lundi, janvier 16, 2023

Le dossier Eakins


Au début de l’année 1888, le commissaire Moifaure m’appelle et me dit avec un sourire en coin, Lajoie, vous avez bien mérité un peu de repos après avoir résolu si brillamment l’affaire du Père Mato. Je savais que sans le dire il pensait « zoïde » car son sourire s'élargit et ses dents jaunes émirent une lueur blafarde dans la pénombre de son bureau.


Moifaure ! proposer du repos à l’un de ses collaborateurs ! ça ne s’était encore jamais vu. La surprise était de taille. Je me suis permis de soulever un sourcil de quelques millimètres. Il s’en aperçut et précisa immédiatement : Ne rêvez pas Lajoie, je ne vous envoie pas aux Baléares, je veux seulement vous confier une mission peinarde. Il s’agit d’enquêter sur Madame Susan Macdowell Eakins. Voyant mes sourcils continuer leur ascension, il ajouta : C’est la femme de Thomas Eakins. Vous savez bien, ce peintre, cet ancien professeur à la Pennsylvania Academy qui a dû démissionner après de multiples accusations d’indécence liées à ses pratiques d’enseignement sur le nu artistique. Il donnait des cours d’anatomie masculine aux dames, si vous voyez ce que je veux dire.


Je m’attendais à une affaire de moeurs mais il n’en était rien. Il posa devant moi une lettre reçue la veille de Madame Eakins, une sorte d’appel au secours ainsi rédigé :


Philadelphie, le 19 janvier 1888. Cher commissaire et ami, cher Nick. Je garde le meilleur souvenir de notre rencontre lors du dernier voyage de mon mari en Europe. Je fais appel à vous car c’est précisément de lui que j’aimerais que vous me délivrassiez. Depuis notre mariage en 1884 auquel il n’a consenti que pour se servir de moi comme modèle nu pour ses cours d’étude de la vie à l’académie, il a entamé une toile me représentant en compagnie de notre chien Setter. En fait, c’est essentiellement la robe bleue qu’il m’a offerte qu’il voulait étudier en peinture,. Il s’intéresse davantage au drapé de celle-ci qu’à la finesse de mes traits. Je dois poser des heures et cela dure depuis quatre longues années. Quand cela cessera-t-il ? C’est de l’esclavage. Sans cesse interrompu par ses nombreuses activités, et en particulier la photographie, ce supplice n’a pas de fin. Pourtant, je l’ai soutenu pour sa carrière, même lorsque sa famille s’opposait à ses pratiques libidineuses. Les choses se sont aggravées lors de sa démission forcée de l’académie des Arts. Je résiste du mieux possible grâce à la lecture durant les séances de peinture, mais la folie me guette. Pouvez-vous intervenir ? Lui faire comprendre que ce harcèlement est condamnable ? Je compte sur vous comme vous pouvez compter sur mon éternelle reconnaissance. Signé Susan.


Je suis allée à Philadelphie. Le voyage fut agréable. De véritables vacances. Je m’attendais à découvrir une oeuvre monumentale. En fait, la toile ne faisait que cinquante huit centimètres par soixante seize. Il faut croire que j’ai trouvé les mots justes pour convaincre Monsieur Eakins de mettre un terme aux souffrances de son épouse. Il l’acheva définitivement l'année suivante. Pas l'épouse, la toile. C’est tout de même une parfaite réussite et je ne serais pas étonné qu’elle finisse au Metropolitan Museum of Art de New York.







 

Le flamenco de la mort

 Lorsqu’elle arrivait sur scène pour danser le flamenco, Carmen avait le don de mettre le feu parmi les aficionados. Dans sa somptueuse robe rouge ourlée de dentelles noires elle était belle comme le jour, surnaturellement belle, belle à arrêter les pendules. Elle était la plus belle, la plus charmante, la plus divine, la plus parfaite des créatures qui aient jamais vécu sur cette terre. Elle était plus angélique même qu'un ange; plus gracieuse, plus impériale et plus sidérale qu'une déesse, plus féerique que Titania, plus belle que Vénus, plus enchanteresse que Parthénope; plus adorable, désirable, bref plus radieuse que toutes les femmes qui ont jamais vécu. Me suis-je bien fait comprendre ?


Mais ce n’est pas tout ! Carmen était une « bailaora » puisqu’elle dansait divinement bien, sachant cambrer son corps ou le faire onduler avec une volupté presque immorale, comme aurait su le faire la vedette d’un harem de sultan de première classe. Elle était aussi une « cantaora » car elle chantait d’une voix sirènéenne des chants qui lui montaient des entrailles, les plus beaux chants qui ne soient jamais sortis d’un pharynx humain. Suis-je bien clair ?


Mais ce n’est pas tout ! Elle possédait également l’art de claquer les paumes des mains, celui de « monter » le rythme, et celui des claquements de pieds sur le sol, répondant aux accords de guitare.


Son énergie et sa spontanéité emportaient les foules dans un délire grandissant. Hélas, chacune de ses prestations se terminait par le décès d’un danseur, phénomène malheureux et bizarre qui se produisait presque systématiquement. La mort frappait au hasard un individu lorsqu’arrivait la dernière phrase mélodique du chant, la chute, la « caida del cante », accompagnée d’une série de talons-pointes qui faisaient vibrer le sol et soulevait la poussière des planches.


Au début, personne ne prêta attention à cette concomitance. Elle n’aurait su échapper cependant à la sagacité de l’inspecteur Zapatero qui réunit quelques coupures de presse aux similitudes troublantes, les victimes se trouvant chaque fois à proximité de Carmen. Mais comment cela était-il possible ? S’agissait-il d’accidents ou de meurtres ? De coïncidences ou de crimes prémédités ? Une seule certitude : les victimes s’effondraient brutalement, décédant par arrêt cardiaque soudain et irréversible.


Un certain nombre d’hypothèses, toutes plus hardies les unes que les autres, furent émises. On évoqua le vibrato briseur de cristal et de tympans, certaines victimes ayant du sang dans les oreilles, mais il eut fallu pour cela un son clair alors que Carmen terminait toujours sur une tonique grave. On examina attentivement ses chaussures à claquettes afin de s’assurer qu’elles n’étaient pas équipées d’un mécanisme lanceur de fléchettes empoisonnées lors de son jeu de pieds final. Rien de tel ne fut découvert. Les plus audacieux allèrent jusqu’à suggérer le choc meurtrier de deux notes dissonantes telles que le fa dièse avec un ré mineur, mais les musicologues pouffèrent.    


Après avoir tout épuisé, il fallut se rendre à l'évidence : Carmen avait les yeux revolver. Le regard qui tue !


jeudi, janvier 12, 2023

L'émotion de Lajoie

 

L’émotion était à son comble dans le petit village de Castelvecchio di Rocca Barbena. Mato, le curé, avait été assassiné dans son confessionnal à coups de fourche et il ressemblait davantage à une passoire qu’à un cul-de-poule, ustensile de cuisine utilisé pour monter les blancs en neige et les génoises, et que ses paroissiens lui donnaient comme sobriquet, allez savoir pourquoi.


