lundi, janvier 19, 2026

Lettre d'adieu à un objet

Mon (trop) cher Sam,


Le moment est venu de te dire adieu à mon tour.


Hier, Rodolphe a dit adieu à sa clé à molette qui lui a échappé des mains dans les égouts de la ville. Il réparait sa bicyclette au bord du trottoir. Marthe a dit adieu à sa dernière molaire. Le dentiste ne lui a pas proposé de la mettre sous l’oreiller, vu son grand âge.


On finit toujours par dire adieu à quelque chose. Il n’y a pas si longtemps, Mathieu a dit adieu à sa boîte à souvenirs. Il y avait toute sa vie dans cette boite ! C’est dur de perdre la tête…


Et je ne te parle pas de tous ces assassins qui doivent se défaire de l’arme du crime.


Enfin, c’est la vie… C’est la mort…


Pour nous, c’est différent, Sam. S’il me prend l’envie de te revoir, c’est quand je veux. Je sais que tu t’en fous, mais aussi que tu ne bougeras pas de là où nous avons fait connaissance et vécu ensemble.


En fait, je ne suis pas sûr d’avoir envie de te revoir un jour…


Ne nous mentons pas ! On a eu des rapports difficiles tous les deux… Très difficiles… Je dirais même orageux… Tu ne m’aimes pas, Sam. C’est évident ! Et c’est pourquoi j’ai décidé de te quitter et de mettre un point final à notre relation. 


Les choses avaient mal commencé. Dès ton achat, je me suis fait arnaquer par le notaire. Un triste individu, abstème et agelaste, qui refusait tout débours, avait doublé ses honoraires, et facturait à ses clients plus de taxes qu’il n’en reversait à l’Etat. J’aurais du en rester là ! Mais j’avais tant économisé sur mes faibles revenus, tant fait de projets de rénovations et de rêves de transformations, que cela m’était devenu impossible. Pauvre de moi !


Des travaux s’imposaient. Tu étais moche, ridé, et fort sale. Ta façade se délabrait, s’excoriait, s’exfoliait, ainsi qu’un pauvre visage atteint de dermatose. Aucune beauté intérieure ne venait rattraper cette laideur. Pas davantage les autres pavillons qui entouraient la petite place lugubre où tu te trouvais. Mais tu étais le seul à rentrer dans mon budget, et j’ai décidé de te baptiser « Sam Suffit ».



Les travaux furent un long chemin de croix durant lequel rien ne me fut épargné : les révisions de devis, les prolongations de délais, les augmentations de prix, les faillites d’entreprises, les congés maladie et les interruptions de chantier pour cause de pluie ou de canicule. Le gel fit exploser des canalisations et le vent causa la chute d’un échafaudage. Quand les éléments s’opposent à votre projet, il ne faudrait pas insister. 


J’étais veule, et le maître d’oeuvre — une sorte d’armoire à glace avec lequel on a intérêt à rester en bons termes — m’assurait que tout retour en arrière était impossible. On ne contredit pas un type capable de faire pleurer les oignons et qui dit ne pas aimer la violence gratuite car il ne travaille jamais gratuitement. C’était un hâbleur, un m’as-tu-vu, une grande gueule qui se disait capable de siffler la bouche pleine et d’éternuer les yeux ouverts. Il prétendait être le maître d’oeuvre le plus rapide de la galaxie. Il avait battu la montre dans une course contre la montre, et pouvait se servir dans le frigo avant que la lumière s’allume. Mais passons, il n’était pas mon principal problème.


J’avais un voisin fourbe qui nourrissait une passion malsaine pour le code de l’urbanisme. Il me fit rapidement comprendre que je ne pourrais toucher à quoi que ce soit sans des autorisations administratives sur papiers timbrés en dix exemplaires. Il se passa des mois avant que l’on attira mon attention sur une réserve écrite en police 6, page 14, ligne 327 de mon permis de construire. Je reçus l’avertissement par lettre recommandée avec avis de réception et menace d’emprisonnement assortie d’une amende exorbitante. Je vivais dans la crainte permanente de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement.


Je ne suis pas certain qu’une bonne vieille peine de travaux forcés n’eût pas été pour moi un dénouement plus heureux dans cette affaire. Mon vrai calvaire était à venir…


Cela a commencé avec les chaussettes orphelines. Le lave-linge ne rendait jamais une paire complète. J’étais décidé à exercer une surveillance de chaque instant et réfléchissais dans mon lit à la meilleure manière d’y parvenir, lorsque j’entendis un bruit au rez-de-chaussée. Nous étions au coeur de l’été. Il faisait une chaleur torride sans le moindre souffle d’air. Lorsque je quittai la chambre, un courant d’air venu de nul part fit claquer la porte bruyamment, décrochant dans le couloir un sous-verre qui se brisa en éclats sur le sol. J’entendis distinctement derrière moi une voix murmurer « sept ans de malheur ». Je me retournai vivement mais tout était calme et rentré dans l’ordre.


