec tante Agathe. L’oisiveté dans laquelle m’avait fait sombrer la pandémie m’incita cependant à prendre de ses nouvelles car tante Agathe est un sujet à risques selon les critères de l’O.M.S. Depuis que je la connais, son anatomie ne cesse d’être en expansion et j’ai renoncé à compter les vagues de son menton qui viennent se perdre dans la masse fluctuante de sa poitrine féllinienne. Pourtant elle ne manque pas de charme avec ses yeux bleu faïence qui lui donnent les allures d’une Cléopâtre qui se serait gavée de féculents.


L’effet de surprise me gratifia de quelques secondes de silence, mais lorsque sa langue se délia, il m’apparut dès le début qu’elle souffrait de paroles rentrées depuis longtemps, par manque de victime convenable sans doute. Elle s’embarqua dans une sorte d’introduction à une longue conférence sur les conditions d’existence en période de confinement et ses mots faisaient songer au crépitement des brindilles dans l’âtre.


Le téléphone se mit à vrombir comme une roulette de dentiste. C’est qu’elle a du bagou, tante Agathe. Elle est capable de gagner tous les concours de baratineurs. Son plaidoyer pour le professeur Raoult s’abat sur moi comme une avalanche, un déluge de phrases. C’est la reine des pirouettes verbales et des circonlocutions. Elle aime se déchainer aux grandes orgues de la langue française et ne s’interrompt que pour respirer. Dès qu’elle a les poumons remplis, elle repart pour une autre série de patati et de patata.


Rien que de très rassurant, finalement.



Les mots à placer sont proposés par LES PETITS CAHIERS D'ÉMILIE

CIRCONLOCUTION, BARATINEUR, TÉLÉPHONE, DISCUTER, BAGOU, PLAIDOYER, PAROLE et PIROUETTE, 


samedi, juillet 11, 2020

Le vendeur de temps

La précipitation est mauvaise conseillère et dans ce monde où tout doit être fait en un éclair, ou du moins à la minute, par souci de rentabilité, tout le monde fait diligence, court du matin au soir à pied, à cheval ou à vélo et risque l’infarctus ou perd les pédales dans la crainte perpétuelle de voir sa boite couler et licencier. Pourtant le remède est simple : ra-len-tir et prendre son temps !

Vous souvenez-vous de ce petit village perché sur les falaises du Temps, dont tous les habitants étaient joyeux, aimables et riches, alors que l’on n’entendait monter de la vallée que plaintes et gémissements ?

Cette curiosité attirait naturellement les foules et l’on voyait serpenter jusqu’à cette bourgade de longues colonnes de gens pressés et tourmentés qui se bousculaient pour rentrer et repartaient détendus et souriants.

Tout ces gens étaient passés chez le vendeur de temps, un homme sans âge qui habitait le village depuis la nuit des temps. Le bruit circulait qu’il était horloger mais avait vendu son âme au Diable avant de vendre du temps. Il semblait surfer sans la moindre éclaboussure sur l’invisible torrent des siècles et des jours qui entraîne le commun des mortels dans la tombe.

C’est que le torrent dont il s’agit passait dans sa mystérieuse boutique et il lui était donc facile d’en puiser à sa guise et de le vendre à un prix très raisonnable, puisque ces liquidités placées à quatre pour cent pouvaient encore fructifier et faire le bonheur de gens qui en manquaient.

Il y avait très peu de mécontents. Les sales quart d’heure étaient rares mais, bien sûr, il pouvait arriver de rentrer avec un temps pourri ou alors, de perdre son temps au retour.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où un poète vint au village et, tombant à genoux, s’exclama « Ô temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse ! » Il fut exaucé. On se demande encore pourquoi.

Le temps s’arrêta et le Diable vint chercher le soir même l’âme qui lui était due.

Le temps a repris son cours dès le lendemain matin, et aujourd’hui on annonce la 5G.




Les mots placés dans le premier paragraphe sont proposés par LES PETITS CAHIERS D'ÉMILIE

PRÉCIPITATION, PIED, VÉLO, ÉCLAIR, BOITE, COURIR, RISQUER, RALENTIR, TEMPS, REMÈDE, DILIGENCE, MINUTE et même le mot PÉDALE qui avait été perdu en route, sans doute celle du frein !

jeudi, juillet 09, 2020

Le fantôme de la bibliothèque


  • Mais vous avez beaucoup de retard, se plaignit le bibliothécaire du château, d’un ton réprobateur et inquiet, tout en s’épongeant le front. Je vous attendais la semaine dernière ! Le fantôme s’est manifesté toute la semaine, savez-vous ? Nos livres disparaissent un à un et…
  • Et depuis, plus rien ?
  • Non, sa dernière apparition date de dimanche, minuit..
  • Heure de Paris ?
  • C’est important ?
  • Et comment ! Une fois, j’ai attendu un fantôme toute une nuit et pendant ce temps là, il errait dans les couloirs du château Frontenac.
  • Bon, je vous laisse faire votre travail, dit-il en partant, une expression d’horreur sur le visage.