Il fut découvert par Simone de Bavoir qui venait se confesser très régulièrement pour se plaindre avec force détails des hommes qui la harcelaient et auxquels elle succombait systématiquement. Le pauvre curé baignait dans son sang avec ce regard fixe qui semblait être ailleurs et que l’on qualifie généralement de vitreux. Ce type de regard que l’on rencontre parfois chez les gens qui n’ont aucune intention de payer leurs dettes. Le défunt était transpercé de toutes parts, marque d’un acharnement peu commun car il est bien connu que les assassins à la fourche ne piquent généralement qu’une fois pour de multiples raisons qu’il serait trop long de détailler ici.


Compte tenu de la gravité de l’affaire et du caractère particulier de la victime, ce fut l’inspecteur Lajoie que l’on envoya sur place pour mener l’enquête. C’était un excellent inspecteur, très bien noté par ses supérieurs, auquel résistaient peu d’énigmes et dont le palmarès était impressionnant. Ainsi avait-il résolu le crime de Laurent Exprès, un serial killer qui enchainait ses victimes avec entrain, et le hamster des Baskerville qui avait défrayé la chronique en son temps. Légèrement autiste, il bénéficiait de dons particuliers et pouvait identifier n’importe quel objet par son seul QR-Code. 


Ses investigations lui firent découvrir de nombreux secrets qui auraient scandalisé Patachon lui-même, dont la vie dissolue et les écarts de conduite sont une référence absolue dans les meilleures maisons closes. Il alla ainsi d’émotions en émotions et de surprises en surprises. Elles le ramenaient toutes vers Simone de Bavoir qui, ainsi que nous l’avions compris, trompait son mari Jean-Paul Fart, un moniteur de ski, un maître de la glisse.


Le schéma était classique : la femme trompait son mari qui lui-même trompait celle-ci avec un travesti. Ce dernier se trouvait être également l'ami du curé du village, lequel avait pris pour modèle de vie le célèbre abbé Dubois qui fit l'éducation de Louis XV tout en participant aux débauches du régent Philippe d'Orléans. Rien de nouveau donc au fil des siècles, que ce soit dans les alcôves de la ville, de la campagne ou de la cure. Le père Mato — certains connaisseurs ajoutaient « zoïde » — consignait tout cela dans son journal intime qui faisait peu de cas du secret de la confession. Ce brûlot, cette pièce à conviction, en livrant tous les détails de cette vie campagnarde aux apparences si paisibles mais si trompeuses, et en révélant tant de choses inavouables, aurait certainement reçu le grand prix du roman pornographique.


Il y manquait trois pages. Arrachées par l’assassin dont les empreintes digitales furent rapidement identifiées.



L'inspiration

 

Où je suis allé chercher toute cette inspiration, p’tit mousse ? Mais dans la mer des caraïbes ou encore dans les mers du sud ! Là où la réalité dépasse la fiction. Je n’ai pas eu à la chercher du tout. Elle est venue toute seule. Il m’a suffit de partir sur une frégate ou un galion avec un équipage de cent cinquante bougres qui n’avaient plus rien à perdre, essentiellement composé de boucaniers, de flibustiers, d’esclavagistes, de naufrageurs, enfin tu vois moussaillon, toute une bande de pirates assoiffés de globules rouges et prêts à tout endurer pour faire fortune et rentrer les bras chargés de l’or de leurs pillages.


Et quand je dis prêts à tout endurer, ils ne savaient pas ce qui les attendait, ces buveurs de sang et de rhum. Moi non plus d’ailleurs. Les intempéries, les tempêtes, le pot-au-noir, les maladies, les épidémies, le scorbut, les fièvres, l’anthropophagie… Mais aussi les rixes et règlements de compte de ceux qui jactaient trop, entre les fiers à bras et les marins d’eau douce. S’en suivaient des sanctions, des mises aux cales, des flagellations, des tortures avec le chat à neuf queues, et même des mises à mort et des maronnages. Oui, p’tit mousse, tu n’as pas connu ça, heureusement, l’abandon d’un de ces gueux sur une ile déserte. 


C’est qu’ils ne supportaient pas l’inaction, ces gibiers de potence. Ils voulaient la bagarre, ils avaient soif d’abordages et de combats, ces truands, ces écrevisses de remparts, dans l’espoir d’un trésor à se partager. Et moins ils étaient pour le partage, mieux c’était ! Il n’y en a pas beaucoup qui sont revenus.


Lorsque la vigie annonçait un bateau, de commerce de préférence, c’était la joie. Les gabiers s’activaient, tout le monde était à la manoeuvre, on déferlait. C’était enfin le branle-bas de combat tant attendu. On hissait le pavillon noir et la chasse commençait. Les bordées de canons avec des boulets ramés pour déchirer les voiles de l’ennemi, quand on ne tirait pas à boulet rouge. Puis c’était les grappins, les piques d’abordage, les tirs de mousquets. Ensuite, on passait aux sabres et aux cuillères à pot. Oui, moussaillon, ces sabres d’abordage avec une coquille en forme de cuillère destinée à protéger la main. On tapait, on coupait, les bras, les têtes, les jambes, on énucléait, on éventrait, on brûlait, on déchiquetait, on déchirait, tout cela dans une épouvante infernale, une violence, une hystérie et une brutalité démentielles. Nul besoin d’imagination ni d’inspiration pour décrire ensuite ces strangulations, ces éventrations, ces empalements, ces bouches édentées, ces yeux injectés de sang, ces barbes crasseuses, ces rictus carnassiers, ces lèvres avides et ces hurlements de bêtes fauves…


Il ne restait de l’ennemi, le soir, que quelques fumeroles devant une lune couleur de sang qui diffusait une lumière de fin du monde. Nous, mille millions de mille sabords, on comptait nos morts, on les jetait par dessus bord avant de se saouler jusqu’à devenir plus noirs que notre pavillon.



lundi, janvier 09, 2023

Le voeu du vieux

 

Pour la première fois de sa vie, le père Grüü se dit qu’il allait émettre un voeu. Il allait essayer. Il verrait bien si cela fonctionne. Nous étions en janvier, c’était donc la période. La période des voeux.


Il en avait déjà compté des mois de janvier. C’est qu’il était sacrément vieux le père Grüü. Ah ça, oui ! Ridé, maigre, blanc comme un vieil os. À l’exception toutefois de son tubercule nasal.


Quand il n’arborait pas l’impassibilité d’une grenouille empaillée, son visage aux pommettes saillantes avait une expression plutôt morose, l’expression de quelqu’un qui se demande combien de temps il pourra encore supporter la dureté de l’existence. C’est qu’il pouvait avoir cent ans le père Grüü, peut-être davantage. À moins que tout le monde se trompe, et qu’il n’était qu’un octogénaire prématurément vieilli par les ennuis et le labeur.


C’était un taiseux. Nombreux étaient ceux qui n’avaient jamais entendu le son de sa voix. Il faut dire qu’il ne voyait pas beaucoup de monde non plus, là où il habitait. Le facteur, qui lui apportait sa maigre pension, était incapable de répéter ce qu’il avait dit. Quand il s’exprimait, il n’ouvrait qu’un coin de la bouche. Par économie, peut-être, ou pour ne pas exposer ses gencives sanguinolentes, martyrisées par des années de brossage horizontal avec une brosse à poils durs. Gencives que ne parvenait pas à dissimuler une fine moustache qui constituait l’essentiel de sa pilosité. On n’exprime pas de voeux chez ces gens-là. On n’attend rien. Rien de bon. Rien du tout.


