vendredi, avril 14, 2023

La rencontre

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. 


Godefroy de la Côte-Rôtie n’avait pas eu une enfance heureuse. Il y a des âmes qui, pour des raisons obscures qui nous échappent, ne sont pas faites pour le bonheur. Jusqu’au jour où une rencontre improbable, alors que vous aviez baissé les bras, vous persuade du contraire.


Pourtant, les choses n’avaient pas été simples. Adolescent, Godefroy était toujours en quête de ce Graal inatteignable. Il était effrayé par ce monde décadent qu’il ne comprenait pas et il ne pouvait se suicider car pour cela il devait obtenir la corde de ses parents.


Il avait longtemps pensé que le bonheur était une chimère, une illusion. Il était parti à sa recherche mais les journées d’échecs se succédaient. Il avait cru pouvoir le trouver dans la vallée du pognon, sur le territoire des hommes-bourses, mais le bonheur n’était pas dans l’argent. D’ailleurs, il avait eu un ami au Q.I. impressionnant, qui avait fait de brillantes études et obtenu un poste très bien payé pour un travail fictif. Il en avait démissionné après avoir gagné le gros lot à l’Euromillion. C’est alors que cet ami commença à se demander si la vie ne finirait pas par lui faire payer cet insolent bonheur, et cela devint si obsessionnel qu’il termina ses jours en hôpital psychiatrique.


Godefroy vivait dans une inquiétude permanente et cherchait vainement des raisons d’être content de son sort. Il était convaincu que l’ile du Bonheur devait se trouver très loin, au milieu de l’océan de la quiétude, inaccessible pour lui. Les années passaient. Il allait devoir s’habituer tout doucement à la vieillesse et à la solitude. Il allait devoir faire l’amour au néant, ne plus voir les femmes ouvrir leur peignoir pour faire jaillir leur poitrine insolente, oublier les filles aux yeux de braise toujours en quête de nouveaux jeux érotiques. Il est toujours pénible, pour un homme chevaleresque comme l’était Godefroy de la Côte-Rôtie, d’être obligé d’éloigner la coupe du bonheur des lèvres de la beauté…


Il devrait progressivement s’acclimater au fantôme qu’il allait devenir, se détacher du commerce et des passions, prendre la route du pas-grand-chose, laisser sa porte ouverte à la mort, se résigner au vide et au désespoir, sans avoir jamais rencontré ce Bonheur tant espéré.


Il était dans cet état d’esprit lorsqu’il rencontra par hasard le Professeur Piqûre. Le célèbre Professeur était un ingénieur chimiste de génie dont les recherches sur la sérotonine, dans le but de rendre les gens heureux, faisaient autorité dans les milieux autorisés. C’est lui qui retira les mains de Godefroy de la Côte Rôtie de la bassine du désespoir.


Ses recherches n’avaient pas été faciles et il avait du rapidement renoncer à sa première méthode qui consistait à créer d’abord une vive souffrance puis à la supprimer d’un seul coup pour atteindre le bonheur absolu. De plus, ses Bonheuromètres qu’il avait commercialisés sous la marque « Yoopi » n’étaient pas fiables. Leurs capteurs de dopamine étaient défaillants. Mais ses efforts furent enfin récompensés avec la mise au point du Suppositoire du Bonheur.


Une réussite totale. À condition de se l’enfoncer bien profond.



Le clou


L’histoire que je vais vous raconter s’est passée il y a très longtemps sur le territoire de la municipalité d’Avannaata, au Groenland, pas très loin de son chef-lieu Ilulissat. Enfin, quand je dis pas très loin, c’est façon de parler, car les déplacements en chiens de traineau, dans cette succursale du Pôle Nord faite de neige et de glace, n’étaient pas une sinécure. Après des kilomètres et des heures de blizzard, les trappeurs et autres voyageurs étaient heureux et soulagés de trouver la cabane de la mère Astrid perdue au milieu des congères.


Derrière ses vitres cernées de givre, il était possible d’y manger de la saucisse d'ours et de l’orignal, mais ce qui réchauffait le plus le coeur, c’était sa vodka, son whisky, et tous ces réveille-morts que l’on administrait aux gars qui ne tenaient plus à la vie que par un fil, après leurs rencontres avec les ours blancs. 


Dans ces contrées reculées où l’homme se trouve sans cesse confronté aux rudesses du climat, les caractères sont bien trempés, portés à la contradiction et à l’entêtement, susceptibles et bourrus, quand ils ne sont pas superstitieux. L’alcool aidant, les rixes et les explications musclées sont fréquentes dès que deux philosophies ne parviennent pas à s’entendre sur la meilleure façon de méditer sur l’existence. 


Aussi, la mère Astrid avait-elle une recette miracle pour ressusciter les philosophes en difficulté. Il suffisait de faire bouillir un bol de lait, d’y tremper un gros clou de charpente rouillé et ensuite de le boire. Le fer oxydé provoquait une réaction chimique et le résultat, c’était que, quelques heures plus tard, vous étiez sur pied. D’ailleurs, il y avait toujours dans un coin de la cambuse une planche généreusement cloutée, récupérée d’une vieille soupente.


Or, un jour de décembre, après qu’ils eurent atteint un taux d’alcoolémie suspect, un différend sérieux vint à oppose Harald à Fjordur.  


Harald s’était fait traité par Fjordur de petit résidu à face de crevette, et venait de recevoir deux coquards dignes d’être encadrés. Il voyait trente-six aurores boréales en Technicolor et avait le Choeur de l’armée rouge qui lui chantait dans la tête. Surprise d’être encore en état de marche, la petite gargouille naine qui ressemblait à un poisson mort un instant auparavant, se transforma soudain en gorille prêt à tout.


Harald se redressa avec une énergie que l’on n’aurait jamais soupçonnée chez un lutin édenté aussi mal en point, glissa sa main dans son pantalon pour y remettre en place ce qui devait l’être, et jura à Fjordur avec l’apparence d’apoplexie imminente, qu’il allait graver ses initiales sur son front avec un hachoir.


S’en suivit un combat acharné où chacun se battait avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefsteack.


Les autres regardaient défiler la bagarre en fumant silencieusement leur pipe.


Contraint par Harald à un atterrissage forcé dans l’angle de la cabane, le hurlement de Fjordur rappela à tous qu’un clou de deux pouces sortait à l’extrémité de la planche qui servait à la recette de la mère Astrid.