Puis ce furent les escaliers qui grincèrent, la télévision qui s’allumait toute seule, le miroir qui déformait mon visage, les radiateurs qui se mettaient à chauffer sans raison, les clés qui disparaissaient, les objets qui se déplaçaient insensiblement, et les pas à l’étage pendant que je déjeunais dans la cuisine. Combien de fois ne m’a-t-on pas posé une main sur l’épaule ?



Tu étais hanté, Sam, et je me sentais constamment surveillé. Tu étais possédé et tu me torturais quotidiennement, moi, ton ami, qui avais consacré ses dernières économies à ton embellissement et m’étais endetté plus que de raison pour te donner l’apparence d’un petit pavillon de banlieue coquet et avenant. Ingrat que tu es !


A force de persévérance et de questionnements, j’ai fini par apprendre que ces phénomènes n’étaient pas nouveaux et avaient commencé avec la découverte de cadavres dans un congélateur au sous-sol. Depuis, quelques pigeons de mon espèce se sont laissés piéger…



Adieu donc, Sam Suffit. Sur la plaque de l’entrée, j’ai rayé ton prénom pour le remplacer par les deux lettres « ç » et « a ». Car oui, vraiment, ça suffit !


Irma, la diseuse de bonne aventure...

— Irma ! Mon Dieu ! Quel manque d’imagination ! Toutes les voyantes s’appellent Irma depuis ma plus tendre enfance. Et cet accoutrement ! Quand elle a surgi de son nuage de fumée, j’ai cru qu’elle s’était drapée dans un rideau de douche. Quel cinéma avec toutes ces bougies et ces bâtons d’encens qui piquent les yeux. Et son chat noir qu’elle appelait Destin !


— Bah ! C’est pour l’ambiance. Elle voulait seulement se donner des airs de grande prêtresse de la boule de cristal. Il faut bien un peu de mise en scène.


— Peut-être, peut-être… mais pour prédire l’avenir elle aurait pu choisir un nom un peu plus moderne.


— Je te rappelle, Régis, qu’elle voit aussi dans le passé. Tu avoueras qu’elle est très forte. Elle est stupéfiante !


— Ah ! Parlons-en de ses hallucinations. Ne trouves-tu pas qu’elle y allait un peu fort en disant que ma nièce avait tué son père et égorgé sa mère ?


— C’est vrai qu’elle est un peu brutale. Mais la vérité est parfois difficile à entendre. C’est bien en allant chercher leur fille au pensionnat que ses parents sont morts dans un accident de voiture. Et ta soeur a eu le cou tranché en traversant le pare-brise. Comment a-t-elle pu voir tout cela dans une boule ? Mystère ! Ça me dépasse. Non, elle est vraiment bluffante.


— Oui, ben ma nièce n’est pas une meurtrière. Elle voit un peu flou ta Madame Irma. Sa boule, c’est du cristal dépoli. Elle est maboule et je reste poli !

Et traiter mon frère de fou diabolique ! Là, elle dépassait les bornes. J’allais le lui faire comprendre si le Destin n’avait pas sorti ses griffes en menaçant de me sauter à la figure.


— Mais pas du tout ! Ton frère est bien psychologue chez Lustucru ?


— Oui. Je ne vois pas le rapport.


— Et il vient de déménager ?


— Exact. Où veux-tu en venir ?


— Elle a vu un psychologue, des pâtes, et le diable qu’il a utilisé pour son déménagement. Et c’est devenu un psychopathe ayant pactisé avec le diable. Tout est une question d’interprétation. Il faut savoir traduire les signes qu’elle reçoit.


Je reconnais que ce n’est pas chose facile, mais là où tu dois être content, Régis, c’est sur l’avenir qu’elle t’a prédit !


— Je n’en demandais pas tant, Patrick ! « Votre avenir est très chaud » qu’elle disait…


— C’est lorsque tu as retourné le Roi de Bâton de son tarot de Marseille…


— « Je vois un grand changement… Vous allez bientôt rencontrer quelqu’un… Il y a une forte énergie… autour de vos zones sensibles ».


— Elle était tout émoustillée !


— Oui, et ça allait crescendo. « Je vois beaucoup de va-et-vient dans votre avenir sentimental… ça sent l’ascenseur émotionnel… »


— Ha ! ha ! ou le matelas à ressorts ! C’est là, Régis, que tes oreilles se sont mises à rougir. Je ne savais pas si c’était de colère ou de timidité. C’est ton point faible, les oreilles.