Le père Grüü habitait une maison si laide qu’il était impossible, en la regardant, de ne pas frémir comme une feuille de tremble, si les trembles sont bien ce que je crois. Elle paraissait hantée, mais personne n’avait jamais pu le vérifier. On disait qu’elle ne cessait de craquer, de gémir, de siffler, comme si le repos lui était impossible, mais seul le père Grüü aurait pu le dire, lorsque le soir, allongé sur son lit, il contemplait les murs léprosés de sa chambre, dont la tapisserie hors d’âge se déchirait en lambeaux humides. Le père Grüü ne parlait jamais de ses poutres, solives et escaliers vermoulus. Il ne parlait de rien. N’exprimait aucun désir.


D’ailleurs, à quoi bon ? Tout était figé, immuable. Sa maison était isolée au milieu de landes pelées à perte de vue, semées de pierrailles, maudites, où rien de vivant ne semblait croître. Pourtant, on y apercevait parfois quelques vaches squelettiques, ou des spectres de chevaux qui erraient, sinistres, sur la pâleur vitreuse de flaques d’eau.


C’est dans ce pays de fièvres et de cauchemars que vivait le père Grüü. Voilà bien longtemps qu’il ne sursautait plus lorsque, au détour d’un chemin,  surgissait tout à coup un calvaire difforme englué de brumes violacées. Il était entièrement imprégné de la mélancolie de ces lieux. Jusqu’aux poumons. La phtisie l’avait émacié et consumé petit à petit. Avant de disparaître totalement, il ne lui restait qu’un voeu à émettre. Le premier et le dernier.


Mais lequel, déjà ?





Une impardonnable maladresse

 

Une sombre affaire que cette affaire de Père Noël. À part le Père Noël lui-même, qui est en psychanalyse depuis que ses parents lui ont dit qu’il n’existait pas, tout le monde sait bien qu’il n’existe pas. La question est tranchée depuis longtemps. Si l’on voit autant de Pères Noël dans les rues un peu avant le 25 décembre, c’est que tout le monde fait semblant.


L’inspecteur Proust non plus, ne croyait pas au Père Noël, et pourtant… 


Seul, dans sa maison isolée, en lisière de forêt, il essayait de lire un roman policier « À la recherche du sang perdu », mais il était trop préoccupé par ses affaires en cours pour s’intéresser à sa lecture. Ses « affaires en cours », voilà la raison de sa solitude, de son divorce, de la perte de sa famille. Ses « affaires en cours » l’avaient toujours trop accaparé, et il ne vivait plus que pour elles, délaissant tout le reste.


C’était plus fort que lui, il était obsédé en cette veille de Noël par la découverte d’ossements lors de l’assèchement d’une retenue d’eau pour faire de la neige artificielle. Était-ce lié à cette famille qui droguait les voyageurs de passage pour les dépouiller ? Ou bien était-ce l’œuvre du psychopathe, responsable de ces morts mystérieuses que l’on croyait dûes à des piqûres d’abeilles ? Et cet abbé disparu, après la confession d’un de ses paroissiens qui faisait partie d’une secte… pourquoi était-il allé se baigner seul, sous la pluie ? Était-ce dû à un excès de morphine ? Était-ce  un suicide ? Pourquoi voulait-il changer le bénéficiaire de son assurance le matin même de sa mort ? Pourquoi son fils avait-il disparu ? Était-ce le fils de l’abbé ? Tout se mélangeait dans sa tête. Trop de questions pesaient sur les épaules de l’inspecteur Proust. Au point qu’il ne se rendait pas compte que sa cheminée fumait de plus en plus. C’est vrai, elle avait toujours fumé un peu, cette cheminée, mais là, c’était vraiment trop !


Cela importait peu à l’inspecteur, qui lui tournait le dos, plongé dans ses réflexions, l’imbroglio des hypothèses qu’il empilait comme des châteaux de cartes dans son cerveau fatigué.


On le retrouva mort, une semaine plus tard, lorsqu’on s’inquiéta parce qu’il n’avait pas repris le travail. Quelle ironie ! Lui qui ne s’arrêtait jamais de travailler. Il était mort asphyxié par les émanations de sa cheminée.


D’ailleurs, il n’était pas le seul. Il y avait aussi dans cette cheminée, le responsable, lui-même intoxiqué.


Le responsable n’était autre, naturellement, que le Père Noël qui avait bouché la cheminée. Une impardonnable maladresse. Beaucoup d’enfants ne reçurent pas leurs jouets cette année-là. Et après cela, on continuera de croire qu’il n’existait pas ! Il n’existe plus. Voilà la vérité.

Un Noël pas comme les autres

 Pour un Noël pas comme les autres, ce fut véritablement un Noël pas comme les autres. Je vous écris cette nouvelle depuis ma cellule, car je dois bien vous avouer tout de suite que les choses ne se sont pas passées comme prévu.


Pourtant, je pensais bien avoir tout prévu. Et bien, non, il reste toujours une part d’imprévisible, d’impondérable, d’inattendu, et je dirais même plus, d’imprévoyable.


Pour vous la faire courte, j’avais décidé d’éliminer ma femme qui me trompait depuis près d’un siècle (on trouve toujours le temps long dans ces cas-là) avec cet imbécile de Max. Un individu quelconque, inintéressant, de taille moyenne, d’un âge moyen, avec une silhouette oubliable sur une tête impossible à retenir. Avec ma femme, ils ne se cachaient presque plus et je devenais la risée du quartier et de ses environs.


Cette décision — je veux parler naturellement de ma ferme résolution de l’amener au tombeau — je l’ai réalisée le jour de Noël. Je l’ai tuée d’une seule balle entre les deux yeux. Quand elle m’a vu avec le pistolet à la main, elle m’a dit vouloir m’annoncer une grande nouvelle, m’avouer une chose qui me ferait plaisir. Tu parles ! Il y avait bien longtemps que je ne coupais plus dans ses mensonges et ses explications fumeuses. Je ne l’ai pas laissée dire un mot de plus.


D’ailleurs, j’avais tout prévu de longue date. Je n’avais pas utilisé mon pistolet déclaré à la gendarmerie pour mes exercices de tir, mais une arme non identifiable dont j’avais fait l’acquisition spécialement pour cela. Et j’avais tout combiné pour faire endosser la responsabilité par ce salaud de Max, qui ne serait plus une menace pour personne : la fenêtre ouverte par laquelle il était censé s’être échappé, la trace de ses chaussures dans la terre humide, le mégot de ses cigarettes préférées dans le cendrier de la chambre, quelques empreintes digitales que j’avais réussies à obtenir, tout, tout, je vous dis… 


Pour mon alibi, il me fallait un max…, pardon, un maximum de témoins. Les amis que j’avais invités pour le réveillon sont arrivés à l’heure dite et ont tous entendu dans la pièce à côté, alors que nous commencions à prendre l’apéritif, le coup de feu que j’avais enregistré à l’avance. Nous nous sommes précipités pour découvrir le corps inerte de ma femme et tous les indices que j’avais disséminés dans la pièce pour faire accuser cette ordure de Max.


