dimanche, mars 29, 2020

Le but ultime

Le but ultime avait été atteint. Incroyable ! Inimaginable ! Voilà si longtemps qu'on nous le faisait miroiter, et c'était toujours à recommencer, les échecs succédant aux échecs. Il était devenu, pour nos dirigeants, la priorité des priorités. Tous les moyens avaient été mis en œuvre pour l'atteindre. Il s'en inventait régulièrement. Toutes les recettes avaient été essayées, les boites à outils s'étaient succédées. On avait utilisé les grands moyens, mais ceux-ci n'ayant rien donné, on avait ensuite privilégié les petites mesures dont on espérait de grands effets. 

Aucune politique ne donnait les résultats escomptés. C'était devenu quelque chose d'obsessionnel pour les ministres qui jetaient l'éponge les uns après les autres et rendaient tous leur tablier. (Le commerce des tabliers et des éponges était devenu florissant.)

Puis, un jour, le but ultime fut atteint : il n'y eu plus aucun chômeur.
Chômage des jeunes : zéro ; population des 15-64 ans sans emploi : zéro ; Sous-emploi au sens du Bureau International du Travail : zéro ; Chômage longue durée : zéro, zéro, zéro. Quel que soit l'angle sous lequel les économistes, même les plus aigris, examinaient les statistiques, il ne leur était plus possible de déceler le moindre petit chômeur, fut-il le pire des paresseux.

Durant des décennies, on s'était obstiné à vouloir donner du travail à tout le monde, et l'on s'était progressivement rendu compte que cela était impossible. Les progrès des sciences et des techniques ne faisaient qu'empirer le mal. Le XX° siècle avait vu disparaître les métiers du siècle précédent, et tous les emplois créés au XX° siècle avaient disparu à leur tour. Ce que les hommes avaient fait deux fois, un logiciel le faisait à leur place la troisième fois.

Il fallait bien admettre qu'il existait une autre solution : la suppression totale du travail. Pas de travail : plus de chômeur.

La transition ne fut pas facile. Progressivement tous les travaux furent exécutés par des machines, lesquelles machines obéissaient à d'autres machines intelligentes. Les machines s'auto-entretenaient, s'auto-réparaient, s'autodétruisaient.

On en vint à interdire le travail, cause de toutes les dégénérescences intellectuelles et de toutes les déformations organiques. On remit à l'honneur les préceptes de Cicéron selon lesquels "Quiconque donne son travail pour de l'argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves". On étudia à nouveau les philosophes de l'Antiquité, Aristote, Phidias, Aristophane, qui enseignaient le mépris du travail, cette dégradation de l'homme libre. Bref, on referma des siècles de travail, de douleurs, de misères et de corruptions.


Cependant, quelques amoureux du travail se révoltèrent. Il y eu du travail clandestin, du travail au noir, du travail de nuit. Des associations d'hommes et de femmes cagoulés se retrouvaient dans les catacombes pour travailler. La répression fut terrible. Il y eu des rafles, et l'on envoyait les contrevenants par trains de fusées entiers, sur des planètes moins avancées où le travail le disputait encore à un chômage galopant. Leur seule distraction était alors la lecture d'un livre de Victor Hugo, celui où il affirme : "La noblesse se conquiert par l'épée et se perd par le travail ; elle se conserve par l'oisiveté".

jeudi, mars 26, 2020

Un Ecossais marrant

Je rentrais de Fishguard, un port du Pays de Galle non loin de Milford Haven. Le début de la traversée fut un peu agité en raison d’un grain qui nous surprit à la sortie du canal Saint-Georges, mais nous n’avions encore rien vu. D’épaisses nappes de brouillard nous enveloppèrent rapidement, et de violents remous vinrent agiter la mer qui se creusa au point qu’on aurait pu amarrer les passagers sur leur siège. 

C’est en ces pénibles instants que j’aperçus pour la première fois le capitaine Feargus Walker, un Ecossais qui, lorsqu’il n’était pas en service, se drapait dans un manteau encore plus écossais que lui. Il fixait l’attention à vingt mètres et il était alors impossible de détacher son regard de ce géant  à carreaux de sept pieds de haut.

