Mon (trop) cher Sam,
Le moment est venu de te dire adieu à mon tour.
Hier, Rodolphe a dit adieu à sa clé à molette qui lui a échappé des mains dans les égouts de la ville. Il réparait sa bicyclette au bord du trottoir. Marthe a dit adieu à sa dernière molaire. Le dentiste ne lui a pas proposé de la mettre sous l’oreiller, vu son grand âge.
On finit toujours par dire adieu à quelque chose. Il n’y a pas si longtemps, Mathieu a dit adieu à sa boîte à souvenirs. Il y avait toute sa vie dans cette boite ! C’est dur de perdre la tête…
Et je ne te parle pas de tous ces assassins qui doivent se défaire de l’arme du crime.
Enfin, c’est la vie… C’est la mort…
Pour nous, c’est différent, Sam. S’il me prend l’envie de te revoir, c’est quand je veux. Je sais que tu t’en fous, mais aussi que tu ne bougeras pas de là où nous avons fait connaissance et vécu ensemble.
En fait, je ne suis pas sûr d’avoir envie de te revoir un jour…
Ne nous mentons pas ! On a eu des rapports difficiles tous les deux… Très difficiles… Je dirais même orageux… Tu ne m’aimes pas, Sam. C’est évident ! Et c’est pourquoi j’ai décidé de te quitter et de mettre un point final à notre relation.
Les choses avaient mal commencé. Dès ton achat, je me suis fait arnaquer par le notaire. Un triste individu, abstème et agelaste, qui refusait tout débours, avait doublé ses honoraires, et facturait à ses clients plus de taxes qu’il n’en reversait à l’Etat. J’aurais du en rester là ! Mais j’avais tant économisé sur mes faibles revenus, tant fait de projets de rénovations et de rêves de transformations, que cela m’était devenu impossible. Pauvre de moi !
Des travaux s’imposaient. Tu étais moche, ridé, et fort sale. Ta façade se délabrait, s’excoriait, s’exfoliait, ainsi qu’un pauvre visage atteint de dermatose. Aucune beauté intérieure ne venait rattraper cette laideur. Pas davantage les autres pavillons qui entouraient la petite place lugubre où tu te trouvais. Mais tu étais le seul à rentrer dans mon budget, et j’ai décidé de te baptiser « Sam Suffit ».
Les travaux furent un long chemin de croix durant lequel rien ne me fut épargné : les révisions de devis, les prolongations de délais, les augmentations de prix, les faillites d’entreprises, les congés maladie et les interruptions de chantier pour cause de pluie ou de canicule. Le gel fit exploser des canalisations et le vent causa la chute d’un échafaudage. Quand les éléments s’opposent à votre projet, il ne faudrait pas insister.
J’étais veule, et le maître d’oeuvre — une sorte d’armoire à glace avec lequel on a intérêt à rester en bons termes — m’assurait que tout retour en arrière était impossible. On ne contredit pas un type capable de faire pleurer les oignons et qui dit ne pas aimer la violence gratuite car il ne travaille jamais gratuitement. C’était un hâbleur, un m’as-tu-vu, une grande gueule qui se disait capable de siffler la bouche pleine et d’éternuer les yeux ouverts. Il prétendait être le maître d’oeuvre le plus rapide de la galaxie. Il avait battu la montre dans une course contre la montre, et pouvait se servir dans le frigo avant que la lumière s’allume. Mais passons, il n’était pas mon principal problème.
J’avais un voisin fourbe qui nourrissait une passion malsaine pour le code de l’urbanisme. Il me fit rapidement comprendre que je ne pourrais toucher à quoi que ce soit sans des autorisations administratives sur papiers timbrés en dix exemplaires. Il se passa des mois avant que l’on attira mon attention sur une réserve écrite en police 6, page 14, ligne 327 de mon permis de construire. Je reçus l’avertissement par lettre recommandée avec avis de réception et menace d’emprisonnement assortie d’une amende exorbitante. Je vivais dans la crainte permanente de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement.
Je ne suis pas certain qu’une bonne vieille peine de travaux forcés n’eût pas été pour moi un dénouement plus heureux dans cette affaire. Mon vrai calvaire était à venir…
Cela a commencé avec les chaussettes orphelines. Le lave-linge ne rendait jamais une paire complète. J’étais décidé à exercer une surveillance de chaque instant et réfléchissais dans mon lit à la meilleure manière d’y parvenir, lorsque j’entendis un bruit au rez-de-chaussée. Nous étions au coeur de l’été. Il faisait une chaleur torride sans le moindre souffle d’air. Lorsque je quittai la chambre, un courant d’air venu de nul part fit claquer la porte bruyamment, décrochant dans le couloir un sous-verre qui se brisa en éclats sur le sol. J’entendis distinctement derrière moi une voix murmurer « sept ans de malheur ». Je me retournai vivement mais tout était calme et rentré dans l’ordre.
Puis ce furent les escaliers qui grincèrent, la télévision qui s’allumait toute seule, le miroir qui déformait mon visage, les radiateurs qui se mettaient à chauffer sans raison, les clés qui disparaissaient, les objets qui se déplaçaient insensiblement, et les pas à l’étage pendant que je déjeunais dans la cuisine. Combien de fois ne m’a-t-on pas posé une main sur l’épaule ?
Tu étais hanté, Sam, et je me sentais constamment surveillé. Tu étais possédé et tu me torturais quotidiennement, moi, ton ami, qui avais consacré ses dernières économies à ton embellissement et m’étais endetté plus que de raison pour te donner l’apparence d’un petit pavillon de banlieue coquet et avenant. Ingrat que tu es !
A force de persévérance et de questionnements, j’ai fini par apprendre que ces phénomènes n’étaient pas nouveaux et avaient commencé avec la découverte de cadavres dans un congélateur au sous-sol. Depuis, quelques pigeons de mon espèce se sont laissés piéger…
Adieu donc, Sam Suffit. Sur la plaque de l’entrée, j’ai rayé ton prénom pour le remplacer par les deux lettres « ç » et « a ». Car oui, vraiment, ça suffit !