Les ennuis ont commencé dès l’arrivée sur place de la police que nous avions naturellement appelée. Elle s’apprêtait d’ailleurs à venir me rendre visite car elle avait constaté le matin même le décès d’un certain Max, bien connu pour être l’amant de ma femme, tué par balle avec mon pistolet qu’elle avait immédiatement identifié.


Ma femme m’avait devancé de quelques heures. Sans doute était-ce la révélation qu’elle voulait me faire avant que je ne commette l’irréparable.

Le sens de la fête

 Ça y est, ça recommence. On rentre dans la période des fêtes. Va falloir s’amuser. C’est la règle. Saint-Nicolas, Noël, Nouvel-An. Youpi ! Je voudrais bien. Pourquoi pas ? Mais je n’ai pas le sens de la fête. Je ne sais pas fêter. Ça me gave. Je ne peux pas faire la fête sur commande. Ça ne s’improvise pas.


Touchée par mon infortune, une âme charitable m’indiqua une baraque, une sorte de bazar situé au fond d’une impasse, qui s’appelait « Les sens de Thérèse Benthine ». C’était une vendeuse de sens, dont la boutique était un véritable capharnaüm labyrinthique dans lequel on était sensé trouver tous les sens que l’on désirait. Le moins que l’on puisse dire est que Thérèse Benthine avait le sens de l’accueil et de l’hospitalité.


— Cher client, si vous cherchez du sens, vous êtes au bon endroit. C’est pour offrir ? me demanda-t-elle, alors que je venais à peine de franchir le seuil de son échoppe.


Je ne comprenais pas bien le sens de sa question, mais je lui répondis cependant que je cherchais le sens de la fête.


— Ah, il doit bien m’en rester quelques-uns… Et bien, servez-vous. Le magasin est en libre service, et pour ne pas vous perdre, prenez un sens de l’orientation là, au bout du comptoir. Vous en aurez besoin car la boutique est vaste. Ils sont offerts par la maison. Je ne tiens pas à perdre ma clientèle, conclut-elle dans un rire argentin. Elle avait le sens de l’humour en plus du sens des affaires.


L’endroit était en effet constitué d’une multitude de hauts meubles aux multiples tiroirs, qui formaient des allées étroites à double-sens se croisant de temps en temps. Chaque tiroir renfermait un sens particulier. Il y en avait des centaines. Peut-être des milliers. Moi qui pensais que nous n’avions que cinq sens, j’étais très surpris.


Le début de mes recherches fut difficile. La vue de tous ces tiroirs m’excitait autant qu’elle m’intriguait. Je visai d’abord un tiroir sensé contenir le sens de l’histoire. En voulant l’attraper, je n’ai pas vu une marche et n’ayant pas le sens de l’équilibre, je suis tombé sous le sens. Je ne sais pas s’il vous est déjà arrivé de recevoir le sens de l’histoire dans la figure. Et bien je peux vous dire que c’est lourd de sens. Je n’étais pas encore à la fête !


Je ne vais pas vous énumérer tous les sens que j’ai découverts. Il y avait les sens corporels, les sens sociaux ; le sens de la parole, de la famille ; le sens d’autrui et le sens moral ; le sens pratique et le sens critique. Il y avait des sens propres, des sens figurés et aussi des sens contraires…


Parmi les originalités, il y avait des sens du détail, particulièrement minuscules, et des sens insaisissables. Il y avait aussi un sens unique très onéreux, la rareté en faisant le prix.


Je me suis étonné, auprès de Thérèse, de quelques tiroirs vides. C’est comme cela que j’ai appris qu’il existait des raffineries de sens et que certaines d’entre elles étaient en grève…


Tous ces sens me donnaient le tournis. Je finis cependant par trouver un tiroir au ras du sol étiqueté « Sens de la fête ». Je m’attendais, en le saisissant, à avoir des étoiles dans les yeux et des cotillons dans les cheveux. Rien ne se passa…


Je n’étais pas tout à fait convaincu mais je le pris tout de même. Thérèse Benthine me dit qu’elle était obligée d’ajouter un sens obligatoire. Une TVA sans doute. La note était salée !


vendredi, novembre 25, 2022

Aloïs

 

Aloïs n’était pas un mauvais bougre. Il était né dans une famille pauvre et ce n’était pas de sa faute. On ne choisit pas ses parents. La pauvreté peut générer de l’ambition mais aussi nourrir certaines rancoeurs. De plus, il ne disposait pas du capital séduction nécessaire pour faire oublier son infortune. C’était pour lui la double peine, la promesse d’un destin quelconque, tracé d’avance, sans surprise et sans saveur. Aussi, après une enfance quelconque, des joies et des chagrins ordinaires, et une formation de cordonnier, il ne s’attendait pas à grand chose. On pouvait même affirmer qu’il ne s’attendait à rien d’autre que de devenir cordonnier.


Mais le Destin n’aime pas que l’on ait des certitudes, fussent-elles sombres et pessimistes. Par esprit de contradiction, il lui offrit deux cadeaux surprises le jour de Noël. Le premier était une annonce de recrutement de fonctionnaires des douanes par le Gouvernement. C’était un clin d’oeil à la sémantique. Cordonnier est en effet une altération de cordouanier, « artisan travaillant le cuir de Cordoue ». Et bien non, il ne serait pas cordonnier, mais ferait partie du corps des douaniers. Le second cadeau était sa rencontre avec Anna, une femme laide, riche, malade, invalide, et de quatorze ans son ainée. Aloïs saisit à pleines mains ces deux branches de salut, se fit fonctionnaire des Douanes et n’hésita pas longtemps à épouser Anna.


Le petit agent des Douanes, qui avait une revanche à prendre sur ses débuts difficiles dans la vie, devint assez rapidement sous-officier puis Kontroll-Assistent, puis contrôleur, et même inspecteur des douanes. 


Son mariage lui permit de vivre plus confortablement. Beaucoup plus jeune que sa femme, il la trompa assidûment avec les jeunes servantes qu’il embauchait au domaine. Il y eut d’abord Thelka, puis Franziska qu’il épousa alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans à la mort d’Anna. Franziska mourut à son tour, prématurément de tuberculose, après trois accouchements, et il put se marier pour la troisième fois avec Klara, petite servante plus jeune que lui de vingt-trois ans, et cousine éloignée qu’il avait déjà mis enceinte d’un premier enfant. Il y en aura cinq autres qui suivront et mourront presque tous de la diphtérie avant l’âge de six ans. Deux seulement survivront dont un adorable chérubin qui résistera aux maladies, fera la joie de ses parents, sera un bon élève appliqué, notamment au monastère du village où il occupe souvent les fonctions d’enfant de choeur.


À la retraite, Aloïs touche une pension confortable après avoir atteint le grade de chef de section douanière. Il se consacre alors à ses abeilles. Ses relations avec son seul fils survivant se sont beaucoup dégradées. Pourtant il avait été longtemps le chouchou, son petit Adolf… Adolf Hitler.


mardi, octobre 04, 2022

Une décision difficile à prendre


Cap’taine Mohamed était plongé dans un océan de perplexité. Il passait et repassait nerveusement sa main libre dans les cheveux fantômes de son crâne rasé, tandis que l’autre était très occupée à gratter son menton.

Mohamed n’avait jamais entendu parler de Corneille et se trouvait face à un problème cornélien qui le dépassait.

Es-tu bien sûr Skeduveu ? demanda-t-il une nouvelle fois.