La paresse de William

 

William Thacheray était un paresseux. Un vrai. À ne pas confondre avec le banal paresseux, assez hypocrite pour travailler juste ce qu’il faut pour masquer sa paresse. Non ! William Thackeraie n’avait même pas le courage d’écrire deux fois son nom avec la même orthographe. À quoi bon ? À quoi cela pouvait-il bien servir ? À rien. Il en était convaincu. Il était philosophe. Voilà le titre, le métier, la profession, la carte de visite qu’il s’était donné. Philosophe ! C’était tout dire. Cela dissimulait parfaitement son manque d’ambition et son refus de la lutte. Il disait que le travail était réservé aux hommes médiocres, l’intelligence permettant de s’en éloigner car il n’y avait rien à attendre du travail, ni gloire, ni argent, ni reconnaissance, ni consolation. Il n’était que le produit d’une société en effervescence qui l’avait érigé en valeur première avec sa monstrueuse excroissance, le dépassement de soi. En résumé, il se sentait beaucoup mieux en position horizontale.


Il pouvait lui arriver de lire, ce qui lui évitait de penser. C’est fatiguant de penser. Il faisait confiance aux autres, se laissait guider et adoptait sans discuter ce qu’on lui imposait sans prendre la peine de contrôler quoi que ce soit. Dans une certaine mesure, il était obéissant. L’obéissance n’est-elle pas en quelque sorte une forme canonisée de la paresse ? Dans un contexte où il était question de remettre la France au travail en reculant l’âge de départ à la retraite, il était d’accord avec les décisions gouvernementales, pour que l’on oblige les autres à travailler davantage, car la paresse des autres était une menace pour la sienne. Et puis, il ne se lassait jamais de regarder les autres travailler.


En fait, Thaqueray avait un fond méchant. Un cerveau plein de paresse n’est-il pas l’atelier du diable ? Il était méchant, mais personne ne le savait car un méchant paresseux reste le plus souvent inoffensif. La paresse dissuade de pousser la méchanceté trop loin. Il enviait les succès des autres et il attendait la chance, seul outil qui pouvait le sauver de sa paresse. Hélas, elle tardait à venir. Il l’appelait de tous ses voeux car il craignait une vieillesse misérable. Ne dit-on pas que la paresse chemine si lentement que la pauvreté la rattrape ? Jeunesse paresseuse, vieillesse pouilleuse ! Cette perspective le mettait dans un état d’inquiétude permanent.


Evidemment, il disait avoir toujours envie de faire quelque chose, mais ne faisait jamais rien. Il s’ennuyait, et l’ennui amène les ennuis, voilà ce qui lui fatiguait le cerveau. Perdre son temps est une occupation des plus fatigantes. L’ennui l’angoissait. L’ennui nuit, c’est une terrible maladie. Il ne pensait pas qu’il puisse être si cruel. 


L’ennui est le tombeau de tous les sentiments. Takerè existait sans vivre. Il s’ennuyait mortellement et il en mourut. 


La promenade dominicale

Tous les dimanches Monsieur et Madame March vont se promener avec leurs quatre filles, Margaret, Joséphine, Elisabeth et Amy. Quel que soit le temps. Quand on s’appelle March, on aime naturellement marcher sans se préoccuper de la météorologie. D’ailleurs, cette promenade dominicale est une promenade digestive. Elle est nécessaire, obligatoire et indispensable, car les repas dominicaux chez les March sont chaque fois de véritables banquets. Il y a toujours plusieurs entrées, du gibier ou une volaille, le trou normand, puis les poissons, les fromages et plusieurs desserts avant le café, le pousse-café et les cigares. On sait vivre chez les March. On aime la bonne chère et on prend du bon temps. On profite. Quand arrive le moment des liqueurs, il y a longtemps que les filles ont quitté la table pour aller jouer dans le parc.


Mais au milieu de l’après-midi, elles doivent abandonner leurs jeux et leurs poupées pour la sacro-sainte promenade familiale. C’est que le ventre de M. March porte les stigmates de ses ripailles riches en graisses et en sucres, et il convient autant que faire se peut d’éliminer quelques calories excédentaires. Oh ! Assez raisonnablement. M. March pense qu’une balade de trois mille pas suffira. Avec une marge d’erreur de plus ou moins dix pour cent. C’est la petite Amy qui est chargée de les compter. Elle se fait parfois aider par sa soeur Elisabeth, ce qui provoque des discussions à n’en plus finir en cas de désaccord.


M. March est devant. C’est toujours lui qui ouvre la marche. Il dit en plaisantant que Madame March n’accepterait pas que ce soit quelqu’un d’autre. Plus sérieusement, il dit que c’est normal parce qu’il est le chef de famille, et qu’il doit passer devant en éclaireur pour la protéger. Ses quatre filles trouvent cela ridicule car ils font toujours la même balade. Elles se demandent bien quelle mauvaise surprise cette promenade pourrait leur réserver. Madame March, très soumise à son mari, se contente de hausser les épaules.


Le danger pourrait venir de Monsieur Magloire, car Monsieur Magloire n’aime pas que l’on traverse ses champs, surtout en été, lorsque les blés arrivent à maturité et que l’époque des moissons va commencer. Il a déjà assez de soucis comme ça avec les sangliers. D’ailleurs, il ne se sépare jamais de son fusil de chasse et quelques voisins ont affirmé qu’il avait la gâchette facile. Mais cela n’arrête pas M. March, et ce n’est pas un coup de gros sel qui le fera dévier de son parcours habituel.


Margaret surveille quand même du coin de l’oeil. Elle n’est pas très rassurée. On ne sait jamais. Elle emporte son filet à mouches. Cela lui sert de prétexte pour surveiller de tous côtés. C’est comme un filet à papillons, mais avec une maille beaucoup plus serrée, pour attraper les mouches en été. C’est que M. March, pour se détendre mais aussi pour éprouver son autorité et son pouvoir de persuasion, est dompteur de mouches à ses heures perdues. C’est son loisir. C’est un original, M. March.






Une carte sous la fille du capitaine

 

Une carte était déroulée sur la grande table du gaillard d’arrière. Elle paraissait avoir été abandonnée précipitamment. Les cartes ont toujours quelque chose à nous apprendre. Je pris la fille du capitaine qui était posée dessus et la jetai dans un coin de la salle. Je ne suis pas un monstre sanguinaire comme ceux qui continuaient de se battre sur le pont. Je ne vous parle pas de l’enfant du capitaine — Savait-il seulement s’il en avait eu de ses quatorze épouses ? — je vous parle du chat à neuf queues que l’on appelait ainsi. Ce fouet à neuf cordes qui servait à corriger les marins indisciplinés et les mutins.


Nous étions le 22 novembre 1718 au large du littoral de la Caroline du Nord, sur la côte atlantique. Plus précisément près de l’ile d’Ocracoke où se trouvait, disait-on, la fontaine de Jouvence. L’Adventure, le sloop de Barbe Noire armé de neuf canons, avait cru pouvoir nous aborder sans risques, se laissant duper par nos trente marins qui avaient fait semblant d’être morts ou  s’étaient habilement cachés dans la cale du Ranger. Notre bateau ne disposait que de deux canons de petit calibre mais était commandé par le lieutenant Robert Meynard, un homme habile et rusé. La terreur des Caraïbes et de la Royal Navy se laissa piéger et en succomba. Il avait fallu pas moins de cinq coups de pistolets et vingt coups de sabres pour en venir à bout. 