Son allure imperturbable au milieu de passagers pris de panique, m’attira en sa compagnie. On voyait immédiatement que sous le rapport du pas-de-bilisme à outrance, c’était un gaillard de première force. Cette mâle assurance me plût et j’entamai un brin de causette avec lui sur le chapitre des vents et marées qui me parût être un sujet de circonstance.

Quelle déception, mes amis ! On ne saurait croire combien ces étrangers sont en retard sur notre époque. Ainsi, les marins écossais, le croirait-on jamais ! attribuent à une influence lunaire le phénomène des marées…

J’ai essayé de combattre cette bizarre superstition, mais rien n’y a fait. C’est avec l’expression grave et intense du coelacanthe que le capitaine Walker,  m’affirmait que c’était la lune qui régissait les marées et autres mascarets, me certifiant avec le plus bel aplomb que c’était elle, la lune, qui était à l’origine de leurs variations, hautes ou basses, leurs va-et-vient et oscillations. Cette croyance est, paraît-il, commune à beaucoup de gens de mer de son pays. 

Il ne voulait pas entendre que ce phénomène n’était qu’une question d’horaires pour se rendre à la plage. Impossible, non plus, de lui faire admettre que la syzygie était un monument funéraire et non je ne sais quel risible alignement de planètes !

Je n’ai pas insisté, car lorsqu’il s’emportait dans ses explications et descriptions, sa ressemblance avec un monstre marin s’accentuait subitement, et je sentais bien que son point d’ébullition était proche.

Hélas, mes amis, je n’ai pu l’arracher aux marécages sans fond de son ignorance, et j’ai du capituler.

A la mer comme à la mer !





Les mots à placer sur le thème de la Marée étaient : HORAIRES, VARIATION, REMOUS, HAUTE, LUNE, OSCILLATION, VA-ET-VIENT, VENT, MASCARET, PLAGE, BROUILLARD, GRAIN, SYZYGIE, BASSE




mercredi, mars 25, 2020

Le centième jour

Il était 23 heures 04 lorsque James-Hubert Bonissor de Sonbin sortit (aussi) de sa léthargie. La douleur l’empêchait parfois de dormir, mais fatigué de ressasser toujours les mêmes choses, de broyer toujours les mêmes idées noires, il s’était effondré de sommeil dans son windsor en cerisier sculpté, et au dossier de frêne orné de négresses nues aux multiples bracelets. Un siège qu’il affectionnait particulièrement au milieu de cette pièce étriquée et miteuse qui lui servait de bureau lorsqu’il n’était pas en exploration.

En effet, très tôt, il s’était amouraché de l’Afrique qu’il avait parcourue en tous sens, jusqu’à l’estuaire du Wouri, enfoncé jusqu’aux genoux parmi les serpents venimeux de toutes espèces et de tous calibres. Il n’était pas fragile à l’époque. Il avait échappé aux pumas mangeurs de pygmées et aux pygmées mangeurs d’hommes. Autant dire qu’il aurait pu mille fois passer de vie à trépas sans gros efforts de sa part. Mais au lieu de cela, il avait survécu et nous éreintait de ses histoires de chasses aux lions et de covoiturages.

Ah ça, il convenait lui-même qu’il avait vécu, et même bien vécu, mais avait de sérieux doutes quant à la continuation de cet état de fait. Il entendait le murmure de la faucheuse et avait l’air de quelqu’un sur le point de cracher son âme au diable.

James-Hubert était la douleur personnifiée. Sa peau ne formait plus qu’un linceul pour ses os et les parois de son estomac n’étaient plus ce qu’elles devaient être depuis bien longtemps.

À contre-cœur il se réveilla avec difficulté et secoua la tête, dérangeant plusieurs mouches qui abandonnèrent son exubérante tignasse. Enfin, il ouvrit la lumière dans son crâne.

James-Hubert prenait cruellement conscience que le monde n’était pas une plaisanterie. Il n’avait jamais éprouvé avec autant d’acuité l’impression d’être enfoncé jusqu’aux yeux dans les affres du confinement, et sur le point de couler sans laisser de traces. De jour en jour, son moral avait sombré jusqu’à atteindre des profondeurs vertigineuses. Il connaissait des abîmes d’ennui en ce lieu qui ne recevrait jamais la 4G, et s’était lassé de placer bout-à-bout l’extrémité des doigts de ses deux mains en regardant dans le vide.

