— Ils ont brûlé l'arbre à palabres, Kim, te rends-tu compte ?
— Qu’est-ce que c'est un arbre à palabres, oncle Diango ?
— C’est un arbre sous lequel on se réunit pour raconter des histoires.
— Raconte-moi une histoire, oncle Diango.
⎯ Il y a très, très, très longtemps…
… les sages avaient pour habitude de se rencontrer à l’ombre d’un vieux baobab pour philosopher, refaire le monde et jouer aux devinettes. Un jour, l’un d’eux, du nom de Nasreddin, demanda :
⎯ Qu’est ce qui est vert, posé sur la branche du baobab et qui peut parler ?
⎯ Un perroquet répondit son ami Srulek.
⎯ Non, ce n’est pas un perroquet.
⎯ Mais quoi alors ?
⎯ Un poisson.
⎯ Un poisson vert sur un baobab, ça n’existe pas.
⎯ Mais si, quelqu’un l’avait peint en vert.
⎯ Admettons, mais un poisson ne grimpe pas aux arbres.
⎯ Quelqu’un l’avait placé sur la branche.
⎯ Et un poisson ne parle pas. Avoue que c’est d’un perroquet que tu voulais parler.
⎯ Espèce d’idiot, c’est impossible, s’il s’agissait d’un perroquet, je n’en aurais jamais fait une devinette !
— Elle est nulle ton histoire, jugea Kim. Je comprends pourquoi ils ont brûlé l'arbre à palabres !
— Alors je vais te raconter sa véritable histoire. Il y avait au milieu du village de Qunu, un très vieux baobab qui avait été planté par un cousin de Mathusalem, ce qui montre à quel point ce très vieux baobab était très vieux.
L'histoire raconte que les premiers habitants du village, lorsqu'ils sont arrivés sur les lieux et ont décidé que cet endroit deviendrait leur village, ont déposé leurs bagages sous ce baobab. Le patriarche a distribué des lopins de terre dont il n'était pas propriétaire, et il fut décidé que les réclamations ainsi que le service après-vente se feraient sous cet arbre. Chaque fois que quelqu'un avait quelque chose à dire, il venait le dire sous le baobab qui était au centre du village. L'habitude fut prise de se donner rendez-vous en ce lieu qui était pratique pour tout le monde, et que l'on baptisa l'arbre à rendez-vous. Chacun ajusta sa montre à la même heure, et cette habitude perdura un ou deux siècles.
Ces rendez-vous étaient alors exclusivement réservés aux hommes en ces temps immémoriaux de patriarcat. Cependant, l'évolution des technologies et la paresse des hommes obligèrent ces derniers à solliciter l'avis des femmes sur certains détails techniques de façon très ponctuelle et exceptionnelle.
Comme elles ne livraient leurs savoirs que par bribes, il était nécessaire de les rappeler de plus en plus souvent pour obtenir les précisions utiles aux décisions prises par les hommes. C'est ainsi qu'elles augmentèrent petit à petit leur influence et vinrent de plus en plus nombreuses au pied de l'arbre à rendez-vous.
Cette situation agaça les hommes qui n'étaient plus les seuls à organiser et planifier les nombreux évènements, qui jalonnaient la vie de la communauté : mariages, baptêmes, funérailles, etc., etc. Les discussions s'éternisaient jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Les choses évoluèrent de telle sorte que le 28 janvier 1782, à 18h30, Mohamed, qui était alors le patriarche du village, décida dans un brouhaha général que l'arbre s'appellerait désormais l'arbre à palabres et non plus l’arbre à rendez-vous.
Les femmes trouvèrent cette appellation exagérée et tendancieuse, mais elle fut cependant adoptée et conservée pendant de très nombreuses années.
— Jusqu'à ce que l'on brûle l'arbre à palabres ? Demanda Kim.
— C'est exact, Kim. Je te pose une dernière devinette et ensuite on rentre, d’accord ?
— Mon premier est bavard ; Mon deuxième est un oiseau ; Mon troisième est au café ; Et mon tout est une pâtisserie.
— Facile, dit Kim, une bavaroise au café.
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