mercredi, mars 02, 2022

Un coup de fil dans la nuit...


 Je déteste les coups de fil dans la nuit. Ils annoncent toujours des mauvaises nouvelles. Lorsque le téléphone me réveilla à quatre heures du matin, je peux vous dire que je n’avais pas l’allure guillerette de l’homme qui peut se mettre à faire des claquettes. J’étais d’une humeur exécrable, de celle qui pousse mon voisinage à grimper dans les arbres.

L’inconnu du téléphone m’annonçait une déclaration de guerre. J’en étais sûr ! Depuis le temps que des chars de combat s’agglutinaient à la frontière, cela devait arriver, et plus tôt qu’on ne le pensait. Il y avait bien quelques naïfs pour prétendre que cela n’arriverait pas, mais j’étais certain du contraire. On ne m’écoute jamais.


Mais pas du tout, reprit mon interlocuteur, tu n’y es pas ! Ce sont les Martiens qui attaquent. !


J’ai raccroché immédiatement. Qui osait me faire cette farce à quatre heures du matin ? Une blague de mauvais goût en ces temps plus que troublés. Si je parvenais à découvrir l’auteur.e de cette plaisanterie, iel allait m’entendre. Il n’était pas question que je me rendorme. Cette histoire m’avait mis les nerfs en boule. Que dis-je, je n’étais plus qu’une boule de nerfs, seule raison valable pour que j’utilise l’écriture inclusive.


Je me dirigeai vers la fenêtre de ma chambre. Ce n’est pas tant que je croyais une seconde à une attaque des Martiens, mais si cela était vrai. — et je ne sais même pas pourquoi j’évoquais cette supposition ridicule en mon for intérieur — si cela était vrai, me dis-je, ils devaient arriver par les airs. Naturellement il n’y avait rien dans le ciel. Il n’y avait même pas de ciel du tout, tant la nuit était noire. On ne pouvait voir dans la rue, sous la lumière blafarde des lampadaires, qu’une pervenche qui déposait avec persévérance des papillons sur les pare-brises des voitures stationnées le long du trottoir.


Que faisait cette pervenche zélée à distribuer des papillons à quatre heures du matin ? Touchait-elle une prime pour travail de nuit ? Avait-on modifié les horaires de stationnement payant dans ma rue ? Je trouvais bizarre d’avoir à me poser de telles questions. Je ne sais pas si vous avez remarqué comme nous vivons dans une drôle d’époque. J’ai la prétention d’être un des vieillards de ce début de siècle les moins faciles à épater, et pourtant, ma vie n’est qu’une longue stupeur, surtout depuis ces cinq dernières années. 


Nous vivons dans un monde où l’on peut vendre une carte Pokémon vingt cinq mille euros, une paire de baskets, deux millions, une guitare, six millions et même des oeuvres d’art virtuelles, plusieurs millions d’euros. Un monde où la musique peut être jugée raciste, les cours de musique classique, colonialistes, et où seul un noir peut traduire un livre écrit par un noir. Un monde où l’on peut vous interdire de vous embrasser ou de boire un verre debout à un bar. Un monde où l’on vend des jeux video consistant à frapper sans raison tous les gens croisés dans la rue. Un monde où l’on renonce à l’utilisation des chiffres romains et où je dois noter l’employé qui vient relever mon compteur Linky. J’arrête là mon énumération qui pourrait être beaucoup plus longue. Je suis triste.


J’observe la femme en bas, penchée sur les voitures. Je lui trouve mauvaise mine. Est-ce le reflet des réverbères qui lui donnent ce teint olivâtre ? Et si c’était une Martienne ? La guerre est à ma porte ! Je pense à Flaubert qui écrivait à George Sand en 1870 : « Mon chagrin ne vient pas tant de la guerre que de ses suites. Nous allons entrer dans une époque de ténèbres. On ne pensera plus qu’à l’art militaire. On sera très pauvre, très pratique et très borné. Les élégances de toutes sortes seront impossibles ! Il faudra se confiner chez soi et ne plus rien voir… Je suis convaincu que nous entrons dans un monde hideux, où les gens comme nous n’auront plus leur raison d’être ».


On n'avance plus !

