Longtemps, j’ai cru vivre dans une rue tranquille. Ce sentiment a évolué après que plusieurs personnes (sans doute bien intentionnées) m’eurent prévenu que j’habitais « la rue des fous » en citant deux ou trois noms, toujours les mêmes, mais en prenant soin toutefois d’épargner le mien.
Ces remarques m’ont rendu plus attentif à ce qui se passait autour de moi, et plus particulièrement dans l’immeuble en face du mien.
Ce que je vais vous rapporter aujourd’hui, je ne l’ai jamais dit à personne, et c’est bien parce que nous avons un exercice d’écriture sur le sujet que je dévoile quelques pages de mon journal intime. Elles commencent au début de la pandémie de Covid 19, période particulièrement propice à l’observation de ses voisins.
Samedi 1er mai 2021
15h56 : le voisin d’en face ou son fils (difficile à dire avec les masques, mais réflexion faite, je pense qu’il s’agit plutôt du fils) descend, ouvre son garage et en retire une pioche. Que peut-il bien faire d’une pioche dans un appartement ? Il ne fait aucun doute qu’un meurtre va se produire. Peut- être un parricide ou un matricide. Je te tiens au courant, journal, dès que j’ai plus d’informations.
Mercredi 12 mai 2021
Concernant les constats faits le 1er mai, pas d’autres informations pour le moment, mais la mère a totalement disparu de la circulation et on ne la voit jamais. Peut-être se trouve-t-elle dans un conduit de cheminée. A suivre…
Samedi 29 mai 2021
Quelques nouvelles fraiches, par rapport à ce que j’avais aperçu de ma fenêtre le samedi 1er mai.
J’ai revu le fils en short marron, débardeur noir et baskets jaunes fluo. Il est allé prendre quelque chose dans le coffre de sa très petite voiture très mal garée en face de l’appartement. Bien qu’il ait grossi pendant le confinement, je l’ai reconnu car il ne portait pas de masque mais je n’ai pas pu identifier ce qu’il a pris dans sa voiture, grossièrement enveloppé dans un sachet en plastique. Sa mère qui fait du jardinage sur le balcon porte un masque. Je ne suis donc pas sûr qu’il s’agisse véritablement de sa mère. Je trouve bizarre de porter un masque chez soi. Peut-être ne s’agit-il pas de sa mère, et la personne qui remplace sa mère (tuée le 1er mai à coups de pioche) ne tient pas à être identifiée. On dira ce qu’on voudra, mais il se passe des choses étranges dans cet appartement
où l’on se promène avec des masques et des pioches. Dès que j’ai des précisions, je te tiens au courant, journal.
Dimanche 30 mai 2021
Je commence à percer le mystère de l’appartement d’en face. Une femme a de nouveau fait une apparition sur le balcon en s’affairant au fleurissement de celui-ci, en compagnie du fils. Elle porte un masque sur la figure. Il ne fait pas de doute qu’il s’agit en fait de la belle-fille du couple. Deux hypothèses se présentent. Soit elle est masquée en espérant se faire passer pour la morte, mais ce stratagème ne saurait tromper ma perspicacité, soit elle s’affiche ostensiblement le jour de la fête des mères pour laisser penser que la mère est à l’intérieur, toujours vivante. Cette tentative de démonstration manque sérieusement de preuves matérielles tangibles et l’hypothèse la plus plausible reste la mienne, à savoir le meurtre perpétré le 1er mai avec une pioche. Peut-être ces esprits faibles ont-ils voulu appliquer sans attendre le dicton « En mai, fais ce qu’il te plaît ». Autre constatation : je n’ai plus jamais vu la pioche, ce qui montre bien que l’on a voulu dissimuler l’arme du crime.
Lundi 30 mai 2022
Les volets de l’appartement sont constamment baissés. Il ne fait pas de doute que ces gens-là ont quelque chose à cacher… Ils craignent la lumière, ils craignent les regards indiscrets, ils craignent… Je ne sais pas ce qu’ils craignent, mais ils craignent et ça craint !
Mardi 30 mai 2023
Vu un fantôme, un mort-vivant penché sur une jardinière sur le balcon d’en face. J’ai été particulièrement saisi par la pâleur farineuse de son visage effacé par un masque FFP2, un visage sans expression, froissé comme du carton bouilli, un visage cadavérique sous une chevelure qui ne pouvait provenir que d’une commande express au 36-15 Postiche à l’époque du Minitel, un visage qui aurait pu jeter l’épouvante dans les rangs d’un bataillon de légionnaires parachutistes. J’en suis encore tout bouleversé.
Même si elle était éteinte, on sentait bien qu’à l’intérieur de cette ampoule blanche, le filament n’en avait plus pour longtemps.
Jeudi 30 mai 2024
Vu à 19h30 le fils du voisin d’en face sur le balcon. Il est débraillé et hirsute. En fait, je ne sais pas si c’est véritablement le fils qui se serait laissé pousser les cheveux depuis des mois afin d’être méconnaissable, ou s’il s’agit de l’homme à la pioche ou encore d’un autre malfrat de la pire espèce. Je suis perplexe. On cherche visiblement à brouiller les pistes. En tous les cas il n’a pas la tête d’une personne honnête selon les standards habituellement admis en la matière.
Vendredi 30 mai 2025
Voilà deux jours que toutes les portes-fenêtres de l’appartement sont grandes ouvertes. Cela n’arrive jamais. Habituellement, tous les volets sont baissés presque totalement. Tout ceci est particulièrement étrange. Je pense qu’il leur faut évacuer des odeurs cadavériques. Il doit flotter dans l’air de leur appartement un parfum de tombe ouverte, le vestige olfactif de la vie défunte.
Je suis prêt à composer le 17.
Dimanche 14 septembre 2025
Christine et moi apercevons le fils maudit dans une magnifique berline bleue. Une voiture de grand prix qui doit certainement disposer des dernières innovations de l’intelligence artificielle. Exit la petite voiture déglinguée que l’on garait n’importe comment ! Je n’en crois pas mes yeux, ils ont dépouillé la vieille de ses économies. Cette fois je tiens le mobile du crime.
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