Sûr et certain, cap’taine, affirma Skeduveu sans la moindre hésitation.

Il s’était spécialisé dans la vente des éléphants. Un rêve qu’il nourrissait depuis l’enfance.

Originaire de Lille, il avait rapidement quitté la Normandie où le marché des éléphants ne décollait pas, afin d’exercer son commerce en Provence, sur le mont Ventoux.

Les commerçants l’appelaient le « Ch’ti Ventoux Skeduveu » étant donné qu’il vendait tout et n’importe quoi, mais pas le moindre petit éléphanteau, ayant beaucoup de mal à se faire livrer.

Il avait donc fini par s’installer en Afrique et il était sûr qu’avec le capitaine Mohamed, il allait enfin pouvoir réaliser son rêve. Ils étaient confortablement assis sous une tente, à fumer le narguilé et à boire le thé à la menthe.

— Rendez-vous compte, cap’taine, de la force de frappe de votre police montée si elle dispose d’un bataillon d’éléphants ! Vous ne craindrez plus la moindre manifestation. Nos amis pourront disperser les rebelles en les arrosant de leur trompe. Et si cela ne suffisait pas, ils pourront s’en servir pour les envoyer voler quelques cases plus loin.

— Oui, Skeduveu, je comprends, mais mon budget crie famine, et les chameaux me paraissent plus sobres et beaucoup plus économiques.

— Et que feras-tu, cap’taine, si ta police est attaquée par les lions ? Hein ? Elle aura vite fait de descendre, ta police montée, et je ne donne pas cher de la peau de tes chameaux. Alors qu’avec des éléphaaaants…évidemmeeeent…

Le Cap’taine Mohamed était très ennuyé. Il n’avait pas pensé à tout cela. C’était sûr, son budget fourrage allait exploser et il n’obtiendrait jamais de son chef, qui avait une corpulence d’éléphant et un caractère de chameau, la fourragère tant convoitée. Non, décidément, la décision était trop difficile à prendre.

— Ecoute Skeduveu, je vais en parler à mon chef et demain on fera l’affaire.

Par ces fortes chaleurs, Ch’ti Ventoux Skeduveu craignit que son rêve ne s’évapore à nouveau. Prendre une décision dans ce pays, c’était un peu comme deux éléphants qui font l’amour. Ca se passait à un haut niveau, ça faisait beaucoup de bruit et il fallait attendre deux ans avant d’apercevoir un quelconque résultat.

— Tu aurais bien tort, cap’taine. Il y a longtemps que ton chef préfère les éléphants aux chameaux. D’ailleurs, tout le monde ici l’appelle Babar.

— Bon. Soit ! Dit le capitaine Mohamed, mais pour une première livraison, tu ne m’en mettras pas plus de cent.

Bien qu’il soit difficile de chanceler quand on est confortablement assis, Ch’ti Ventoux Skeduveu  chancela, mais se ressaisit rapidement.

— Cent ! C’est parfait. Tu ne seras pas déçu, cap’taine. On ne saurait faire confiance à un animal hautain et méprisant qui déblatère en blatérant.

— Alors qu’un éléphaaaant, évidemmeeeent…


 

Bienvenue à Paris

 

Nadejda Sergueïevna Allilouïeva n’avait pas eu une enfance très heureuse. Née dans un petit port du nord de la Sibérie, une sorte de succursale du pôle Nord, elle avait eu froid depuis sa plus tendre enfance. Dans un pays où tout gèle instantanément l’éducation est des plus rigides, et Nadejda fut élevée à la dure par un père qui l’obligeait à l’appeler capitaine lorsqu’elle s’adressait à lui. C’était un amoureux fervent des plus froides logiques, et l’irréconciliable ennemi des plus innocentes fantaisies. En revanche, Nadejda n’avait pas son pareil pour briser la glace et se faire des ami.e.s.


Venant d’un pays où les positions se figent, comme les sauces, le capitaine n’accepta pas la prise de pouvoir par les bolcheviks. Il fit partie de ces Russes blancs qui quittèrent la Russie après la révolution d’octobre. Réfugié à Paris avec sa famille dès le mois de novembre, le capitaine trouva un emploi chez Kepler et Kuiper, fabricants de ceintures, dont les salaires obligeaient à se la serrer.


Nadejda Sergueïevna Allilouïeva, qui se faisait appeler Nadège pour ne pas incommoder ses interlocuteurs, se révéla être d’une lynxesque clairvoyance, d’une infatigable bonne volonté, d’une érudition bénédictineuse, sans compter mille autres qualités dont l’énumération et la qualification m’entraîneraient bien au delà des trois mille signes autorisés dans le présent exercice. À quinze ans, elle faisait déjà partie d’un club échangiste, car elle avait une très belle collection de timbres de son pays d’origine. Elle échangea tant et si bien, et naturellement avec le plus grand sang-froid, qu’elle put financer ses études pour devenir éducatrice des causes perdues.


Elle s’occupait des élèves en cessation d’intelligence et au capital neuronal déficitaire, qui avaient des besoins éducatifs spécifiques. Elle ne s’intéressait qu’à celles et ceux dont les géniteurs avaient un solide compte en banque. À ceux qui ne savaient pas encore écrire, elle leur apprenait à maitriser le geste graphomoteur, et automatiser ainsi progressivement le tracé normé des lettres. Elle leur enseignait l’usage de l’outil scripteur ou parfois même scripturaire, pour des productions écrites. Si, par extraordinaire, une erreur venait à s’infiltrer, suite à une conjonction astrologique défavorable, par exemple, alors elle n’hésitait pas à faire usage d’un bloc mucilagineux à effet soustractif, afin de rétablir la qualité. En réalité, la qualité n’était jamais au rendez-vous, et le résultat ressemblait toujours à de l’urine de jeune félidé ou de la déjection de pigeon malade. Mais c’était très bien payé.


lundi, octobre 03, 2022

La décision


Dans son rocking-chair Jean-Paul s’énerve tout seul devant sa télévision. À présent on lui annonce la fin de l’abondance, les pénuries et la hausse des prix. C’est l’inflation. C’est la guerre. Tout ce qu’il consomme semble venir d’Ukraine, alors évidemment tout augmente, son essence, sa baguette de pain, sa moutarde, son huile et son papier hygiénique. Il doit faire attention à sa consommation d’eau, d’électricité et n’est pas sûr de pouvoir se chauffer cet hiver. D’autant moins que sa retraite est grignotée petit à petit par des dirigeants plus soucieux d’enrichir les plus riches que de s’attacher au bien-être de la population, et qui pratiquent l’aumône au coup par coup en espérant contenir ainsi les mécontentements. Triste sort que le sien ! Que manque-t-il à son malheur ? La huitième vague ?


On lui avait déjà pourri l’existence avec des confinements à répétition, des couvre-feux, l’interdiction de se déplacer, les masques, la chloroquine, le gel hydroalcoolique. On lui a interdit de visiter puis d’enterrer ses grands-parents. C’est vrai que lorsqu’il n’avait pas le droit de sortir, il dépensait moins, et il n’avait pas à se confronter avec des radars de plus en plus nombreux sur des routes limitées à 80 km/h. Il a l’impression que l’on s’acharne à lui gâcher l’existence et le faire vivre dans une peur permanente. La dernière en date : celle de la guerre nucléaire. Mais qu’ils la fasse péter la planète ! Tout de suite ! Ça gagnera du temps ! Et que les soit-disants privilégiés pourrissent dans leurs bunkers souterrains ! Il n’en veut pas. Il leur laisse.