Ses cellules ne se reproduisaient plus et son système digestif était périmé. Il imaginait ses derniers instants, rampant dans l’appartement à la recherche d’un quignon de pain, d’un vieux reste de courge séchée, ou de la gamelle du chat qui avait rapidement déserté ce lieu de détresse. Un troupeau de solutions radicales et définitives affluaient dans son cerveau lorsqu’il songeait à l’obscur pétrin dans lequel le Gouvernement s’apprêtait à le laisser tomber.

Tout homme moins bien trempé aurait hurlé à la mort en constatant que son espérance de vie était ramenée à celle d’un mineur du 19ème siècle, mais James Hubert-Bonissor de Sonbin se contenta de lâcher un profond soupir.

Sa priorité de l’instant était de satisfaire urgemment à des besoins naturels. Ses intestins pourris lui jouaient régulièrement des tours et il faisait de moins en moins confiance à ses sphincters. Il quitta ses négresses nues et se mit à la recherche d’une allumette pour s’éclairer à l’aide d’une chandelle. Les coupures de courant étaient de plus en plus fréquentes depuis que des bandes de prisonniers évadés terrorisaient la population en commettant des sabotages.

Il sortit à tâtons de son bureau, longea le piano, piétina la cinquième symphonie et sursauta en apercevant un inconnu qui s’approchait de lui dans l’obscurité ; un individu à la peau couverte de scrofules noirâtres, ratatinée et froissée comme du carton bouilli. Il sentit ses chaussettes le lâcher d’un coup et les cloisons se mirent à valser autour de lui.

A la faveur d’un rayon de lune, il réalisa que c’était son reflet dans le miroir du salon. De son regard de vache qui rumine, il fixa l’anamorphose de son visage transformé en crâne d’Hamlet surmonté d’un monticule de cheveux ébouriffés comme les plumes d’une poule effarouchée. Comment en était-il arrivé là en seulement cent jours de confinement total ? 

Il était 00h24 lorsque James-Hubert Bonissor de Sonbin utilisa la dernière feuille de son dernier rouleau de papier-toilette.

Contraintes :

Les mots imposés par « Des mots, une histoire » (42ème collecte d’Olivia Billington) sont :
ESPERANCE, PIANO, SECHER, COURGE, FEUILLE, COURAGE, TRANSFORMER, ANAMORPHOSE, SYMPHONIE et CERISIER. 


Les mots imposés par « Les Zentre-Nous » sont :
FEUILLE, BRACELET, S’AMOURACHER, LONGTEMPS, SOMMEIL, FRAGILE, COVOITURAGE, ESTUAIRE et MURMURE. 




vendredi, mars 20, 2020

Quatrième sur combien ?


Les mots à placer : SECURITE, JARDIN, CREATIVITE, NICHOIR, COCOONER, PROTEGER, COURIR, CLAQUEMURER, CABANE, PENSEE, BRAS et BON




Quatrième jour de confinement. Les mesures de sécurité se renforcent. Il va falloir se claquemurer pour se protéger de l’invisible ennemi. Ne plus courir sur la plage et se cocooner dans son nichoir ou sa cabane au fond du jardin quand on a la chance d’en posséder un. Mes pensées vont à toutes celles et ceux qui manquent de créativité, ne brodent ou ne tricotent pas, ne jouent pas, ne lisent pas, n’écrivent pas, ne dessinent ou ne peignent pas, et attendent une embellie, les bras croisés, devant leur poste de télévision.

Bon courage, les amis !

jeudi, mars 19, 2020

Le mystère de la vache qui rit

Pour corser l’exercice, j’ai cumulé deux séries de mots imposés, de deux sources distinctes, soit un total de dix-huit mots différents, le mot « Lumière » étant ma proposition commune aux deux.

- 41ème collecte d’Olivia Billington « Des mots, une histoire » : Printemps, Légèreté, Maternel, Manger, Candélabre, Lumière, Casse-couilles, Banc, Antisèche, Dévaliser et Contemplation.