 La civilisation n’avance plus. Elle dérape, glisse, patine. Que dis-je ? Elle recule. Affirmer que l’homme est un animal doué de raison devient une notion obsolète. Faire l’achat d’une cure aux thermes de Caracalla pour une crise d’urticaire en est une preuve. Manger du pain bis, faire du vélo d’appartement et patauger en cercle dans un nuage de vapeur pour ne plus se gratter n’est-il pas un signe de décadence ? Il faut les voir avec leur tunique blanche, courir boire leur dernier verre d’eau soufrée de la journée, avant la fermeture. Ah! Ben oui, il faut les voir. Je vous le dis. On n’avance plus !



(Les 13 mots à placer étaient thermes, fermeture, animal, raison, cercle, nuage, achat, bis, tunique, urticaire, vélo, obsolète, et le 13 ème pour le thème : avancer)

jeudi, février 03, 2022

Le journal intime


 Dans la matinée du mercredi 19 janvier — il devait être environ 7h30 — une violente explosion a totalement saccagé un appartement de la rue Romain Roussel, déclenchant un incendie qui s’est rapidement propagé dans les étages. Une fuite de gaz a d’abord été soupçonnée mais les services techniques de chez ENGIE ont balayé cette hypothèse, l’immeuble n’étant pas alimenté en gaz naturel. Les secours, dont la rapidité d’intervention a été unanimement saluée, ont pu faire évacuer les occupants mais n’ont pu sauver la bâtisse, de conception ancienne, qui s’est écroulée sur elle-même, rapidement réduite à l’état de ruine fumante.


Dès le lendemain, le capitaine Marleau et le capitaine des pompiers se sont rendus sur les lieux pour essayer de déterminer les causes du sinistre. Ce qu’ils avaient sous les yeux ressemblait à ce que devait être le monde avant sa création, durant le règne du chaos. Tout n’était que gravas d’où s’échappaient encore quelques fumeroles persistantes. Alors qu’ils étaient sur le point de partir en se perdant en conjectures, l’attention du capitaine (l’article de presse ne précise pas lequel) fut attirée par une espèce de cahier dont la brise matinale tournait gentiment les pages. Il s’agissait d’un journal intime qui avait certainement quelque chose à révéler pour avoir miraculeusement survécu à ce drame. 


2 janvier 2022


J’ai lu que 873 véhicules avaient été incendiés la nuit du réveillon. On sait respecter les traditions dans notre pays. Il y en a qui s’amusent pendant que je végète devant ma télévision à surveiller l’évolution de la pandémie. Je n’attendrai pas une année de plus pour enfin connaître les bonheurs que procurent les drogues. Les jeunes s’envoient en l’air en se gavant de poudres de toutes sortes et je pourrais mourir sans avoir vu le moindre petit éléphant rose ! Il n’en est pas question. C’est décidé. J’ai vu que l’on pouvait se procurer ce genre de produits sur internet et je vais commencer mes recherches.


5 janvier 2022 


C’est plus difficile que je le pensais. La plupart de mes recherches me ramènent aux frères Bogdanoff sans que je puisse me l’expliquer. J’ai beau chercher avec tous les mots clés possibles, héroïne, cocaïne, crack, ectasy, morphine, mescaline, j'ai du mal à trouver en vente libre les substances qui me permettraient de concrétiser mon projet. Même l’hydroxychloroquine est impossible à obtenir. Je suis déçu, très déçu !


8 janvier 2022


On m’a proposé un échange, mon pass vaccinal contre un sachet de poudre, mais j’ai refusé. D’abord un sachet ne me suffira pas et surtout, je crois avoir trouvé un filon beaucoup plus intéressant. Grâce à mon dictionnaire des synonymes, j’ai enfin trouvé une adresse qui veut bien me vendre ma drogue à un prix défiant toute concurrence. J’en ai profité pour en commander cinquante kilos. Si j’en ai trop, je pourrai toujours en revendre et prendre un bénéfice au passage. Je suis impatient de recevoir mon colis. J’ai demandé un envoi confidentiel.