Barbe Noire mort, les seize survivants de son équipage de flibustiers eurent tôt fait de se rendre. Plutôt que de mourir tout de suite, ils espéraient certainement pouvoir s’évader avant d’être pendus et laissés accrochés aux gibets le long de la route du capitole de Williamsburg, en Virginie. Le cadavre décapité de Barbe Noire fut jeté en mer et sa tête à la barbe tressée suspendue au beaupré du Ranger.


Ensuite, nous nous installâmes quelques jours sur l’ile d’Ocracoke pour enterrer nos morts et réparer notre navire. Il avait en effet subi de gros dégâts par les tirs de canons de l’Adventure. Il fut procédé aussi à la vente  aux enchères du butin de Barbe Noire. Il s’agissait surtout de sucre, de cacao et de coton. La récompense de quatre cents livres attribuée pour la capture du pirate fut répartie entre les équipages de la Royal Navy, même ceux qui n’avaient pas participé aux combats. Robert Meynard trouvait cela injuste.


Cela m’était égal car j’avais dissimulé sous ma chemise, à même la peau, la carte trouvée dans la cabine de Barbe Noire. Il y avait une croix dessinée sur cette carte indiquant certainement l’emplacement de son trésor. Tout le monde pensait qu’il se trouvait aux Antilles, mais la carte était précise. Elle indiquait une ile au large de Monterey au sud de San Francisco. En plein pacifique, entre San Francisco et Samoa.


Le pirate avait dit que « seul le diable et lui-même connaissaient sa cachette, et que le diable aurait tout ». Je comptais bien prendre la place du diable.




vendredi, mars 24, 2023

Le complot

 

— Cessez de nous prendre pour des imbéciles, Monsieur Tango. Avouez que vous avez tué ce pauvre journaliste. Le tribunal saura tenir compte de vos aveux et vous accordera sans doute des circonstances atténuantes. Ainsi, nous pourrons tous aller nous coucher et notre ami Philibert n’aura plus à vous donner des coups de Bottin sur la tête pour vous remettre les idées en place.

— Mais, je vous assure, Monsieur l’Inspecteur, que je n’ai pas tué ce Laurent, journaliste. Je ne le connaissais pas. Je n’avais aucune raison de lui vouloir du mal. 

L’inspecteur Lajoie était triste. Il était deux heures du matin. Cela faisait des plombes qu’il essayait de faire avouer ce Tango qu’il avait envie d’envoyer valser.

— Vous avez cependant avoué que vous étiez l’amant de Diane Chasseresse ! Et Monsieur Laurent vous avait démasqué. Je ne sais pas comment il l’avait découvert, mais cela vous faisait un mobile pour l’éliminer !

— Si j’avais voulu tuer quelqu’un, ce dont je suis bien incapable, c’eût été son mari, Monsieur Chasseresse. 

— Vous auriez été capable de le faire aussi, d’autant que Diane Chasseresse vous accuse d’être le satyre-violeur que nous recherchons depuis plusieurs mois, celui qui garde toujours l’une des chaussures de ses victimes. Nous en déplorons trois ces trente derniers jours. Vous les reconnaissez ces chaussures ? demanda l’inspecteur Lajoie au présumé innocent Tango qu’il présumait coupable, en lui montrant les chaussures alignées derrière lui sur une étagère, comme autant de pièces à conviction. 

— Vous n’allez pas me mettre sur le dos tous les crimes de la région !

— Madame Chasseresse nous a avoué que vous vouliez tuer Gabriel Chasseresse., et vous venez de nous le confirmer. C’est pour sauver son mari, pour lequel je suppose, elle conserve encore quelques sentiments, qu’elle vous a accusé d’être l’assassin des prostituées. Elle cherche à nous embrouiller. Entrave à la Justice, elle ne perd rien pour attendre… Elle dit avoir les preuves d’un crime que vous auriez commis et l’a confié à Monsieur Laurent. Vous le saviez, n’est-ce pas, qu’elle l’avait dit à Monsieur Laurent ? C’est pour cela que vous l’avez tué.

— C’est une obsession, commissaire, je vous dis que je ne connais pas ce Laurent. Pourquoi n’interrogez-vous pas Monsieur Chasseresse ? C’est lui qui a tué le journaliste puisque sa femme lui avait fait trop de confidences et accusait son mari d’être le violeur. 

— Inspecteur, pas commissaire. Et ce n’est pas vous qui menez l’enquête, Monsieur Tango. C’est l’employé de la consigne de la gare qui a découvert le cadavre de Monsieur Laurent sous un train. Comment s’appelle-t-il déjà Philibert ?

— Vincenzo Peruggia, patron.

— Ah oui ! Vincenzo Peruggia, j’aurais dû le retenir. Le même nom que le voleur de la Joconde. Et bien, Monsieur Peruggia affirme vous avoir vu dans les parages de sa consigne. Qu’avez-vous à dire à cela ?

— Inspecteur ! Dit le planton de service en entrouvrant la porte, il y a là une demoiselle Livia Peruggia qui prétend avoir des révélations importantes au sujet de l’affaire du satyre.

Sans attendre de réponse la petite Livia entra dans le bureau de l’inspecteur Lajoie, avec à la main une chaussure qui faisait parfaitement la paire avec l’une de celles que l’on pouvait voir sur l’étagère. Elle disait l’avoir découverte dans les affaires de son oncle Vincenzo, grâce aux informations de son ami Laurent. 


L'appli de rencontre


Au volant de sa camionnette de livraison, Joseph était particulièrement de mauvaise humeur. Il ne cessait d’émettre des grognements borborygmiques de mécontentement. Tous ses efforts pour séduire Jacqueline avaient échoué. Cela était dû, sans doute, et une fois de plus, à son visage ingrat recouvert de boutons, son haleine de facture de gaz, ses épaules en carafe, son insoluble problème d'aisselles dégoulinantes, ses fesses plates et ses oreilles en portes de grange. À sa naissance, le médecin avait giflé sa mère, mais c’était trop tard, le mal et le mâle étaient faits.


L'essentiel de sa capillarité broussailleuse émergeait de ses oreilles et de son nez constamment agacé par les poils de sa moustache. Il soulageait ces horripilantes démangeaisons en frottant son nez couperosé comme un champignon vénéneux, avec le revers de sa main, ce qui provoquait de dangereuses embardées de son véhicule.


Il avait fait de nombreuses tentatives d’approche avec Paulette, mais lorsqu’on a le capital séduction de Quasimodo, l’entreprise est difficile. Avec Germaine, il n’avait pas eu davantage de succès et avait même eu l’impression que sa seule vue la faisait terriblement souffrir. Lucette, quant à elle, lui avait avoué qu’elle était incapable de discerner chez lui la plus légère trace de charme. Alors que faire ? On ne pouvait pas lui reprocher d’avoir été timide. Des premiers pas, il n’avait cessé d’en faire. Il avait droit à l’amour, lui aussi. Il se rendait bien compte que son aspect glaçait la bonne humeur de tout le monde.