- Collecte des « Entre-Nous » : Lumière, Coquelicot, Sauvage, Mystère, Enlacer, Apocalypse, Papillonner et Muguet


Le mystère de la vache qui rit

Par crainte de passer pour un casse-couilles ou pour un fou, j’ai longtemps hésité à vous raconter ce qui va suivre, mais il est des réalités trop lourdes à porter seul, des faits si invraisemblables qu’il faut en partager le mystère pour ne pas se laisser dévorer de l’intérieur.

C’était par une belle nuit étoilée de printemps, cette période de l’année qui précède l’apparition des premiers coquelicots mais où l’on trouve encore quelques brins de muguet

Nous conduisions le nonagénaire à l’hôpital (Voir 40ème collecte). Ce vieux coureur de jupons aimant papillonner, toujours passionné de candélabres des 16° et 17° siècles, s’était rendu chez une amie antiquaire dont il était secrètement amoureux et avait dévalisé sa boutique pour parvenir à ses fins. L’antique antiquaire n’avait pas eu que des gestes maternels envers lui, et, sans doute encouragé, il l’avait renversé sur un banc et traité avec beaucoup de légèreté, au point de l’enlacer… jusqu’à la contagion.

Donc, nous nous rendions à l’hôpital, munis de notre attestation de déplacement dérogatoire réglementaire, lorsque soudainement, la voiture fut brutalement stoppée, et une scène d’apocalypse se déroula sous nos yeux incrédules. Nous fûmes saisis par la contemplation d’un objet volant non identifié qui surgit devant nous et projeta un faisceau de lumière aveuglante sur une vache qui paissait tranquillement à proximité. La pauvre bête fut aspirée dans les entrailles de la machine qui la mangea toute crue.

J’ai trouvé le procédé pour le moins sauvage et j’ai noté le numéro d’immatriculation de l’engin sur la paume de ma main, comme une antisèche, afin de déclarer cet enlèvement à la gendarmerie.

Un brigadier m’informa le lendemain que l’OVNI avait restitué la vache qui, depuis, ne cessait de rire.




mercredi, mars 11, 2020

Le Virus

Ecrit pour "Des mots, une histoire", la récolte n° 40 d’Olivia Billington

Les mots à placer sont : Berlingot, repos, engorger, rivière, virus, bohème, marmoréen, aspérité et vernal

Le virus

Après nombre de marais et quantité de rivières qu’ils passèrent et que je vous passe, ils arrivèrent au petit matin. Ils avaient des allures de bohème lorsqu’ils descendirent de leur Berlingot après avoir roulé toute la nuit, sans repos, pour hospitaliser le nonagénaire. Celui-ci avait un visage marmoréen, avec sa tête chauve et pâle, et ses yeux saillants en groseilles à maquereau qui formaient deux aspérités vernales.
Il n’était pas seul. Il venait avec le virus qui allait bientôt engorger l’hôpital.




lundi, janvier 27, 2020

Exercice d'écriture 20200427



Dépêche
(cf. France Soir)

Le lundi 20 avril dernier, à Champagnole, coeur du Jura, un ours en peluche, posé devant la porte d’un immeuble abritant les services de la police, a semé la panique : les employés ont cru à une bombe.

Arrivant à leur bureau, les employés ont eu la surprise de découvrir un ours en peluche posé devant la porte de l’immeuble où ils travaillent.
Une équipe de déminage a été appelée. L’immeuble a été évacué ainsi que le parking, mais une observation de la peluche aux rayons X a démontré que l’ours était en réalité tout à fait inoffensif et ne contenait pas de matériel explosif.

« Alors Pépé*, tu balances ton rasoir ou ton rouge à lèvres dans ta valise, tu files à Champagnole et tu me ramènes tout ce que tu peux au sujet de cette affaire. Tu as carte blanche. »

Cette semaine tu seras, au choix :
  • reporter chevronné ;
  • pigiste ;
  • stagiaire ;
  • paparazzi ;
  • journaliste d’investigation ;
  • chroniqueur ;
  • enquêteur ;
  • écrivain ;
  • photographe ;
  • barbouze ;
  • ou autre...
pour : 
  • une chaine de télévision**  ;
  • un périodique** ;
  • un journal gratuit** ;
  • une maison d’édition** ; 
  • une officine para-gouvernementale** ;
  • une O.N.G** ;
  • un ministère** ;
  • ou autre**...
— «Tu livreras ton  papier (garanti sans pomme de terre aux O.G.M) avant mardi 28 avril 2020, 00h 01, sous pli discret ou par email.  Qu’est-ce que tu fais encore dans ce bureau ? Allez, file ! »