13 janvier 2022


Mon colis est arrivé à l’instant même où j’apprenais que notre Ministre de la Santé, Olivier Veran, était testé positif malgré ses trois doses de vaccin. Ma déception a été énorme. Non pas que le Ministre soit testé positif, mais alors que je pensais recevoir cinquante kilos de cocaïne, j’ai reçu en fait cinquante kilos de haricots secs. Hurlant de rage, je m’apprêtais à rédiger une lettre de réclamation injurieuse, et menacer cet arnaqueur de le trainer devant les tribunaux lorsque ma chère et tendre épouse m’a fait remarquer qu’il ne serait pas judicieux de passer par les voies judiciaires pour ne pas avoir été livré de la drogue attendue. Elle a ajouté que la livraison correspondait bien au bon de commande puisque j’avais demandé cinquante kilos de coco. 

Pour enfoncer le clou, elle a ajouté qu’il y avait bien longtemps qu’on ne disait plus la coco pour désigner la cocaïne. En vérifiant cela dans mon dictionnaire des synonymes, j’ai en effet constaté qu’il y avait entre parenthèses la mention « vieilli » en face du mot coco. Il m’a fallu plusieurs heures pour me calmer et pouvoir à nouveau réfléchir sur la conduite à tenir.


14 janvier 2022


La nuit porte conseil. Je déteste le gaspillage et je voulais vivre en 2022 une nouvelle expérience. Évidemment, je regrette qu’elle ne puisse se réaliser avec la cocaïne, mais je vais la faire en mangeant les fayots dans le plus court laps de temps possible. Peut-être pourrai-je rentrer dans le livre des records à défaut de voir des éléphants roses. N’empêche que ma déception est énorme.

De plus, Jean-Jacques Beineix et Ricardo Bofill sont morts, ce qui n’arrange rien pour mon moral en berne.


16 janvier 2022


Je ne sais pas si j’ai eu une bonne idée. La précipitation est mon principal défaut. Je suis parti sur les chapeaux de roue et j’ai déjà mangé 14 kg  de fayots. Ce n’est pas une sinécure. L’expérience est gonflante. J’ai des gaz à gonfler un dirigeable. 

Ma chère et tendre épouse reconnait le pet comme mode d’expression contenant des vertus comiques certaines, mais prétend que l’odeur libérée est cruelle, qu’elle dévaste les fosses nasales, se répand, se précipite, s’infiltre, s’entortille, envahit, conquiert, asservit, tue les autres odeurs et ridiculise les parfums. Je la calme en lui demandant de considérer cela comme une expérience scientifique.


17 janvier 2022


C’est très dur. Voilà trois nuits que je ne dors plus. Mon état intestinal doit être extrêmement modifié. Je devrais dire viscéralement transformé. J’ai l’impression d’avoir un zeppelin dans les boyaux. Il règne dans l’appartement une robuste odeur de bovin diarrhéique. Ma chère et tendre parle d’odeur méphitique, de relent de ménagerie et d’égout. Elle parle aussi de retourner chez sa mère. 

Malgré ses menaces, il est hors de question que j’interrompe cette expérience alors que je suis à deux doigts de rentrer dans le livre des records. Il ne me reste plus que vingt kilos de fayots à ingurgiter. 


18 janvier 2022


Je n’en peux plus. Je dois ressembler à un Bibendum souffrant d’aérophagie aiguë. Je deviens fou mais je me rassure en me disant que je ne suis pas le seul. Après « Ils étaient dix », voici « Blanche Neige et les sept créatures magiques » ! Et le gouvernement s’enferre dans sa volonté « d’emmerder » les Français non vaccinés comme s’ils étaient responsables de tout ! Ma chère et tendre est partie chez sa mère après deux malaises olfactifs. 

Je vais aller m’inscrire au club des nyctalopes insomniaques.

Des fois, je me dis que j'aimerais mourir comme mon grand-père : calmement, sereinement, pendant mon sommeil. Et pas en hurlant de panique, comme ses passagers.


19 janvier 2022


Je suis sur le point d’exploser. Je me tords de douleur mais il ne me reste plus qu’un petit fait-tout de fayots que je vais ingurgiter en guise de petit déjeuner. Ce n’est pas le moment de caler si près du but. Ensuite je m’en grillerai une petite, histoire de faire passer ce putain de goût de fayots que j’ai dans la bouche…



Le journal s’arrêtait ici. Brutalement. « Eurêka ! » hurla le capitaine en sautant de joie. (Je ne sais plus si c’était le capitaine Marleau ou le capitaine des pompiers).



dimanche, janvier 23, 2022

Un voyage épique

 


Il m’est bien pénible

De mouvoir ma langue

Face à l’indestructible

Qui nous rend exsangues.