Ceux qui osaient encore l’approcher prétendaient voir dans son œil l’éclat fiévreux d’une haine définitive vouée à l’humanité toute entière. Craignant une issue malheureuse, ils lui conseillèrent d’utiliser une application de rencontre, lui vantant des résultats garantis et spectaculaires. Joseph n’était pas un as du like ou du swip mais il avait essuyé tant d’échecs qu’il vit cela comme la tentative de la dernière chance. Il pénétrait un monde inconnu et n’était pas au bout de ses surprises.


Il découvrit une grande quantité de ces applications et ne savait laquelle choisir. Tinder, Happer, Grindr, OKCupid, Lovoo et tant d’autres. Toutes lui demandaient plus ou moins de créer son profil en des termes qui le déroutaient. Il ne savait dire s’il était demisexuel, cisgenre, genderfluid, transgenre ou queer. L’une des applications lui proposait pas moins d’une soixantaine d’identités de genre et d’orientations sexuelles à renseigner. Les questions auxquelles il devait répondre, s’il voulait rencontrer l’âme soeur, constituaient pour lui des énigmes : Etes-vous favorable aux toilettes unisexes ? Etes-vous bispirituel ? Seriez-vous prêt à danser le tango « queer » ? Il n’avait jamais dansé qu’une seule fois le tango, celui des employés de bureau, au mariage de sa soeur. Certains questionnaires contenaient même des formules totalement absconses telles que LGBTQIA2S+. Enfin, lorsqu’il fallait échanger avec une inconnue, il ne savait que dire. 


Il décida, par conséquent, de confier ses déclarations d’amour à chatGPT. Elles ne lui permirent qu’une seule rencontre avec une Alphonsine laide à donner une indigestion. Lorsqu’il recevrait sur son téléphone le questionnaire de satisfaction, il saurait leur faire savoir qu’il n’était pas content du tout et qu’il n’était pas près de recommander leur satanée appli de rencontre !


mercredi, mars 22, 2023

Erreur 404

 

Les plus anciens de Zodiac Stories se souviendront certainement de mon voyage dans les anneaux de Saturne en 2126, dont je ne suis revenu qu’avec l’aide de la porte « Gate Number J10 ». Après une période de cryogénisation d’environ deux cents ans, on me confia la mission de détourner la trajectoire de l’ile Yalontan. Il s’agissait d’un astéroïde que l’on pouvait à présent rejoindre en moins d’une semaine, grâce au carburant solide qui pouvait tenir dans un tube de rouge à lèvres, inventé par le professeur C. Taifassil. L’ile Yalontan présentait en effet, parmi d’autres particularités désagréables, celle de croiser le chemin de la Terre avant peu. 


Les avis étaient très partagés sur la nécessité d’éviter cette catastrophe. La tribu Sansoif estimait en effet qu’il n’était pas utile d’engager des frais pour une planète qui n’avait plus longtemps à vivre à cause de l’imbécilité de ses occupants. Cependant, le choc devait être d’une telle violence que les éclats de la planète bleue atteindraient le soleil qui, en vertu de la loi du mélange des couleurs, en deviendrait vert, ce à quoi s’opposaient farouchement les habitants des autres planètes. Il fut donc décidé de faire appel à moi qui paraissais le seul capable, à l’époque, de sauver le monde, ayant échappé aux turpitudes humaines au cours des deux derniers siècles.


Afin de mener à bien ma tâche, j’étudiai le fonctionnement de l’ile Yalontan. Comme beaucoup d’autres, elle était dirigée par une Intelligence Artificielle qui s’adaptait rapidement à toutes les données qu’elle absorbait quotidiennement, qu’il s’agisse de calculs, romans, récits, essais, études et autres écrits de toutes sortes. Cela n’était pas sans danger ni effets indésirables. Ainsi, la machine avait-elle imposé le communisme à sa population après avoir intégré les ouvrages de Karl Marx.


Sa trajectoire mortelle était consécutive à son ingestion, à la suite d’une mauvaise manipulation commise par un stagiaire en alternance, d’une thèse de science politique qui avait la réputation d’avoir provoqué la mort par infarctus de l’ensemble des membres du jury chargé de la noter. Elle portait sur les directives gouvernementales françaises au cours du XXI° siècle face à l’endettement, les lois de finances, les ordonnances et l’usage du 49.3. Un ouvrage à ne pas mettre entre toutes les mains !


Afin de prendre la machine à son propre piège, je décidai de lui donner à copier tous les ouvrages sur le Bouddhisme, ainsi allait-elle apprendre la futilité de toute chose, cesser de fonctionner et accéder à la plénitude du Néant, du Nirvana. Dès lors, elle ne pourrait que modifier sa trajectoire et se perdre à jamais dans la nuit intergalactique et le silence de l’espace intersidéral. Amen.


Lorsque tout fut prêt et qu’il ne restait plus qu’à appuyer sur la touche « Enter », l’écran afficha « erreur 404 ». Fort heureusement, l’ile Yalontan passa à six millions de kilomètres de la planète bleue et je fus reconduit sine die dans ma cabine de cryogénisation sans le moindre remerciement.


Je me demande si je ne vais pas finir par m’enrhumer avec tous ces chauds et froids.


Jalousie

 

— Savais-tu que l’année dernière, grâce à l’inflation et la guerre en Ukraine, les entreprises du CAC 40 avaient fait des super-super-profits ? Les bénéfices de Engie ont grimpé de 62%, ceux de TotalEnergie, de 60%. L’envolée des cours du gaz et du pétrole a été très bénéfique pour eux.

—  Et moi, je paye tout plus cher et je dois me serrer la ceinture. C’est insupportable.

— Ne sois pas jaloux ! Les industries du luxe prospèrent comme jamais. Hermès, par exemple, a augmenté son chiffre d’affaires de près de 30 %.

— Ah ! Ce n’est pas la fin de l’abondance pour tout le monde !

— Ne sois donc pas toujours jaloux ! Et si je te disais que la remontée des taux d’intérêts est profitable aux banques…

— Quoi ? Les banquiers vont gagner encore plus ? Pourtant, on parle de faillites.

— Certaines ont fait de mauvais placements et leurs clients risquent d’en subir les conséquences, mais d’autres s’enrichissent encore davantage.

— Nous sommes donc toujours les perdants…

— Le système est comme ça. Ne sois pas jaloux, je te le répète. N’envie pas les pédégés qui gagnent quinze, vingt ou trente millions d’euros dans l’année. Ils te font vivre malgré le coût du travail que tu leur imposes.