— Oui ! C’est à ce moment-là qu’elle m’a pris la main et m’a dit : « Vos lignes montrent une longue… et intense relation à venir. Je vois… une main… se poser là où vous ne l’attendiez pas… Je sens une forte montée d’énergie… ça va exploser ! » Avoue que là aussi ses propos pouvaient être interprétés de différentes façons ! Elle voulait sans doute m’en donner pour mon argent ! Non ! Tout ça, c’est des foutaises…


— Dis-moi tout de même quel a été ton meilleur moment de cette consultation.


— Ah non ! Je n’en ai pas eu. Mais le pire, vois-tu Patrick, le pire moment, c’est quand elle m’a pris la main et a regardé longuement mes lignes de vie et de chance. Puis elle a pris l’air de celle qui sait que la vie ne tient qu’à un fil et que c’est elle qui a les ciseaux. Enfin, elle a fermé les yeux, et après un long silence chargé de suspense elle m’a demandé dans un filet de voix presque inaudible : cash ou carte bancaire ?


Les gens dans la rue

Longtemps, j’ai cru vivre dans une rue tranquille. Ce sentiment a évolué après que plusieurs personnes (sans doute bien intentionnées) m’eurent prévenu que j’habitais « la rue des fous » en citant deux ou trois noms, toujours les mêmes, mais en prenant soin toutefois d’épargner le mien. 


Ces remarques m’ont rendu plus attentif à ce qui se passait autour de moi, et plus particulièrement dans l’immeuble en face du mien.


Ce que je vais vous rapporter aujourd’hui, je ne l’ai jamais dit à personne, et c’est bien parce que nous avons un exercice d’écriture sur le sujet que je dévoile quelques pages de mon journal intime. Elles commencent au début de la pandémie de Covid 19, période particulièrement propice à l’observation de ses voisins.


Samedi 1er mai 2021

15h56 : le voisin d’en face ou son fils (difficile à dire avec les masques, mais réflexion faite, je pense qu’il s’agit plutôt du fils) descend, ouvre son garage et en retire une pioche. Que peut-il bien faire d’une pioche dans un appartement ? Il ne fait aucun doute qu’un meurtre va se produire. Peut- être un parricide ou un matricide. Je te tiens au courant, journal, dès que j’ai plus d’informations.


Mercredi 12 mai 2021

Concernant les constats faits le 1er mai, pas d’autres informations pour le moment, mais la mère a totalement disparu de la circulation et on ne la voit jamais. Peut-être se trouve-t-elle dans un conduit de cheminée. A suivre…


Samedi 29 mai 2021

Quelques nouvelles fraiches, par rapport à ce que j’avais aperçu de ma fenêtre le samedi 1er mai.

J’ai revu le fils en short marron, débardeur noir et baskets jaunes fluo. Il est allé prendre quelque chose dans le coffre de sa très petite voiture très mal garée en face de l’appartement. Bien qu’il ait grossi pendant le confinement, je l’ai reconnu car il ne portait pas de masque mais je n’ai pas pu identifier ce qu’il a pris dans sa voiture, grossièrement enveloppé dans un sachet en plastique. Sa mère qui fait du jardinage sur le balcon porte un masque. Je ne suis donc pas sûr qu’il s’agisse véritablement de sa mère. Je trouve bizarre de porter un masque chez soi. Peut-être ne s’agit-il pas de sa mère, et la personne qui remplace sa mère (tuée le 1er mai à coups de pioche) ne tient pas à être identifiée. On dira ce qu’on voudra, mais il se passe des choses étranges dans cet appartement 

où l’on se promène avec des masques et des pioches. Dès que j’ai des précisions, je te tiens au courant, journal.


Dimanche 30 mai 2021

Je commence à percer le mystère de l’appartement d’en face. Une femme a de nouveau fait une apparition sur le balcon en s’affairant au fleurissement de celui-ci, en compagnie du fils. Elle porte un masque sur la figure. Il ne fait pas de doute qu’il s’agit en fait de la belle-fille du couple. Deux hypothèses se présentent. Soit elle est masquée en espérant se faire passer pour la morte, mais ce stratagème ne saurait tromper ma perspicacité, soit elle s’affiche ostensiblement le jour de la fête des mères pour laisser penser que la mère est à l’intérieur, toujours vivante. Cette tentative de démonstration manque sérieusement de preuves matérielles tangibles et l’hypothèse la plus plausible reste la mienne, à savoir le meurtre perpétré le 1er mai avec une pioche. Peut-être ces esprits faibles ont-ils voulu appliquer sans attendre le dicton « En mai, fais ce qu’il te plaît ». Autre constatation : je n’ai plus jamais vu la pioche, ce qui montre bien que l’on a voulu dissimuler l’arme du crime.