Nombre de guerriers

Ont acquis renommée

En frappant du glaive

Sans relâche ni trêve.


C’est au cours d’un voyage

Qui nous mit au supplice

Que nos coeurs fous de rage

Crièrent à l’injustice.


Tous s’attirèrent la fureur

De l’animal piqueur

Se jouant de nos armes

Nous plongeant dans les larmes.


Nous sombrons dans la désespérance

Car l’immonde a osé

Foudroyer à outrance

Nos valeureux guerriers.


Nous avons nourri

L’illusoire espoir

Qu’une épée rougie

Voulait dire victoire.


En voulant traiter

Rudement la bête

Nous avons tranché

Nos jambes et nos têtes.


Il convient de maintenir droit

Le char de la raison

Et de se demander pourquoi

Sont morts nos compagnons.


Cap-des-Tempêtes a bien parlé

Les faits sont authentiques

On ne dégaine pas une épée

Pour tuer un moustique.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

samedi, janvier 22, 2022

Un homme extraordinairement ordinaire.

 Un homme extraordinairement ordinaire. Ainsi qualifiait-on Monsieur Durand. Mais cela ne présumait en rien de son destin hors du commun.


Taiseux de nature, il n’avait pas besoin de mots pour expliquer les raisons de son éclatante réussite. Sa dernière cravate et son plus beau chapeau témoignaient de celle-ci, chaque dimanche à la messe, auprès des paysans de la région.


Il avait commencé par être éleveur d’ornithorynques, dans l’espoir de vendre leur fourrure. Il avait construit des cabanes qui ressemblaient à des poulaillers et avait travaillé d’arrache-pied à la fabrication d’une machine qui distribuait automatiquement la nourriture aux animaux. Elle fonctionnait avec le moteur d’un vieux tracteur, couplé à la courroie d’une lessiveuse de récupération.


Mais bien qu’ils pondent des œufs, les ornithorynque ne sont pas des poules. Ils vivent dans des terriers et ne se plaisent qu’en Australie. Ils ne se nourrissent pas de graines mais d’écrevisses, de larves et de vers de terre.


Ce fut donc un cuisant échec et Monsieur Durand ne put continuer dans cette direction.


C’est à cette époque qu’il ouvrit une boutique de fleurs de pruniers. Contre toute attente, ce produit connut immédiatement un énorme succès, qui ne s’est jamais démenti.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

Le prince du macadam

 

Ils sont arrivés, se sont assis bruyamment et ont hurlé qu’on leur serve à boire et à manger.


Ils étaient bien une trentaine à avoir laissé leurs machines encore fumantes devant le petit café, des engins d’apocalypse, décorés sur le thème des pires monstres des mythologies les plus dévoyées.


Seul le chef de la bande était matelassé de cuir et criblé d’une clouterie rutilante agrémentée d’une impressionnante collection de pin’s publicitaires.


Il retira son casque intégral recouvert d’autocollants et le tendit à l’obséquieux crapaud eczémateux dont il était flanqué.


Sa crête de Huron, de couleur rouge cardinal et verte anis, libérée d’un long voyage, se redressa en frissonnant, et les multiples anneaux qui ornaient le pourtour de son oreille gauche cliquetèrent lugubrement.


Devant l’immobilisme de la serveuse pétrifiée de terreur, le monstre se leva et la fixa de son unique œil encore en vie, au fond duquel brillait l’éclat fiévreux d’une haine définitive vouée à l’humanité toute entière.


Le reste de la bande retenait son souffle. L’air poussiéreux aux relents de transpirations et d’hydrocarbures était palpable.


Il se pencha lentement au dessus de la table sur laquelle était alignée une collection de bols blancs à l’usage incertain et articula en détachant chaque syllabe : « Et que ça sau-teu, ou je te sau-teu ».


Ce mot d’esprit provoqua un éclat de rire collectif et un réflexe de survie de la soubrette qui saisit le premier bol à sa portée et le remplit de soupe.


Le prince du macadam blêmit. Son œil de verre roula dans son orbite cependant que l’autre se fendillait de veinules rougeâtres. De toute évidence, les deux hémisphères de son maigre cerveau se livraient un combat sans merci dont l’issue dévastatrice ne faisait aucun doute.