— C’est mon travail qui les enrichit. Ils pourraient participer davantage qu’ils ne le font au financement des retraites, par exemple.

— Et voilà ! Ça recommence ! Toujours cette haine du riche qui se déplace en jet privé pour se réunir et décider de faire travailler davantage l’ouvrier. Quand est-ce que cela cessera ? Cette jalousie permanente de celui qui gagne.

— Il gagne le droit d’exploiter ses semblables. Voilà ce qu’il gagne ! Et tout cela avec la bénédiction de nos dirigeants qui se gardent bien de supprimer les paradis fiscaux.

— Nos dirigeants font leur possible pour notre bien à tous. Ils ne peuvent pas être partout à la fois, lutter contre la fraude et lutter contre les profiteurs d’aides sociales qui coûtent un pognon de dingue. Il y a des priorités dans la vie. 

— Ils pourraient au moins montrer l’exemple. On attend toujours la réforme de la retraite des sénateurs.

— Quoi ? Tu vas aussi reprocher aux sénateurs de toucher une retraite de plus de deux mille euros pour un mandat de six ans ? Mais c’est une maladie ! 

— Donc tout va bien ? Tout est normal ?

— Il y a bien quelques petites améliorations à apporter. Certes ! Les milliardaires aussi ont le droit de vouloir préserver leurs acquis. C’est humain. On peut le comprendre, face à la voracité d’un peuple qui brûle les poubelles dans les rues.

— C’est vrai. J’ai tendance à me méfier des gens qui veulent à tout prix s’occuper à ma place de ce qui est bien pour moi. Je devrais leur faire davantage confiance. Ils savent, eux. Ils ont fait de hautes études pour apprendre à se charger du bien-être des peuples, et on ne cesse de leur mettre des bâtons dans les roues.

— Tu deviens raisonnable. Tout va bien, rendors-toi. Je vais appeler le docteur pour qu’il te refasse une petite piqûre de 49.3. C’est très efficace.



samedi, mars 18, 2023

Les randonneurs


Mon Dieu, que la montagne est belle ! Oui, monsieur, c’est bien moi que vous voyez sur cette toile. Je me suis fait peindre alors que j’admirais les beautés de la nature. J’ai un ami artiste très sportif. Malgré tout, cela n’a pas été commode pour lui de transporter son matériel de peinture et son chevalet attachés dans le dos. Moi, je me charge seulement du panier à pique-nique.


Lui et moi sommes des alpinistes décontractés. Pas de corde, pas de baudrier ni de piolet. Notre devise est « Ni crampons, ni pitons, ni mousquetons ». Une simple canne et nous voilà partis vers les sommets. Naturellement, nous préférons la nature et les paysages aux tableaux qui les représentent, de la même manière que nous préférons les fruits à la confiture. Mais j’ai souhaité immortaliser ce moment sublime de domination totale, cet instant où il vous est loisible de hurler votre haine des explorateurs, ou encore de votre patron, sans que ceux-ci ne vous entendent et ne vous en tiennent rigueur. Dans ces lieux de solitude, seul l’écho est en mesure de vous répondre.


Quand je suis là-haut, au sommet, sur la cime, le faîte, le pinacle, enfin quand je ne peux plus monter plus haut, alors c’est une ivresse, une véritable griserie. Je suis effrayé de mon insuffisance à vous décrire la sublimité des choses environnantes et je ne trouve rien dans ma boite à épithètes pour décrire justement cette nature enivrante de beauté.


En ces lieux où le vertige et le danger accompagnent chaque pas du voyageur, les beautés incomparables du site résonnent en vous et vous font vibrer. En ces lieux où chaque détours du chemin, chaque instant vous apporte une surprise, votre excitation est extrême. 


Nous quittons la plaine dès potron minet dans la senteur des fleurs printanières et sous un ciel généreusement pourvu d’étoiles. Puis le matin bleu efface doucement l’or des galaxies. Notre progression nous amène parfois au dessus d’une mer de nuages et nous pouvons admirer à nos pieds les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable.


La journée s’écoule, lentement, dans la fascination permanente d’un spectacle qui ne se répète jamais. Nous nous restaurons d’un peu de foie gras accompagné de vin de Champagne, avant de reprendre la pause à la demande de l’artiste. Les cimes qui nous entourent et qui ferment l'horizon se teintent en permanence de couleurs changeantes nuancées de roses et de mauves avec le coucher du soleil.


Mais dans le lait des rêves, il tombe toujours une mouche. Je dois à la Vérité de dire que nous avons été verbalisés à plusieurs reprises durant nos escapades. Ce fut durant les périodes de confinement dues à la pandémie. D’abord, pour être trop éloignés de notre domicile, ensuite pour absence d’attestation de déplacement dérogatoire dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. Enfin, ce fut pour non port du masque obligatoire. Les oiseaux en rient encore.



 

Les explorateurs

 

Je hais les voyages et les explorateurs, ces hommes qui sont allés découvrir des terres inconnues et tranquilles, pour en faire des pays d’esclaves qui ne demandaient rien à personne. Pouah ! Des colonies ! Voilà ce qu’ils en ont fait. Ils ont colonisé !


D’ailleurs, leur couvre-chef s’appelle un casque colonial. Vous faut-il une preuve supplémentaire ?


J’abhorre les voyages. Un jour que je m’étais égaré du côté de Courbevoie et que j’étais rentré dans un café pour me renseigner sur la route à suivre, avec le fallacieux prétexte de boire un café, je tombai sur une bande de militaires en goguette et quelques vieillards habitués de l’endroit. Dans ce sanctuaire de l’éthylisme militant, ces caïds du biberon avaient abandonné leur jeu de cartes graisseux ou le comptoir auquel ils étaient amarrés, pour faire cercle autour d’un individu qui parlait fort, et s’imposait par une évidente supériorité dans l’art du commandement ainsi que par une phraséologie solennelle qui devait impressionner cette petite troupe de légionnaires et de marathoniens du pastis. 


C’était un homme à la laideur grasse et luisante, avec des petits yeux ronds, très noirs, une épaisse moustache, une bouche lippue et un triple menton qui me le rendirent immédiatement antipathique. Il était habillé comme un ranger et avait de ces allures arrogantes, caractéristiques des chasseurs de gros gibiers, collectionneurs de trophées de rhinocéros et de cornes en ivoire.


Je reconnus en lui l’ancien explorateur à la retraite, dont les exploits avaient dilaté l’égo jusqu’à lui donner les dimensions d’un zeppelin. Il cherchait à éblouir, subjuguer, pour ne pas dire intimider, un public un peu fragile du côté Q.I. et dont l’essentiel du vocabulaire était à dominante sexuelle et scatologique, mi français, mi patois. Il se vautrait dans ses vantardises avec gloutonnerie, l’âme plus lourde de crimes que celles des vrais conquérants.