Lundi 30 mai 2022

Les volets de l’appartement sont constamment baissés. Il ne fait pas de doute que ces gens-là ont quelque chose à cacher… Ils craignent la lumière, ils craignent les regards indiscrets, ils craignent… Je ne sais pas ce qu’ils craignent, mais ils craignent et ça craint !


Mardi 30 mai 2023

Vu un fantôme, un mort-vivant penché sur une jardinière sur le balcon d’en face. J’ai été particulièrement saisi par la pâleur farineuse de son visage effacé par un masque FFP2, un visage sans expression, froissé comme du carton bouilli, un visage cadavérique sous une chevelure qui ne pouvait provenir que d’une commande express au 36-15 Postiche à l’époque du Minitel, un visage qui aurait pu jeter l’épouvante dans les rangs d’un bataillon de légionnaires parachutistes. J’en suis encore tout bouleversé.

Même si elle était éteinte, on sentait bien qu’à l’intérieur de cette ampoule blanche, le filament n’en avait plus pour longtemps.


Jeudi 30 mai 2024

Vu à 19h30 le fils du voisin d’en face sur le balcon. Il est débraillé et hirsute. En fait, je ne sais pas si c’est véritablement le fils qui se serait laissé pousser les cheveux depuis des mois afin d’être méconnaissable, ou s’il s’agit de l’homme à la pioche ou encore d’un autre malfrat de la pire espèce. Je suis perplexe. On cherche visiblement à brouiller les pistes. En tous les cas il n’a pas la tête d’une personne honnête selon les standards habituellement admis en la matière.


Vendredi 30 mai 2025

Voilà deux jours que toutes les portes-fenêtres de l’appartement sont grandes ouvertes. Cela n’arrive jamais. Habituellement, tous les volets sont baissés presque totalement. Tout ceci est particulièrement étrange. Je pense qu’il leur faut évacuer des odeurs cadavériques. Il doit flotter dans l’air de leur appartement un parfum de tombe ouverte, le vestige olfactif de la vie défunte.

Je suis prêt à composer le 17.


Dimanche 14 septembre 2025

Christine et moi apercevons le fils maudit dans une magnifique berline bleue. Une voiture de grand prix qui doit certainement disposer des dernières innovations de l’intelligence artificielle. Exit la petite voiture déglinguée que l’on garait n’importe comment ! Je n’en crois pas mes yeux, ils ont dépouillé la vieille de ses économies. Cette fois je tiens le mobile du crime.

Je viens de tuer ma femme

— Je viens de tuer ma femme.


— Très bien. Enfin, je veux dire d'accord. Heu ! Il y a longtemps ?


— Ça vient de se faire, je vous dis. Vous écoutez quand on vous parle ?


— C’est moi qui pose les questions, monsieur le tueur. Quelle heure était-il ?

Non, pardon, je veux dire : nom, prénom, âge, profession, adresse.


— Martin, Jacques, 52 ans, sans profession, rue Proust.


— Où cela s'est-il passé ?


— Au Morez-dessus.


— Morez-dessus ou Haut de Morez ? Sur le puits ou Villedieu ? Soyez

précis, monsieur Martin.


— Morez-dessus, je vous dis. Près du cimetière. J'ai pensé qu'elle serait plus

proche de sa dernière demeure.


— Stagiaire Planton, que se passe-t-il ?


— C’est Monsieur, Monsieur le commissaire, il dit qu'il vient de tuer sa

femme. Il est venu faire sa déposition. J'utilise le formulaire POL 36 2CH ou

POL 3 14 116 TP ?


— Cela dépend, Planton, s’il avait une bonne raison ou si l'acte est

entièrement gratuit. S'il s'agissait d'une vraie emmerdeuse, je vous conseille

de noter sa déposition sur papier libre. Dans le cas contraire, utilisez du

papier à rayures.


— Elle est bien bonne, celle-là, commissaire.


— Avez-vous passé les menottes au prévenu ?


— Il n'y en a plus, monsieur le commissaire. Manque de crédits.


— Bon, écoutez Martin, c'est bon pour cette fois. Mais n'y revenez plus.


— Merci commissaire. À bientôt !


— Vous le laissez partir, monsieur le commissaire ?


— Bah, c'est Martin ! Il est complètement fou. Il vient au moins une fois par

mois nous dire qu'il a tué sa femme. Enfin, ça vous a fait de l'exercice,

stagiaire Planton.