(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

mardi, janvier 18, 2022

Les douze coups de minuit



Tous les soirs, c'était la même farce : Alors que j'étais sur le point de m'endormir après avoir avalé un demi tube de somnifères dans un grand verre de whisky, l'orchestre du Boucan sublime, un groupe de fêlés qui croyait jouer du jazz, partait faire du bruit dans la rue en quittant bruyamment la boite de nuit au dessus de laquelle j'habitais.


Je logeais à cette époque dans un petit hôtel sordide, en compagnie d'un régiment de cafards et de quelques souris neurasthéniques.


A la lueur incertaine d'un néon publicitaire qui saignait sporadiquement dans ma piaule, je saisis sur le tabouret qui me servait de table de nuit, une fiasque violette et déglutis quelques rasades d'un liquide noir propre à réveiller les morts et les pousser à faire justice au milieu de la nuit.


Après avoir dévalé sur mon postérieur un étroit escalier en colimaçon, je rattrapai la bande du Boucan sublime sur le trottoir et les gratifiai d'une volée d'épithètes traduisant des mois de contrariété et de rancœur accumulées, leur signifiant que leur comportement n'aurait pas été toléré sur le gaillard d'avant d'un bateau de pirates.


Le plus grand de la bande qui jouait de la clarinette, se retourna vers moi en me demandant si je ne me payais pas sa tête. Il avait un oeil au beurre noir et était habillé comme un bagnard avec un bonnet rouge. Je lui dis – j'étais encore sous l'effet du liquide noir – que rien au monde ne pouvait m'inciter à m'offrir sa tête répugnante. Il passa soudainement du beau fixe à tempête comme un baromètre détraqué et se mit à me parler comme s'il se trouvait à cinq cents mètres de moi.


J'admets que j'avais versé un seau d'eau froide sur son enthousiasme mais je trouvais exagéré qu'il se dise prêt à exposer mes entrailles au soleil.


Le plus laid de tous leva sur moi ses baguettes de tambour. Je les saisis avant qu'il ne s'en rende compte pour les lancer dans le caniveau. Il me regarda avec l'air d'un ours auquel on aurait pris son miel, passa sur son front une main de la taille d'un jambon et entreprit de me courir après, suivi de ses camarades de bruit.


Encombrés de leurs saxos, trompettes, violons et tambours, ils ne coururent pas longtemps. Hélas, moi non plus.


Alors que je me retournais pour surveiller leur progression, je me cognai brutalement contre un réverbère qui me fit voir trente-six aurores boréales en Technicolor. Lorsque je réussis à rassembler mes esprits qui avaient le plus grand besoin d’un traitement d’urgence, tout le groupe m’entourait sur le trottoir et j’avais l’impression de me trouver face à face avec toute l’horreur et la malédiction cachées de l’existence.


Le clarinettiste que j’avais insulté était penché sur moi et m’avait attrapé par le col. J’étais aussi calme et nonchalant qu’on peut l’être en face d’un type de trois mètres de haut avec un œil poché et l’autre qui vous regarde comme un chalumeau oxyacétylénique.


Il décida de m’enfoncer sa clarinette dans la gorge et les autres entamèrent un compte à rebours qui devait marquer le début de mon supplice. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé au milieu de mes amis qui braillaient le décompte de la nouvelle année. Je leur avais pourtant bien dit que l’excès d’alcool me plongeait toujours dans d’affreux cauchemars !




(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

lundi, janvier 17, 2022

Les rumeurs

 Reste-t-il un seul lecteur pour se souvenir du tourbillon d'événements surprenants et de cette tempête de faits incompréhensibles auxquels je me suis trouvé confronté dans mes aventures avec « Monsieur D » ?

Je pense à cet instant très particulier où j’étais passé de l’autre coté du miroir et m’étais retrouvé dans cette salle immense qui aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Son décor était composé de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles et de personnages célèbres.


Le silence n’était troublé que par un léger bruissement de murmures confus et indistincts qui semblaient provenir d’un angle de la pièce. Mes yeux s’accoutumant peu à peu à la semi obscurité qui régnait en ces lieux, je devinai plus que je ne vis, une porte basse dissimulée derrière une épaisse tenture noire. Je m’approchai et écartai doucement la grossière étoffe poussiéreuse. Une inscription était gravée en lettres gothiques dans le bois de la porte : « Salle des rumeurs ».