Sa logorrhée verbale était farcie de prétentions himalayennes dignes de figurer dans le livre des records. À l’en croire, il ne cessait de trancher par troupeaux les noeuds gordiens les plus inextricables. Ses fanfaronnades atteignaient leur paroxysme lorsqu’il détaillait ses performances sexuelles avec de jeunes ébènes, ses combats titanesques contre des tribus de sauvages coupeurs de têtes, ou bien encore ses pouvoirs hypnotiques hors du commun, capables de stopper net un troupeau de rhinocéros en colère chargeant leur caravane. Il voulait « déniaiser », comme disait avant lui Jules Ferry, les hommes en pagne, en leur imposant la présence et les mœurs de l’homme blanc.


Notre escorte était nombreuse, plastronnait-il devant son auditoire médusé et craintif. Quand on avait trop faim, on abattait un homme de l’escorte. Cela nous permettait de tenir quelques jours supplémentaires. Mais pas un nègre ! Ah ça non ! Ceux qui en ont mangé sont tombés malades. Le nègre n’est pas comestible. Il y en a même qui sont vénéneux…


Ah non ! Ne me parlez pas des explorateurs ! Ce sont des prédateurs.


Les souvenirs

 

— Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance.


— Ben oui, je me rappelle que chez le boucher j'avais demandé deux steaks en précisant bien "et pas de la daube", pour respecter la consigne maternelle.

Je me rappelle qu'à la maison le seul fromage que nous mangions était du Comté, mais qu'il avait des trous et que nous l'appelions du Gruyère.

Je me rappelle la peau épaisse qui recouvrait notre bol de café au lait au collège et que nous brisions comme une petite banquise matinale qui se transforme en pack.

Je me rappelle avoir visité seul la Bourse de Paris lorsque les cours étaient encore inscrits à la craie sur de grands tableaux et que les traders faisaient la queue devant les cabines téléphoniques.

Je me rappelle qu'il fallait finir son assiette parce que les petits noirs n'avaient rien à manger.

Je me rappelle l'infusion de camomille faite avec trois fleurs dans l'eau frémissante.

Je me rappelle l'obligation de trouver un brin de muguet dans les rues le matin du 1er mai qu'il vente ou qu'il pleuve, question d'honneur.

Je me rappelle les vacances à la mer après un voyage de deux jours, nationale 7.

Je me rappelle le cordonnier au milieu de son fatras de chaussures dans lequel il retrouvait toujours le soulier qu'on lui avait confié.

Je me rappelle le kiosque devant la mairie sur lequel jouait la fanfare municipale.

Je me rappelle du jour où j'ai compris ce que signifiait l'expression "ne pas prendre des vessies  pour des lanternes".

Je me rappelle du passage de la caravane du tour de France et de son animateur Maurice Biraud.

Je me rappelle les pleins et les déliés, l'encre violette, les plumes sergent Major, les buvards et les pâtés.

Je me rappelle mon premier stylo-bille dont l’usage était interdit à l’école, et mon premier stylo quatre couleurs.

Je me rappelle que pour composer un numéro on tournait le disque d'un cadrant en introduisant le doigt dans les trous correspondant aux trois lettres et aux quatre chiffres du numéro.

Je me rappelle que mon Solex consommait un litre de "mélange" aux 100 km,

Je me rappelle que mon premier tourne-disques était un Teppaz que l'on m'avait offert pour Noël accompagné du disque des "Lettres de mon moulin" d'Alphonse Daudet.

Je me rappelle que mon oncle avait un tourne disque 75 tours avec des aiguilles et un cornet acoustique.

Je me rappelle la cuisine de mes grands parents avec son fourneau à bois, son pilon presse-purée et son moulin à café à tiroir.

Je me rappelle des baby-foot et des flippers dans les cafés.

Je me rappelle les sièges en bois et les wagons de première classe rouges du métro parisien et de la pub Dubo – Dubon – Dubonnet dans les tunnels.

Je me rappelle de Zappy Max à la radio, le midi, et de la journaliste Geneviève Tabouis qui commençait toutes ses chroniques par "Attendez-vous à savoir".

Je me rappelle les Shadocks au bec pointu et la voix de Claude Piéplu.

Je me rappelle avoir regardé l'éclipse de soleil de février 1961 à travers un verre fumé dans une cour de récréation et celle du 11 août 1999 à travers des lunettes spéciales depuis la terrasse de notre immeuble.

Je me rappelle qu'il n'y avait alors que 2,5 milliards d'hommes sur la planète et que l'on s'inquiétait des possibilités d'en nourrir 4 milliards.


La file d'attente

 

Peu avant la fin de notre séjour à la montagne, nos réserves étaient épuisées. Nous avions sous-estimé l’appétit de nos skieurs qui s’empiffraient comme des ténias au régime depuis des semaines. J’ai donc proposé à Pierre-Emmanuel de Bord de m’accompagner au magasin d’alimentation pour reconstituer nos provisions.


— Impossible, me dit-il, je suis interdit de file d’attente.


Je devais avoir une expression semblable à celle que j’ai surprise sur la face d’un poisson au Grand Aquarium de Saint-Malo.


— Ça n’est pas une blague, affirma Pierre-Emmanuel, je ne dois jamais me mettre dans une file d’attente, or les magasins d’alimentation en sont farcis.


Je connaissais pas mal d’interdits en ce bas monde, j’en avais même éprouvé les conséquences depuis ma plus tendre enfance, mais c’était bien la première fois que j’entendais parler d’interdit de file d’attente ! Je connaissais les interdits de jeux, les interdits de casinos, les interdits bancaires, et même les interdits alimentaires.Je savais qu’il existait aussi des interdits sociaux ou culturels. Dans quelle catégorie devait-on placer l’interdit de file d’attente ?


— J’ai déjà été verbalisé pour avoir voulu transgresser cet interdit, crut bon d’ajouter P.-E. de B. J’avais bloqué une caisse toute la journée. Je figure sur une liste noire avec ma photographie diffusée dans tous les magasins, toutes les compagnies d’autoroutes, et bien d’autres lieux encore. Il suffit que je m’approche d’une file d’attente pour que les codes-barres ne fonctionnent plus, que les références des articles des personnes devant moi disparaissent. Le plus souvent, elles ont oublié ou perdu leur carte bancaire. Je porte l’oeil. Je suis un porte-poisse. J’ai subi tous les IRM et scanners possibles pour déterminer l’origine du mal. En vain.


J’avais entendu parler de la théorie de la file d’attente. C’est une théorie mathématique relevant du domaine des probabilités, mais il me semblait que Pierre-Emmanuel vivait dans l’illusion de la malchance, qu’il souffrait du syndrome de Calimero. J’avais lu Spinoza qui décrit « l’illusion des causes finales » qui consiste à croire que ce qui nous arrive est dû à une intervention divine ou au destin.