———————————————-
* Pépé, mon poulet, c’est toi, toi qui lis ce défi !
** Tu trouveras le moyen de donner la raison sociale de ton employeur. 


mardi, août 05, 2014

Le Mange Grenouille

Lorsque nous avons fait le tour de la Gaspésie, durant l'automne de l'année 2012, la patronne du "Château de la Terrasse", notre hôtel à Québec, nous avait chaudement recommandé de faire étape à l'auberge du Mange Grenouille, dans la petite ville de Bic.

L'auberge, située au bord de la route, est une grosse maison rouge cassis et framboise écrasée surmontée d'un toit vert. L'entrée, protégée des intempéries par le balcon qui longe tout le premier étage de la bâtisse, et bien que dissimulée en contrebas de la route derrière des plantes auxquelles on a savamment orchestré le désordre, se repère par les deux ifs d'environ trois mètres de hauteur qui l'encadrent, lesquels sont flanqués de deux grenouilles géantes dressées sur leurs pates arrières et tenant dans leur dos une espèce d'amphore. L'attention est également attirée par une collection de citrouilles aussi grosses qu'orange vif.

Descendez quelques marches jusqu'à la porte d'entrée encadrée de deux lanternes d'époque. Un oiseau et un chat en pierre vous accueillent au pied d'une pancarte en fer forgé vous disant "BONJOUR". Vous apercevez des clochettes superposées, également en fer forgé, qui pourraient faire office de sonnette si elles n'étaient pas qu'un simple élément de décoration. Mais ce qui vous surprend avant tout, et vous n'êtes qu'au début de vos surprises, est un très vieux landau en fer et en bois avec une capote de cuir, oublié le long du mur près de la porte, dans lequel un baigneur en celluloïd plus que centenaire dort sous une maigre couverture. Le ton est donné. Avec ce petit côté "antiquaire", vous savez déjà que vous n'êtes pas devant une auberge ordinaire.  D'autant plus que derrière les vitres, des masques barbus éclairés par des candélabres vous surveillent à travers une forêt de plantes vertes.

Poussez la porte recouverte d'une couronne de fleurs sur laquelle est écrit "Entrée des voyageurs" puis écartez l'épais rideau de velours noir et grenat qui forme un sas de protection contre les courants d'air. Alors, ainsi que vous le supputâtes un instant auparavant, chers lecteurs, et comme nous le supputâmes nous-mêmes, nous pouvions affirmer en chœur avec l'énergie de cent mille chevaux vapeur, que nous étions dans une auberge extraordinaire.

J'ai bien conscience que je ne vais pouvoir vous donner ici qu'une idée bien fragile et incomplète de ce qui constitue l'auberge du Mange Grenouille, tant il y avait trop de choses à voir. En tout cas bien plus que deux yeux humains placés du même côté de la tête et servis par une pauvre petite cervelle-passoire peuvent emmagasiner.

Un petit salon baroque à gauche de l'entrée était constitué d'un canapé et deux fauteuils entourant un petit guéridon recouvert de dentelles ainsi que d'un piano droit sur lequel étaient posés quantité de bustes et statuettes. De riches et lourdes tentures encadraient les fenêtres. Chandeliers, lampadaires, multiples coussins, tapisseries gris-perle et épais tapis renforçaient l'impression de confort et de chaleur. De très nombreuses plantes, dont certaines étaient artificielles apportaient des touches de couleur sur le foncé des boiseries qui dominaient l'ensemble. Devant une fenêtre, une grenouille tenait à bout de bras des brassées de fougères.

De l'autre côté de l'entrée, en face de la réception de l'hôtel, était aménagé un coin bibliothèque, lecture, documentation touristique, livre d'or…  Les nombreux livres anciens qui garnissaient la bibliothèque et paraissaient aussi précieux que le livre de Kells, étaient accompagnés, eux aussi, de statuettes, angelots, bougeoirs, baromètre, photographies d'ancêtres, chandeliers, pots-pourris, miroirs et fleurs, le tout sous le regard hautain de deux grenouilles jumelles en déshabillés et sandalettes rouges.