Quand il pense aux progrès qu’il a connus. Paris se rapprocher de Marseille, les avions passer le mur du son, le Concorde, le France, les hommes aller sur la lune, la pilule, la légalisation de l’avortement, les greffes de coeur et de reins, le scanner et l’I.R.M., et même cette télévision devant laquelle il perd son temps à présent… Il a vu tout ça. Il a vécu tout ça. Il a connu son pays admiré par le reste du monde…


Aujourd’hui, ceux qui le dirigent sont mis en examen les uns après les autres. C’est plutôt un sentiment de déclassement qu’il ressent. Dans tous les domaines : la santé, la sécurité, l’enseignement… Il voit l’eau se troubler et le ciel se voiler. Les étés ont un goût de brûlé. Il a oublié l’odeur de la terre, le rythme des saisons. Il a vu disparaître les arbres et les espèces qui volent ou qui marchent. Il a vu le niveau de la glace descendre, celui des océans monter, il a vu les déserts avancer et les migrants se noyer.


Et surtout, il voit revenir les ombres effrayante du passé, les hommes perdre la mémoire, commettre les mêmes erreurs, encore et encore…


Jean-Paul a pris sa décision , il ne regardera plus jamais la télévision.



Une histoire de carapace

 

— Le chien se noie et la carapace casse.


— Non, Robert, cela ne veut rien dire. La véritable citation, c’est : « Les chiens aboient et la caravane passe ». Là, c’est logique. Les chiens voient passer la caravane et la caravane les fait aboyer. Une caravane ça fait aboyer les chiens, Robert. C’est bien connu. Quand un chien voit un dromadaire, c’est sûr, il aboie. C’est dans l’ordre des choses. Alors qu’un chien qui se noie, je ne vois pas pourquoi cela ferait casser une carapace. Ça n’a pas de sens. Des fois, je me demande si tu réfléchis. J’aimerais bien que tu te reprennes, Robert. Écoute-moi quand je te parle. J’ai remarqué un certain relâchement dans tes citations. L’autre jour, je t’ai entendu dire : « le dos de la main morte ». Il faut choisir, Robert, soit c’est la main morte, soit c’est le dos de la cuillère. Il n’y a pas de cuillère morte. C’est comme dimanche dernier, tu as dit : « c’est la goutte qui met le feu aux poudres ». Enfin, Robert, c’est pas sérieux !


— Oh ! Tu me les casses avec ta caravane ! En es-tu bien sûr Roger-Emmanuel ? Tu n’as jamais voulu me comprendre. L’autre jour, quand le père Firmin a perdu son chien ; son chien, il est mort noyé, tu es bien d’accord ? 


— Oui, il n’aurait jamais dû traverser la rivière pour rejoindre son maître. Il a présumé de ses forces. Il était trop vieux.


— C’est vrai, mais tu sais, les chiens, c’est l’amour du maître avant tout. Enfin, quoiqu’il en soit, le père Firmin a pleuré son chien. À chaudes larmes, même. Or, tu reconnaîtras que le père Firmin a toujours voulu jouer les durs. Celui qui en a vu d’autres, celui qui sait masquer ses sentiments. Et bien, pour le coup, sa carapace s’est fendue. Le père Firmin n’a pas un cœur aussi insensible qu’il voulait bien nous le faire croire. Alors, moi je dis : « le chien se noie et la carapace casse ».


— Évidemment, vu sous cet angle, on peut le dire, mais ce n’est pas une expression courante. Tu dis ce qui t’arrange : Il m’ôtait une fière chandelle du pied, ils en ont bavé de toutes les couleurs, se retrousser les bras et même c’est pas aux vieux renards qu’on apprend à faire la limace. J’en oublie certainement. Tu avoueras que c’est la cerise qui fait déborder le vase, heu, je veux dire sur le gâteau. Tu vois, tu m’embrouilles. Tu es content de toi, certainement !


dimanche, octobre 02, 2022

666


Paul venait de passer une semaine à remonter le temps pour savoir si c’était mieux avant. Ce n’était pas mieux. Toujours pareil. Il n’osait plus ouvrir lorsque l’on sonnait à sa porte. De toute manière c’était toujours le même scénario. Lorsqu’il ouvrait, il n’y avait personne. Il avait beau se précipiter sur le palier et se pencher au dessus de la rambarde pour essayer d’apercevoir le coupable, il n’avait jamais rien vu. Il habitait au troisième étage et il lui semblait impossible de quitter l’immeuble en si peu de temps. Il aurait dû entendre la cavalcade d’une fuite dans les escaliers. C’était incompréhensible. Il avait soupçonné ses voisins de palier ou, du moins, les plus proches de son appartement, mais les perquisitions de la police n’avaient rien donné. Le fautif s’était comme volatilisé. Chaque fois, il y avait sur son paillasson une enveloppe avec une clé à l’intérieur et un post-it mentionnant une adresse avec le numéro 666. C’était infernal.


La première fois il s’était rendu sur place. Le post-it mentionnait un numéro de consigne dans une gare de banlieue. Il avait beaucoup hésité en regardant cette clé à la forme bizarre puis il s’était dit qu’il ne risquait pas grand chose à aller voir. Ce n’était pas si loin et il était d’un naturel curieux. Le post-it ne mentait pas. La clé ouvrait bien la consigne 666. À l’intérieur il y avait une grosse enveloppe qu’il avait ouvert lentement avec crainte et méfiance. Elle contenait une forte somme d’argent. Un regard circulaire l’avait rassuré. Il n’était pas surveillé. La petite gare était quasiment vide à cette heure de la journée.


La deuxième fois, la clé ouvrait une cave. Les indications du post-it étaient précises : deuxième sous-sol, entrée C, couloir de gauche, cave numéro 666. Le seul point commun avec la clé précédente était ce numéro, celui du diable. Il le savait mais ne comprenait pas où l’inconnu voulait en venir. Il n’y avait dans cette cave qu’une table avec une boite en fer posée dessus. Il ouvrit la boite avec autant de précautions qu’il avait ouvert l’enveloppe une semaine auparavant. Aucun bruit suspect laissant craindre un piège quelconque. Il eut cependant un mouvement de recul et un haut le coeur en découvrant un doigt sanguinolent à l’intérieur. Il prit peur. Toute cette mascarade n’augurait rien de bon. Depuis la découverte de l’argent il s’était posé mille questions, avait échafaudé des tas de scénarios et émis autant d’hypothèses. Les choses prenaient un tour macabre qui l’incitait à prévenir la police, mais dans ce cas devait-il parler de l’argent ? Il n’avait pas résisté à en utiliser une partie.


La troisième fois, il ne savait à quoi s’attendre. Il avait couru jusque dans la rue pour essayer d’apercevoir son tourmenteur, mais en vain. Il n’avait pas encore appelé la police. Devait-il le faire à présent ? Le post-it donnait l’adresse d’un appartement. Il se laissa quelques jours pour réfléchir et son goût de l’aventure trancha pour lui. Il s’y rendrait et s’expliquerait. Cette farce avait assez duré. S’il fallait rendre l’argent, il le rendrait. Il s’arrangerait. On ne pouvait rien lui reprocher personnellement. En poussant la porte de l’appartement 666, il trouva un cadavre dans le couloir de l’entrée.