— Je te jure que je ne pratique pas la sorcellerie, précisa-t-il, devinant mes pensées. C’est ainsi, chaque fois que je m’approche d’une barrière de péage, les automobilistes font tomber leur monnaie sous leur voiture et ne peuvent plus ouvrir leur portière. Ou bien ils ont le bras trop court, ou bien leur carte bancaire est démagnétisée. Parfois même, ils tombent en panne. Il faut reculer. Les voitures sont bloquées. Je suis la bête noire de Bison futé. Les services de sécurité routière m’ont retiré mon permis d’autoroute. Je suis la hantise des services des urgences dans les hôpitaux. On me prête des pouvoirs maléfiques. On m’accuse de désorganiser le Pays !


Ils m’ont inscrit en caractères gras dans la loi de Murphy : « Là où Pierre-Emmanuel de Bord se trouve, toute file d’attente se fige ».


mardi, février 21, 2023

La caravane rose

 


Lily lit dans sa caravane rose. C’est là qu’elle habite. Lily, ce n’est pas son vrai nom. Son vrai nom est Cathy, mais comme elle lit toujours entre deux clients, ceux-ci l’ont surnommée Lily.


Elle a sur la poitrine un atout en forme de décolleté et sa silhouette est si pleine de rotondités et courbes diverses que, rien qu'à la caresser de la main, on a l'impression d'être dans le grand huit. Elle avait déjà provoqué tant de bouchons dans la rue qu’elle s’était résolue à travailler dans sa caravane. 


Les connaisseurs déjà riches d’expériences juraient qu’elle était la meilleure pute de la région et la seule vraie concurrente des prostituées itinérantes. Il y en a qui disaient qu’elle avait suivi les cours d’éducation sexuelle du docteur K. Pote. Elle connaissait la position du lapin frétillant dans la tanière de velours, le secret de la toile d’araignée capturant le ver à soie, le baiser foudroyant de la Licorne, l’ascension du pic des Dieux et bien d’autres encore. Elle pratiquait même la position du Hanneton soulevant une Citrouille, une variante plus téméraire du fameux Gecko accroché à la Poutre. Autant de raisons qui faisaient que la file d’attente de ses clients s’allongeait à perte de vulve. Il n’était pas rare que la petite caravane rose se remplisse d’âcres relents de chairs suantes et nues où se fondait l’odeur grasse de ses fards.


Elle ne manquait pas de bon sens et de logique. Elle disait qu’elle aurait dû écouter sa mère, et quand on lui demandait ce que disait sa mère, elle répondait qu’elle n’en savait rien puisqu’elle n’avait pas écouté. Lily, c’était une sorte de « Fiancée du Pirate », une « Belle Marianne ». Dans son diable de commerce, ou si vous préférez, dans son commerce du diable, elle était généreuse avec les pauvres et rapace avec les riches.


Encore, si elle s’était contentée d’accueillir les pauvre comme Job, bien entendu avant l’invention de son papier à cigarette, et même les pauvres épaves humaines qui ont déjà un pied dans la tombe et l’autre pas bien loin, mais son tort était de recevoir des âmes sacrilèges, des chairs brûlées de concupiscences monstrueuses, sans remords, sans hésitation, des boucs immondes, des forniqueurs, des chattemites obsédées de préoccupations obscènes, et même parfois, des prêtres qui rêvaient d’une vie de jouissances grossières.


Il n’y avait pas de chiens pour aboyer devant la caravane de Lily. Une nuit d’orage, sans y être invité, Barthélémy-Bartholomé, dit Gros Babar, força la porte de la petite caravane rose. C’était un bûcheron sanguinaire de près de deux mètres qui ne se séparait jamais de sa hache (Un personnage de triste mémoire que l’on a déjà rencontré sur le forum de Zodiac Stories il y a près de trois ans !)


Alors que la petite Lily s’était déjà empalée sur lui et soutirait tout ce qui en faisait un homme, il la coupa en deux, juste pour le plaisir.


Notre seule consolation est qu’on ne l’appellera jamais Cathy, la catin décatie du quartier.





lundi, janvier 16, 2023

Le dossier Eakins


Au début de l’année 1888, le commissaire Moifaure m’appelle et me dit avec un sourire en coin, Lajoie, vous avez bien mérité un peu de repos après avoir résolu si brillamment l’affaire du Père Mato. Je savais que sans le dire il pensait « zoïde » car son sourire s'élargit et ses dents jaunes émirent une lueur blafarde dans la pénombre de son bureau.


Moifaure ! proposer du repos à l’un de ses collaborateurs ! ça ne s’était encore jamais vu. La surprise était de taille. Je me suis permis de soulever un sourcil de quelques millimètres. Il s’en aperçut et précisa immédiatement : Ne rêvez pas Lajoie, je ne vous envoie pas aux Baléares, je veux seulement vous confier une mission peinarde. Il s’agit d’enquêter sur Madame Susan Macdowell Eakins. Voyant mes sourcils continuer leur ascension, il ajouta : C’est la femme de Thomas Eakins. Vous savez bien, ce peintre, cet ancien professeur à la Pennsylvania Academy qui a dû démissionner après de multiples accusations d’indécence liées à ses pratiques d’enseignement sur le nu artistique. Il donnait des cours d’anatomie masculine aux dames, si vous voyez ce que je veux dire.


Je m’attendais à une affaire de moeurs mais il n’en était rien. Il posa devant moi une lettre reçue la veille de Madame Eakins, une sorte d’appel au secours ainsi rédigé :


Philadelphie, le 19 janvier 1888. Cher commissaire et ami, cher Nick. Je garde le meilleur souvenir de notre rencontre lors du dernier voyage de mon mari en Europe. Je fais appel à vous car c’est précisément de lui que j’aimerais que vous me délivrassiez. Depuis notre mariage en 1884 auquel il n’a consenti que pour se servir de moi comme modèle nu pour ses cours d’étude de la vie à l’académie, il a entamé une toile me représentant en compagnie de notre chien Setter. En fait, c’est essentiellement la robe bleue qu’il m’a offerte qu’il voulait étudier en peinture,. Il s’intéresse davantage au drapé de celle-ci qu’à la finesse de mes traits. Je dois poser des heures et cela dure depuis quatre longues années. Quand cela cessera-t-il ? C’est de l’esclavage. Sans cesse interrompu par ses nombreuses activités, et en particulier la photographie, ce supplice n’a pas de fin. Pourtant, je l’ai soutenu pour sa carrière, même lorsque sa famille s’opposait à ses pratiques libidineuses. Les choses se sont aggravées lors de sa démission forcée de l’académie des Arts. Je résiste du mieux possible grâce à la lecture durant les séances de peinture, mais la folie me guette. Pouvez-vous intervenir ? Lui faire comprendre que ce harcèlement est condamnable ? Je compte sur vous comme vous pouvez compter sur mon éternelle reconnaissance. Signé Susan.


