De mémoire de Grandvallier, on avait toujours connu l’auberge du Cerf, nichée en bordure de forêt. Elle se dressait près du domaine Clément, une splendide et chaleureuse propriété, savamment arborisée et entourée d’escaliers accueillants.
Le Cerf, il faut le reconnaître, était un établissement assez graveleux, tenu par Félix et Fulbert-Paterne, deux folles qui cachaient bien leur jeu et un lourd secret.
Lorsque la porte de l'auberge s'ouvrit ce soir là — pour la dernière fois — une bourrasque de vent humide, glacial, pénétrant, s’engouffra en hurlant dans l’estaminet.
- La lourde, Bordel de merde ! éructa Fulbert-Paterne, qui avait pour habitude de ponctuer chacune de ses paroles d'un juron puisé aux sources du patrimoine linguistique de la paysannerie française, où l'inspiration reste à dominante sexuelle et scatologique.
Félix, au bar, se retourna vivement. Son œil gauche brillait d’un éclat meurtrier tandis que sa tignasse blanche se hérissait comme un porc-épic en alerte.
— Quicétidon ? quicétidona-t-il, la voix chargée d’un mélange d’agacement et de curiosité.
— Chui pas devin, putain, grailla Fulbert-Paterne, avec un mauvais sourire au coin de son visage de ruffian cirrhosé.
Il ponctua sa réplique d’un retentissant pet libérateur.
Il faut dire à sa décharge qu’il s’était contenté le midi du frugal et diététique repas dit « Menu Régis » : soupe aux choux trempée de pain de campagne, haricots blancs, lentilles et céleris raves; potée aux choux garnie de chipolatas, travers de porc, lard fumé et tagliatelles au roquefort; choux à la crème fourrés aux marrons et nappés d'un coulis de cassis; le tout arrosé d'un vin de pays des coteaux de Béthune.
Cette flatulence intempestive eut pour effet de déclencher une cascade d'éructations graveleuses, typique de l'humeur joviale des habitués du "Cerf". Les caïds du biberon saluèrent le vent de leur camarade par une levée de coudes parfaitement synchronisée marquant la quinzième tournée d'un apéritif-marathon entamé en milieu d'après-midi.
En découvrant le visiteur, les coudes se figèrent, les voix s’étranglèrent, et les yeux s’exorbitèrent. C’était un inconnu de la pire espèce, une sorte de moine encapuchonné dont la partie visible du visage exprimait la douleur personnifiée. Il tremblait de tous ses membres sans que l’on sut dire si c’était de peur ou de froid.
Mais les Haut-Jurassiens savent se ressaisir rapidement, et les marathoniens du pastis approchèrent immédiatement une chaise de l’inconnu qui s’effondra littéralement dessus. Bien qu’il lui en coutât, Félix apporta un verre d’eau à ce rescapé d’un autre monde.
— Vous venez du pays où les dromadaires mangent des souris en sauce avec des tickets restaurant ? lança-t-il dans un effort d’humour pour détendre l’atmosphère.
Dehors, la tempête se jetait sur la vieille auberge comme pour tenter de l’arracher de ses fondations et mettre un peu d’ambiance.
Les paupières de l’inconnu se soulevèrent en grinçant, libérant un regard parti en enfer, et qui aurait laissé la garde des orbites à deux prunelles hébétées. Dès que son tremblement diminua, il se mit à parler sans interruption, mais sa voix ressemblait à celle d’un cadavre parlant du fond de son tombeau. Une voix à peine humaine et à peine audible. Au point qu’il devait répéter chacune de ses phrases plusieurs fois. Soit que l’on n’ait pas entendu son murmure, soit que l’on ne pouvait croire ce que l’on entendait. Il annonçait l’apocalypse.
On était tous foutus. On allait crouler d’un instant à l’autre sous les catastrophes, les crises économiques, sociales, sanitaires, politiques, idéologiques, sous la dette, le chômage, les pandémies ou le terrorisme. On ne s’en remettrait jamais, jamais, jamais. Les caméras de surveillance, le traçage généralisé et les confinements ne suffiraient pas. C’était dur à entendre.
En outre, il n’avait qu’une quantité négligeable de dents et l’on craignait à chaque instant de voir ses joues se prendre dans ses gencives avant qu’il ne laisse entrevoir une lueur d’espoir. Elle se faisait attendre. Il y avait eu, et il y avait encore, trop de mensonges, d’erreurs de gestion, d’incohérences, de conflits d’intérêts, de batailles d’ego, de contradictions et de confusions. L’intelligence artificielle et les robots ne régleraient rien et ne feraient qu’aggraver la situation. Une angoisse palpable rendait l’air irrespirable.
La clientèle du Cerf ne comprenait pas tout. Aurait-on encore accès au pastis dans ce monde en ruine ? Les éléments extérieurs semblaient donner raison à l’inconnu. La tempête était à son paroxysme. Les poutres du plafond grinçaient et gémissaient. Les bourrasques les plus violentes faisaient trembler les tables de sorte que les verres s’entrechoquaient. La situation était de celles où l’on a plus qu’à joindre les mains, lever un regard muet vers le ciel, et recommencer une nouvelle vie en essayant d’oublier.
Ce ne fut pas nécessaire. L’estaminet était flanqué de deux majestueux sapins, que les habitants du cru, lorsqu’ils n’étaient pas cuits, surnommaient Hercule et Titan. Ils se déracinèrent et s’abattirent sur l’auberge qui s’effondra et prit feu instantanément. On raconte que Fulbert-Paterne, seul survivant grâce à une envie de pisser, affirma jusqu’à sa mort que l’apocalypse avait été reportée ce soir là par une volonté divine.
On raconte aussi que l’inconnu, un curaillon qui aspirait à la sainteté en se faisant appeler l’abbé Pierre, n’eut pas le temps de le regretter…
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