La curiosité me poussait à poursuivre vers ce qui paraissait être la seule issue de ma quête, mais la porte résista. Le trou de la serrure ne me permit pas davantage de savoir s’il y avait un mouvement à l’intérieur. Je ne parvenais qu’à saisir des bribes de phrases psalmodiées dans un chuintement asthmatique par des gorges emplies de brouillard. 


Le prince charmant ne peut pas baiser le front de la belle au bois dormant parce qu’elle n’est pas consentante. Il a pu le faire, il ne le peut plus la la lère… 

L’oligarchie mondiale cherche à mettre en place une société de surveillance et entame le processus avec un pass vaccinal qu’elle souhaite rendre progressivement obligatoire


J’avais enfin trouvé l’origine des rumeurs.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)


mardi, janvier 11, 2022

De Rechef, alias La Boussole

Le nom de mon super-héros, pour cent mille euros, je ne le dirai pas.

À moins que l’un de mes lecteurs ne me remît la somme de la main à la main ou bien sous forme de chèque de banque.


Allez ! Exceptionnellement, parce que c’est ma première nouvelle de l’année, je vais vous le dire. Ce sera mon cadeau de nouvel an, un cadeau de valeur ainsi que vous pouvez l’apprécier à la lecture du premier paragraphe. Le super-héros de cette histoire n’est rien moins que le comte de Rechef. Oui, de Rechef, celui qui est marié à la comtesse Tation connue pour son titre de Miss Beauté Intérieure en 1995, ses escarpins en peau de bébé crocodile et ses bagues grosses comme des tumeurs déjà bien avancées.


D’ailleurs, il n’y a pas deux de Rechef. Du moins avec une telle face de raie et une pareille fesse de rat. On peut bien se moquer de lui puisque toutes les railleries et critiques dont il fait l’objet glissent sur son âme sans plus l’incommoder que le ferait un bouchon de liège jeté par une petite fille sur la peau d’un rhinocéros.


Toutefois, pour la bienséance, je vais le désigner dorénavant sous le nom de La Boussole, parce qu’il faut bien l’avouer, il vit dans la crainte perpétuelle de perdre le nord. C’est en effet ce qui pourrait lui arriver de pire dans son rôle de super-héros sauveur du monde.


Bien sûr, La Boussole travaille dans la discrétion. Tout le monde pense qu’il est conducteur de travaux, mais ce n’est là qu’une couverture afin de réunir les quatre thèmes d’écriture du mois dans l’accomplissement de sa mission héroïque.


L’histoire que je vais vous narrer est des plus curieuses, et l’on a écrit bien des romans pour moins que cela. Elle vous fera bondir comme si vous étiez assis sur un porc-épic en colère et vous laissera un souvenir imprescriptible.


En effet, il manque à de Rechef, pardon La Boussole, tous les ingrédients du super-héros. Bien qu’ayant toujours été impressionné par le courage de ses semblables, il ne lui est jamais venu à l’idée de s’arrêter quelques instants pour ramasser le sien à deux mains. Son intelligence est tout à fait équivalente à son courage, car il n'a pas le moindre soupçon de l'une ni de l'autre. Cet air d’intelligence factice qu’il arbore lui vient seulement de ce qu’il mange énormément de poisson. D’ailleurs, je me demande combien pèse son ersatz de cerveau nébuleux et asthmatique car il est du genre à avoir plus ou moins vidé son sac quand il a dit « alors, quoi de neuf ? » .


Un jour qu'il buvait un coup à « L’œil », une taverne improbable plantée au milieu du Champ des Conjectures, et qu’il participait comme chaque année au fameux concours de circonstances, s’échangeaient autour de lui les vues les plus fumeuses sur la façon la mieux appropriée de sauver le Monde des maladies scrofuleuses, parenchymateuses et pestilentielles.


C’est alors que lui vint cette idée qui ne cesse, depuis, de diviser le monde et alimenter les médias : imposer un pass vaccinal. Chacun se fera son opinion...


Une Licorne ou un dragon ?

 

Alors que l’horizon est enflammé d’un glorieux Technicolor et que le soleil s’abîme doucement derrière une mer violette en tirant à lui toutes les couleurs de la côte, le silence n’est troublé que par le ressac des vagues contre la falaise et une rumeur persistante qui monte de l’auberge L’arquebuse.