Je suis allée à Philadelphie. Le voyage fut agréable. De véritables vacances. Je m’attendais à découvrir une oeuvre monumentale. En fait, la toile ne faisait que cinquante huit centimètres par soixante seize. Il faut croire que j’ai trouvé les mots justes pour convaincre Monsieur Eakins de mettre un terme aux souffrances de son épouse. Il l’acheva définitivement l'année suivante. Pas l'épouse, la toile. C’est tout de même une parfaite réussite et je ne serais pas étonné qu’elle finisse au Metropolitan Museum of Art de New York.







 

Le flamenco de la mort

 Lorsqu’elle arrivait sur scène pour danser le flamenco, Carmen avait le don de mettre le feu parmi les aficionados. Dans sa somptueuse robe rouge ourlée de dentelles noires elle était belle comme le jour, surnaturellement belle, belle à arrêter les pendules. Elle était la plus belle, la plus charmante, la plus divine, la plus parfaite des créatures qui aient jamais vécu sur cette terre. Elle était plus angélique même qu'un ange; plus gracieuse, plus impériale et plus sidérale qu'une déesse, plus féerique que Titania, plus belle que Vénus, plus enchanteresse que Parthénope; plus adorable, désirable, bref plus radieuse que toutes les femmes qui ont jamais vécu. Me suis-je bien fait comprendre ?


Mais ce n’est pas tout ! Carmen était une « bailaora » puisqu’elle dansait divinement bien, sachant cambrer son corps ou le faire onduler avec une volupté presque immorale, comme aurait su le faire la vedette d’un harem de sultan de première classe. Elle était aussi une « cantaora » car elle chantait d’une voix sirènéenne des chants qui lui montaient des entrailles, les plus beaux chants qui ne soient jamais sortis d’un pharynx humain. Suis-je bien clair ?


Mais ce n’est pas tout ! Elle possédait également l’art de claquer les paumes des mains, celui de « monter » le rythme, et celui des claquements de pieds sur le sol, répondant aux accords de guitare.


Son énergie et sa spontanéité emportaient les foules dans un délire grandissant. Hélas, chacune de ses prestations se terminait par le décès d’un danseur, phénomène malheureux et bizarre qui se produisait presque systématiquement. La mort frappait au hasard un individu lorsqu’arrivait la dernière phrase mélodique du chant, la chute, la « caida del cante », accompagnée d’une série de talons-pointes qui faisaient vibrer le sol et soulevait la poussière des planches.


Au début, personne ne prêta attention à cette concomitance. Elle n’aurait su échapper cependant à la sagacité de l’inspecteur Zapatero qui réunit quelques coupures de presse aux similitudes troublantes, les victimes se trouvant chaque fois à proximité de Carmen. Mais comment cela était-il possible ? S’agissait-il d’accidents ou de meurtres ? De coïncidences ou de crimes prémédités ? Une seule certitude : les victimes s’effondraient brutalement, décédant par arrêt cardiaque soudain et irréversible.


Un certain nombre d’hypothèses, toutes plus hardies les unes que les autres, furent émises. On évoqua le vibrato briseur de cristal et de tympans, certaines victimes ayant du sang dans les oreilles, mais il eut fallu pour cela un son clair alors que Carmen terminait toujours sur une tonique grave. On examina attentivement ses chaussures à claquettes afin de s’assurer qu’elles n’étaient pas équipées d’un mécanisme lanceur de fléchettes empoisonnées lors de son jeu de pieds final. Rien de tel ne fut découvert. Les plus audacieux allèrent jusqu’à suggérer le choc meurtrier de deux notes dissonantes telles que le fa dièse avec un ré mineur, mais les musicologues pouffèrent.    


Après avoir tout épuisé, il fallut se rendre à l'évidence : Carmen avait les yeux revolver. Le regard qui tue !


jeudi, janvier 12, 2023

L'émotion de Lajoie

 

L’émotion était à son comble dans le petit village de Castelvecchio di Rocca Barbena. Mato, le curé, avait été assassiné dans son confessionnal à coups de fourche et il ressemblait davantage à une passoire qu’à un cul-de-poule, ustensile de cuisine utilisé pour monter les blancs en neige et les génoises, et que ses paroissiens lui donnaient comme sobriquet, allez savoir pourquoi.


Il fut découvert par Simone de Bavoir qui venait se confesser très régulièrement pour se plaindre avec force détails des hommes qui la harcelaient et auxquels elle succombait systématiquement. Le pauvre curé baignait dans son sang avec ce regard fixe qui semblait être ailleurs et que l’on qualifie généralement de vitreux. Ce type de regard que l’on rencontre parfois chez les gens qui n’ont aucune intention de payer leurs dettes. Le défunt était transpercé de toutes parts, marque d’un acharnement peu commun car il est bien connu que les assassins à la fourche ne piquent généralement qu’une fois pour de multiples raisons qu’il serait trop long de détailler ici.


Compte tenu de la gravité de l’affaire et du caractère particulier de la victime, ce fut l’inspecteur Lajoie que l’on envoya sur place pour mener l’enquête. C’était un excellent inspecteur, très bien noté par ses supérieurs, auquel résistaient peu d’énigmes et dont le palmarès était impressionnant. Ainsi avait-il résolu le crime de Laurent Exprès, un serial killer qui enchainait ses victimes avec entrain, et le hamster des Baskerville qui avait défrayé la chronique en son temps. Légèrement autiste, il bénéficiait de dons particuliers et pouvait identifier n’importe quel objet par son seul QR-Code. 


Ses investigations lui firent découvrir de nombreux secrets qui auraient scandalisé Patachon lui-même, dont la vie dissolue et les écarts de conduite sont une référence absolue dans les meilleures maisons closes. Il alla ainsi d’émotions en émotions et de surprises en surprises. Elles le ramenaient toutes vers Simone de Bavoir qui, ainsi que nous l’avions compris, trompait son mari Jean-Paul Fart, un moniteur de ski, un maître de la glisse.


Le schéma était classique : la femme trompait son mari qui lui-même trompait celle-ci avec un travesti. Ce dernier se trouvait être également l'ami du curé du village, lequel avait pris pour modèle de vie le célèbre abbé Dubois qui fit l'éducation de Louis XV tout en participant aux débauches du régent Philippe d'Orléans. Rien de nouveau donc au fil des siècles, que ce soit dans les alcôves de la ville, de la campagne ou de la cure. Le père Mato — certains connaisseurs ajoutaient « zoïde » — consignait tout cela dans son journal intime qui faisait peu de cas du secret de la confession. Ce brûlot, cette pièce à conviction, en livrant tous les détails de cette vie campagnarde aux apparences si paisibles mais si trompeuses, et en révélant tant de choses inavouables, aurait certainement reçu le grand prix du roman pornographique.


Il y manquait trois pages. Arrachées par l’assassin dont les empreintes digitales furent rapidement identifiées.