jeudi, juillet 30, 2026

La Joux d'Amont et La Joux d'Aval

 Tu vois, là-bas, la vallée ? Et les maisons en face, à environ un kilomètre ? C’est le hameau de la Joux d’Amont. Ici, c’est la Joux d’Aval... Le même nom, les mêmes gens, la même langue. C’est ce que tu crois. C’est ce que je pensais, avant.


En fait, Nicolas, les gens d’ici disent que les gens de la Joux d’Amont sont des salauds qui passent leur temps à gâcher le nôtre. Un jour, je me suis lassé d’entendre dire du mal des gens de la Joux d’Amont par ceux de la Joux d’Aval. J’ai voulu, c’est bien naturel, me faire ma propre opinion, car ce qu’ils racontent est bien mystérieux.


Ils disent qu’autrefois tous les habitants de la Joux d’Aval étaient joyeux, aimables et riches, alors que l’on n’entendait monter de la vallée que plaintes et gémissements.


Cette curiosité attirait naturellement les foules et l’on voyait serpenter jusqu’au village de longues colonnes de gens pressés et tourmentés, qui se bousculaient pour rentrer, et repartaient détendus et souriants.


Tout ces gens étaient passés chez le vendeur de temps, un homme sans âge qui habitait le village depuis la nuit des temps. Le bruit circulait qu’il était horloger mais avait vendu son âme au Diable avant de vendre du temps. Il semblait surfer sans la moindre éclaboussure sur l’invisible torrent des siècles et des jours qui entraîne le commun des mortels dans la tombe.


C’est que le torrent dont il s’agit passait dans sa mystérieuse boutique et il lui était donc facile d’en puiser à sa guise et de le vendre à un prix très raisonnable, puisque ces liquidités placées à quatre pour cent pouvait encore fructifier et alimenter une foule de RTT ainsi que les ponts du premier mai ou de l’ascension…


Il y avait très peu de mécontents. Les sales quart d’heure étaient rares. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où la Martine, une fille de mauvaise vie usée par le temps, vint au village et, tombant à genoux, s’exclama « Ô temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse ! » Elle fut exaucée et le ruisseau qui alimentait le temps de la Joux d’Aval se tarit subitement. Le temps s’arrêta et le Diable vint chercher le soir même l’âme qui lui était due.


Depuis ce jour les gens d’ici n’ont plus d’horloger et manquent de temps. Ils sont toujours stressés, pressés, mal lavés et mal embouchés. Ils sont aigris et ne cessent d’accuser les gens de la Joux d’Amont d’être la cause — je devrais dire la source — de tous leurs maux.


Seuls les oiseaux semblent indifférents à tout cela. Ils passent, libres au-dessus, de nos misères, de nos mesquineries, de nos arrangements, de nos compromissions, de nos petits marchés plus ou moins noirs, de nos crimes.


Inutile de te dire, Nicolas, qu’on m’a toujours empêché de me rendre à la Joux d’Amont, pour rencontrer ces gens maudits qui se sont réservés le bonheur, et que l’on surnomme lè Medze-z-Â, ceux qui mangent des oeufs, pour ne laisser que le malheur aux gens de la Joux d’Aval que l’on surnomme lè Cacha-Pyâ, ceux qui écrasent les poux.


J’ai reçu les pires menaces. Ils m’ont annoncé un avenir apocalyptique si j’osais braver leur interdit. Ils ont cassé mon bâton de pèlerin. J’en ai eu le bourdon. Je ne comprends toujours pas pourquoi le bonheur et le malheur ne seraient pas répartis équitablement entre les gens de le Joux d’Amont et les gens de la Joux d’Aval.


Tu viens de loin Nicolas. Tu n'es que de passage, et les gens d'ici ne te connaissent pas. Tu vas te rendre à ma place à La Joux d’Amont. Vue d'ici, elle semble proche, mais le chemin est plus long qu'il n'y paraît. Il te faudra traverser le territoire des « Joux Noires » qui passe pour impénétrable et encombré de fondrières. Tu devrais y trouver le Tabeillon. C'est le nom du ruisseau — ou de ce qu'il en reste — qui alimentait autrefois le torrent du temps. Suis le Nicolas, et vois à quel endroit ses eaux ont été déviées.


Si tu ne le trouve pas, questionne discrètement les gens de la Joux d’Amont pour savoir où coulent à présent ses eaux. Prends cette bourse pour délier les langues suspicieuses.


Le diable a voulu se venger de la sainteté des occupants de notre abbaye qui possède la vallée. Depuis qu’ils ont détourné l’eau du Tabeillon, les mangeurs d’oeufs ne veulent plus payer les droits de pêche et de pâturage qui constituaient l’essentiel des revenus de notre abbaye.


En rétablissant le cours originel du ruisseau, tu permettras aux gens d’ici de retrouver, en même temps que ses eaux tumultueuses, la bonne humeur et la joie de vivre. 


Dis, tu n’oublieras pas le ruisseau qui coule comme avant, mais pas tout à fait comme avant ?

Dis, tu leur parleras du ruisseau ?

Le ruisseau !

N’oublie pas, je t’en supplie !

Le ruisseau !