La silhouette de la taverne, de sinistre réputation, se dessine sur la lande, dans les rubescences du soleil couchant, et il s’échappe de sa cheminée des éclats de voix mêlés à des lambeaux de fumée noirâtre.


À l’intérieur, le spectacle qu’elle offre est un croisement entre des scènes d’orgie et quelque basse forme de la vie des marécages. Ce ne sont que sauvages en délires, ivres, hébétés, hideux, qui crient et inspirent le dégoût plus que la pitié, des visages irradiés par l’alcool, des faces écarlates aux groins dilatés, de pitoyables reliquats humanoïdes qui s’étouffent dans la bière et le mauvais vin. On se donne de grandes claques dans le dos, on refait le monde et on tranche par troupeaux les noeuds gordiens les plus inextricables.


Ces gueux se font servir par quelques créatures émaciées aux yeux caves, à demi nues, chargées de chopes et de bijoux fantaisie aux formes extravagantes. Il monte de ces filles une odeur âcre et grisante, une odeur de fauve, une odeur de musc et de chair battue par le travail, une odeur de porcherie surmenée.


À un moment donné, dans ce temple de l’éthylisme, au milieu de ce brouhaha et de cette confusion indescriptibles, un homme hurla plus fort en tapant du poing sur la table : « Parfaitement, capitaine, j’ai tué une licorne ! ». 


Le silence se fît. Un silence tendu. Une bulle de silence pesant dont profita le perroquet qu’il avait sur l’épaule pour inviter l’assistance à écouter son maître. C’était un gros homme, court et tassé, très étrange. Il avait un ventre énorme, qui croulait en bourrelets flasques sur des cuisses presque maigres, une face toute rose et glabre, des cheveux verts qui lui plaquaient aux tempes.


En face de lui, un grand sécot, avec une touche de vieux brigand et une moustache qui lui cachait une partie de la figure, osait prétendre la chose impossible.


Espèce de freluquet, c’était à la bataille de Waterloo ! hurla le gros homme.


Éééééééécouteeeez ! Éééééééécouteeeez ! Répétait le perroquet.


Freluquet n’était sans doute pas le terme approprié. Ce capitaine, s’il était bien capitaine, devait faire ses deux mètres, avait une tête taillée à la serpe et des yeux durement brillants.


Un troisième larron, la bouche poisseuse et l’élocution pâteuse - il avait sans doute des marteaux-pilons dans le crâne et un sac de coton dans la bouche - voulut faire allusion à la mythologie celte, à moins qu’il ne s’agisse de la mythologie germanique ou grecque… ou bien encore romaine. Il se mit à chercher ses mots, dont la plupart étaient probablement connus, mais personne n’avait le temps d'attendre qu'il les retrouve, d’autant plus qu’il avait une haleine à faire avorter les mouches. Le capitaine le fit taire en lui décochant un formidable coup de poing, que le spécialiste en licornes para fort habilement d’ailleurs avec son oeil gauche avant de glisser doucement sous la table. Cette conduite était considérée, somme toute, normale à L’Arquebuse, où beaucoup de monde avait déjà l’allure et le maintien de cadavres découverts après un séjour prolongé sous l’eau.


Devant ce spectacle, une partie des ivrognes avaient allumé leur pipe pour se camoufler derrière la fumée, tandis que les autres survivants pour qui les murs avaient perdu la notion de ligne droite, cherchaient la sortie en titubant comme des chiens pris de nausée et en brassant l’air pour attraper d’invisibles mouches.


Il faisait partie du cinquième régiment. Celui du colonel Charles Albert Louis Alexandre Henri Van der Burch, martela le gros homme, le Lichte Dragonders ! Le cinquième régiment des dragons légers !


Éééééééécouteeeez ! Éééééééécouteeeez ! Répétait inlassablement le perroquet.


Ta gueule, le volatile ! Tu as tué un Dragon et non pas une Licorne riposta le capitaine en remuant excessivement les muscles de ses mâchoires. Tu es tellement saoul que tu ne fais plus la différence.


Il y a des Dragons-Licornes essaya de se justifier le gros homme qui avait perdu de son assurance dans des proportions assez considérables…



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)