Il n'avait pu faire autrement que d’appeler la police, avait passé vingt-quatre heures dans leurs bureaux pour essayer de s’expliquer et écarter les soupçons. Il avait seulement menti sur le contenu de l’enveloppe. Les perquisitions n’avaient donné aucun résultat. En bas, dans la rue, des flics en civil surveillaient l’entrée de son immeuble.


On sonnait à sa porte. C’était la quatrième fois ! Il n’osait pas ouvrir. De toute manière c’était toujours le même scénario. Lorsqu’il ouvrait, il n’y avait personne.




La malédiction

 

Jean-Yves n’avait pas le moral. Chauffeur de car, voilà trente ans qu’il faisait les mêmes circuits pour conduire les enfants à l’école. Des enfants, il n’avait jamais pu en avoir. Après avoir accusé sa femme durant des années, il avait appris que c’était lui le responsable. Il souffrait d’asthénozoospermie. Il avait fait répéter quatre fois le toubib. Ses spermatozoïdes n’étaient pas assez mobiles. Merde alors ! Pour un chauffeur de car, c’était le comble ! Pas assez mobiles. Que leur fallait-il de plus ? Mais cela faisait longtemps qu’il avait évacué le problème. Des enfants, il n’en manquait pas. Il en avait plein son car. Tous les jours. Il fallait les supporter, les gamins ! Alors, à quoi bon s’en encombrer à nouveau après le boulot ? Sans compter que ça coûtait bonbon. Non, il avait oublié tout cela. Il était davantage préoccupé par ses douleurs thoraciques et articulaires, sans parler de ses vertiges et de cette sensation permanente d’épuisement. Il avait d’abord eu de la fièvre, puis il s’était mis à tousser, ce qui l’empêchait de dormir. Ensuite vinrent les maux de tête, les courbatures et la fatigue. Quand il a perdu l’odorat, on lui a dit que c’était la covid. Ou le covid. Après tout, on s’en fout. Le plus embêtant, c’était cette modification du goût, ces difficultés respiratoires, ces frissons et cette lassitude permanente. Vraiment, il avait tous les symptômes de cette foutue maladie. Et pourtant, on l’avait piqué, piqué et repiqué. Avec tous ces gosses qu’il trimballait quotidiennement, c’était certainement eux qui lui avaient refilé cette merde. Il allait se faire prescrire un arrêt maladie. Il avait fini sa semaine et rentrait au dépôt. Il ne reprendrait pas la semaine prochaine.


Il en était là de ses réflexions lorsqu’il entendit un ricanement au fond de son car. Bon Dieu ! Ce n’était pas possible ! Un gamin n’était pas descendu au dernier arrêt et il ne s’en était pas aperçu. Cela ne lui était jamais arrivé. Il freina et stoppa son bus sur le bas-côté de la chaussée. Remontant l’allée centrale, il examina tous les sièges mais ne vit personne. Pourtant, il était sûr d’avoir entendu une sorte de ricanement. Ou quelque chose comme ça. Était-ce un autre symptôme du Covid ? Un de plus ? De quoi devenir fou ! Un stickers jaune collé au dos d’un siège attira son attention. C’était un post-it. Il s’approcha et put lire en lettres capitales le mot TERMINUS. Cela lui fit comme un éblouissement. C’est ici que tout devait s’arrêter. C’était la fin de l’histoire, la fin du Covid et de ses emmerdements. Il fut pris d’un malaise et s’écroula en travers de l’allée.


Au dépôt, un bus manquait à l’appel. La police fut alertée. Le service de ramassage constata l’arrêt du bus et le médecin dépêché sur place l’arrêt cardiaque. Il fallait remplacer Jean-Yves dès la semaine suivante. Même quand la mort s’invite, la vie continue… On était en période de pénurie de chauffeurs. Qui voulait encore faire ce métier mal payé ?


On fit appel à Henri. Il accepterait bien quelques heures supplémentaires. Au moins, lui, ne souffrait pas d’asthénozoospermie. Cela ne voulait pas dire qu’il était en bonne santé, bien au contraire, mais qu’il avait une famille nombreuse à nourrir. Il arriva sur ses courtes jambes qui avaient du mal à supporter un ventre de plus en plus proéminent. Elles lui permirent cependant de grimper dans le bus et de s’asseoir derrière le volant. C’est à ce moment là qu’il entendit comme un ricanement venant du fond du car. Ses petits yeux de fouine s’agrandirent au milieu de sa face bubonique dont la peau malade, farineuse, lui faisait un visage de Pierrot morne, qui se serait poudré de cendres.



mardi, septembre 13, 2022

La première rédaction

 La première rédaction de français de l’année est toujours la même. Il faut raconter ses vacances. Mes camarades ont des choses intéressantes à raconter. Ils ont tous traversé des océans, des régions, des états, des pays, des péninsules, et même une fois le pare brise. Chez nous, on ne traverse rien d’autre que les pièces de la maison. On ne part pas en vacances. Jamais. Papa a toujours bu l’argent des vacances avant qu’elles ne commencent, donc elles ne commencent pas. C’est comme tous les jours, sauf que je ne vais pas à l’école et que je ne rate plus une seule scène de ménage ni livraison de pizzas lorsque maman fait la grève des pâtes. Chez nous il y a très souvent des grèves tournantes. La grève tournante consiste à un jour sans cuisine suivi d’un jour sans ménage et d’un jour sans amour. Moi j’ai l’impression que c’est tous les jours sans amour, mais bon. Papa dit qu’il s’en fout tant qu’il touche ses indemnités. Il est interprète. Actuellement, il cherche une place dans une famille belge qui passerait l’hiver dans le Midi. Il faut, bien entendu, que ces gens ne parlent ni le patois wallon qu’il ignore ni le flamand auquel il ne comprend goutte. Ses recherches sont difficiles. Pour l’instant il est au chômage. Il dit que c’est pour combattre la dépression qu’il est obligé de recourir aux eaux apaisantes de la distillerie. Je ne vais pas raconter tout cela dans ma rédaction. Alors tous les ans j’écris la même chose. J’invente une histoire de vacances avec mes frères et soeurs dans une forêt près d’un lac. On y construit une cabane. La nature est belle, des fois il y a du soleil et d’autres fois des nuages qui apportent la pluie. Je dis que c’est grâce à elle qu’il y a de la verdure et de la mousse sur les arbres. Enfin toutes ces bêtises, quoi. J’ai bien du mal à remplir ma feuille. Je place aussi une phrase que j’ai trouvée dans un livre qui dit que le vent fait chanter les blés. Chaque fois le professeur dit que le chant du vent dans les blés c’est une bonne idée parce que c’est très poétique. Je ne sais plus si c’est le vent qui chante ou bien si c’est le blé, mais ça n’a pas d’importance. Cela fait toujours son petit effet.