Il ment certainement, ai-je pensé. Je me suis mis à lire, ce que l’on fait habituellement dans une bibliothèque, et j’ai attendu, sans une once de peur.

Il régnait dans la bibliothèque, un silence de sépulcre que seul troublait le bruit assourdissant des pages lues que l’on tourne.
Dehors, le même silence étouffant des arbres au feuillage immobile. Nous étions au cœur de l’été et il faisait une chaleur toïde, sans le moindre souffle d’air.

On aurait entendu un gendarme passer dans les allées du parc.

Puis la porte de l’horloge comtoise qui ornait silencieusement un angle de la salle, en indiquant dix-neuf heures trente sept depuis plus de cinquante ans, émit un craquement et s’ouvrit en grinçant, laissant le passage à un ectoplasme blafard, vêtu d’une aube blanche.

Il fouilla dans les étagères et s’apprêtait à repartir par le même chemin avec un livre sous le bras lorsque je l’interpellai.

Mon étreinte le fit sursauter au point qu’il en perdit ses lunettes et il afficha cette stupeur caractéristique des animaux pris dans le pinceau des phares.

  • Tu peux te venter de m’avoir fait courir, vieux briscard, mais je te tiens enfin, dis-je en le prenant à bras-le-corps.

- Provisoirement, commissaire, provisoirement, crâna-t-il en m’adressant cette sorte de faible sourire que les gladiateurs romains adressaient à l’empereur avant d’entrer dans l’arène.

  • Comment avez-vous fait ? Me demanda le lendemain le bibliothécaire.
  • J’ai embrassé l’aube d’été, Rimbaudai-je*.
  • Ah ! Ah ! Vous pouvez dire, commissaire, que vous m’avez bien eu !
---------------------------------
* Cf. le poème de Rimbaud "Aube"

Les mots à placer : ALLÉE, PARC, CHÂTEAU, CRAQUEMENT, PEUR, ÉTREINTE, GRINCE et MENT.

jeudi, juin 25, 2020

Une liste hétéroclite


Le suppléant du hardier a troqué son chameau contre une mule haute comme trois pommes pour transporter un magot découvert dans une caverne. Il ne cesse d'en dresser la liste hétéroclite et consternante : rhododendrons dans un rhyton, radiateurs, etc. 
C'est sa nouvelle manie.

(Écrit pour Treize à la douzaine - Liste 32)

Les treize mots à placer : radiateur, rhododendron, chameau, pomme, suppléant, caverne, harder, mule, consternant, liste, rhyton, magot et manie (pour le thème).

samedi, juin 20, 2020

La petite pilule bleue


Oppressé, il se lève au milieu de la nuit, prend sa béquille -  un cadeau de la sécurité sociale - et descend à la cuisine.
Il ouvre une boîte à sucre en carton et avale une petite pilule bleue qui le ressuscite.
C’est sa boîte à outils. Sa boîte de pandore. Son secret !

Les dix mots à placer, exercice proposé par Les petits cahiers d'Emilie : PANDORE, BEQUILLE, NUIT, CADEAU, SECRET, SUCRE, CARTON, OUVRIR, OPPRESSER et OUTIL

vendredi, juin 19, 2020

Retour à l'anormal

Après le manque de masques et de gel, après des jours de vénération pour nos soignants et l’impossibilité de fleurir les tombes de nos morts, voici venu avec l’ouverture des écoles et des restaurants, le retour du capharnaüm pour lutter contre la sécheresse des effectifs de santé et obtenir des augmentations de salaires.

Les mots à placer :


Collecte n°51 d’Olivia : FLEURIR, CAPHARNAÜM, OUVERTURE, SALAIRE, VÉNÉRATION, SÉCHERESSE et MANQUE.


vendredi, juin 05, 2020

Étamine


L’autre jour, s’est présenté aux portes de la DicoDanerie le mot étamine. Il n’était pas seul.

Il concluait une lettre adressée par Gustave Flaubert le 9 janvier 1874 à Léon Carvalho, directeur du théâtre où devait se jouer sa pièce « Le candidat ».

Comme formule de politesse, Flaubert avait écrit : À vous, mon bon (quoi que – ou plutôt parce que – vous me faites subir de rudes étamines) Lire la suite