L'exercice consistait à écrire en intégrant ces mots : Soleil - nuages - arbres - forêt - nature - lac - cabane - pluie - mousse - verdure - blé - vent - chant

samedi, août 06, 2022

Marguerite

 

C’était une petite vieille aux joues roses et aux yeux bleus pâles délavés. Elle avait subi une éducation stricte de la part de parents sévères qui ne lui passaient aucun écart, puis de la part de sœurs acariâtres et frustrées dans un couvent d’Ursulines. Ses moindres souhaits avaient été annihilés, son ambition avait été piétinée et ses rêves s'étaient volatilisés. C’est ainsi que Marguerite s’était laissée effeuiller chacun de ses désirs et épétaler chacune de ses volontés.


Toute sa vie elle n'avait fait qu’exécuter des ordres, s'était contentée d'obéir et avait toujours demandé la permission pour prendre la parole, ce qui lui était le plus souvent refusé.


Elle était mariée à un bûcheron pervers qui ne quittait jamais sa tronçonneuse, et qui était comparable à un de ces cocktails au goût innocent qui se glissent imperceptiblement dans tout votre organisme et vous rendent malade.


Son unique plaisir était la lecture de son magazine « Modes et travaux » auquel il avait bien voulu l’abonner afin qu'elle se perfectionne dans l'accomplissement de ses tâches ménagères. Cet abonnement survécut au décès de son mari victime d’une maladresse fatale alors qu’il essayait le dernier modèle de tronçonneuse thermique Macullotalenvert, au moteur survitaminé et à la longueur de coupe démesurée.


C’est en lisant le numéro du mois d’août de « Modes et travaux » que son attention fut attirée par une annonce publicitaire dont la devise en caractères gras était « Apprenez à dire NON ! ». Suivaient les coordonnées d’un professeur de désobéissance. Cette annonce, bien qu’insolite, paraissait tout à fait sérieuse. En effet, ce professeur était également un spécialiste de l’astrologie égyptienne et druidique, et avait été, cerise sur le gâteau, un très ancien cartomancien spécialisé dans l’Oracle Gé. À ce titre, il avait été  noté cinq étoiles sur cinq !


Après avoir souffert mille tortures dignes du purgatoire, par trop d’obéissance, le moment semblait venu pour Marguerite de rattraper le temps perdu. Elle se rendit immédiatement chez le Professeur Llanfairpourdemin pour y suivre son premier cours. 


Au vu des états de service peu glorieux de Marguerite, le professeur se dit que le travail allait être long et difficile. Il commença son éducation progressivement en lui apprenant à traverser la chaussée au moment où le petit homme vert passait au rouge, puis la fit traverser carrément en dehors des clous. Marguerite était très motivée et montra des dispositions étonnantes. Elle apprit ainsi à marcher sur les voies cyclables, rester sur la file de gauche des tapis roulant et resquiller dans les files d’attente. Sa fragilité apparente et son âge avancé lui facilitaient la tâche vis-à-vis des gens qu'elle importunait.


Devant ses progrès fulgurants, elle passa à la vitesse supérieure et quitta les restaurants sans payer après s’être mouchée dans la nappe. Venait-elle à se faire surprendre à boire et manger dans les magasins d’alimentation, son sourire et son air innocent la sortaient des situations difficiles.


Elle en voulait toujours plus et se mit à conduire sans permis ni assurance. Elle ne mettait jamais sa ceinture, ignorait systématiquement le clignotant et d’une manière générale le code de la route. Lorsqu'elle s'arrêtait dans une station-service, elle en profitait toujours pour boire un whisky ou une vodka, voire deux ou trois, et reprenait la route en titubant.


Llanfairpourdemin n’en revenait pas de l’efficacité de ses cours de désobéissance, et comprit que l’élève avait dépassé le maitre lorsque Marguerite disparut sans laisser d’adresse et sans l’avoir payé.



mercredi, juillet 27, 2022

Pourquoi ?


Ceux de mes lecteurs qui ne laissent pas tout filer vers l’égout de l’oubli, ceux à qui il reste un soupçon de mémoire, qui ont échappé au suicide, à l’AVC, la déprime et à Monsieur Alzheimer, se souviendront certainement de ce petit homme frisé qui avait fait un discours argumenté sur ce qu’il appelait « La Krise ». Nous étions en 2020. Il avait ratissé large, le bougre. Il semblait qu’il avait fait le tour de la question en évoquant la crise économique, la crise sanitaire, le chômage, la pandémie, la dette abyssale, le terrorisme, les suicides à la chaine, etc. etc. Il pavanait, enfonçait le moral des troupes et des bonnes volontés en dressant le bilan catastrophique de l’armée, de l’enseignement, de la sécurité, des hôpitaux et de bien d’autres choses encore. Mon Dieu, qu’étions-nous devenus ? Qu’allions-nous devenir ? Un pays en voie de développement ? Non; Pire que cela : un pays en régression, en décadence, en perdition…


Le petit frisé ménageait ses effet en pensant à la solution-miracle qu’il allait sortir de son chapeau. La mémoire vous revient peut-être ? Le petit homme frisé avait LA solution, une technique infaillible qui avait fait ses preuves. Il l’avait même déclinée dans toutes les langues et les idiomes, remontant à l’époque romaine au cours de laquelle on parlait d’infectum digito technica, la très fameuse « technique du doigt mouillé » ! Depuis ce temps-là et face à l’aggravation de la situation, il ne cessait de recevoir des courriers et des courriels qui lui posaient toujours la même question : Pourquoi ? 


Pourquoi la technique du doigt mouillée n’avait pas fonctionné ? Était-ce dû à la sécheresse ? Ah ! S’il avait su que le jour de sa conférence sur « la Krise », un homme au fond de la salle avait la réponse à ce pourquoi. Alors il aurait été plus prudent, moins catégorique, plus nuancé. Il aurait su que la liste de ses catastrophes annoncées n’était pas exhaustive et même très partielle malgré les horreurs qu’elle laissait déjà entrevoir.


En effet, ce jour-là, au fond de la salle, un petit homme rabougri, dont on apprendra plus tard, dans l’épisode quatre de la saison trois de cette saga infernale, qu’il s’appelait Nyalarpoupet, riait sous cape. Une cape noire, frangée, très ample et aux poches insondables dans lesquelles il dissimulait ses mains palmées. Les rares personnes qui se vantaient de connaître cet individu à l’allure inquiétante, prétendaient qu’il s’agissait d’un détective privé engagé par la femme du petit homme frisé, pour le suivre. Nyalarpoupet ne cherchait pas à les détromper. Ces prétentieux ignoraient que son chapeau anthracite aux larges bords relevés cachaient des oreilles pointues et que ses petits yeux rouges et brillants pénétraient le cerveau du faux prédicateur frisé, et analysaient la bouillie qui s’y trouvait et s’épanchait en logorrhée visqueuse.


Le petit homme frisé mentait. La technique du doigt mouillé ne fonctionnerait pas. Il mentait aussi par omission. Il n’avait pas parlé de la guerre, inéluctable, ni des régressions multiples comme le retour aux dictatures, l’interdiction de l’avortement, les famines et l’absence de moutarde dans les rayons de l’Intermarché.


Nyalarpoupet, dont les oreilles pointues et les doigts palmés pouvaient laisser croire au lecteur qu’il venait d’une galaxie lointaine, n’avait rien à voir avec les extra-terrestres des romans de gare. Il n’était pas arrivé là dans une soucoupe volante ou tout autre engin non identifié. Non, Nyalarpoupet venait tout simplement du futur.