Nous n'avions pas réservé et la réceptionniste nous annonça qu'il ne restait plus que deux chambres sur les vingt deux que compte l'hôtel. La chambre des jeunes mariés et la chambre numéro 5, la chambre rouge. Nous avons opté pour la chambre rouge, allez savoir pourquoi. On nous conduisit jusqu'à notre chambre au premier étage qui faisait partie des chambres du "Haut côté".

Il y a en effet quatre catégories de chambres à l'auberge du Mange Grenouille. Les chambres du "Haut Côté", du "côté cour", du "côté jardin" et du "grenier". Il n'y a pas deux chambres identiques et elles sont toutes décorées sur un thème particulier. C'est ainsi qu'il y a, par exemple, la chambre du peintre, la chambre de l'écrivain  ou la chambre du pêcheur.

La chambre rouge, quant à elle, est… rouge. On s'en rend compte dès le premier coup d'œil. Il n'y a pas tromperie. La tapisserie à losanges est à dominante rouge, la moquette est rouge, le lit à baldaquins est rouge, les tentures sont rouges, le ciel de lit est rouge, les rideaux sont rouges, les coussins sont rouges, les fleurs sont rouges, le napperon du guéridon est rouge. Tous ces rouges se marient bien entre eux. Il y a des tissus damassés, quelques brocarts et lampas et des velours de Gênes. La moire de ces tissus aux reflets changeants et chatoyants est du meilleur effet. Des fleurs, des photos anciennes, un peigne et des brosses côtoient sur une table de maquillage les bustes verdâtres d'un couple de singes habillés, perruqués et emperlousés. Des livres ont été déposés sur les chevets, les tableaux sont des reproductions de Renoir et Rembrandt et  une paire d'antiques jumelles est posée sur une table à côté d'un bouquet de fleurs séchées. Lampes et éclairages indirects dissimulés derrière de fausses fenêtres participent à une ambiance raffinée et sophistiquée.

C'était parfait. Il ne restait plus qu'à aller chercher nos bagages dans la voiture. Nous quittons l'établissement par une petite porte latérale donnant sur un escalier en bois qui nous dépose au bord de la route. C'est précisément à ce moment-là que je l'ai entendu pour la première fois. Le bruit !

THE bruit.

Impossible de le situer quelque part. Impossible de déterminer d'où tombait ce bruit. Les voitures qui passaient ? Non, les voitures paraissaient normales. Ce camion qui s'approchait, peut-être ? Non plus. Ce camion, tout gros qu'il fût, n'était pas responsable. Un mariage devait s'approcher, sans doute, avec son cortège de tintamarres. Non, pas de mariage, pas de sirène, pas d'avion qui s'écrase. Rien. Pourtant, le bruit se renouvela, une fois puis deux, de plus en plus puissant, de plus en plus énorme, de plus en plus monstrueux. Un érable perdit ses feuilles. Au loin, les animaux du parc naturel de Bic se turent, ainsi que les animaux ont l'habitude de le faire à l'approche d'une catastrophe majeure. Les grenouilles stoppèrent tout coassement et les taons annulèrent tous leurs vols.

Mes chaussettes me lâchèrent et je dus tenir mon pantalon à deux mains. Ma vue se brouilla et de l'autre côté de la rue je crus apercevoir une dame entièrement déshabillée sous l'effet de l'énorme, formidable, extraordinaire vibration sonore. Une vibration qui se propageait jusqu'aux vêtements les plus intimes.

Il nous semblait que toutes les catastrophes imaginables (et même les autres) pouvaient s'abattre sur nous si ce bruit devait encore se répéter avec plus d'intensité, ce qui nous paraissait inconcevable. Je croisai le regard de ma femme, un regard où l'effarement tournait à plein régime. Des cercles noirs commençaient à se former autour de ses yeux et sa respiration eut intéressé un spécialiste de l'asthme. Elle prenait progressivement une teinte mauve et maigrissait à vue d'œil. (Je dus admettre ultérieurement que ce dernier point relevait davantage de l'impression que de la réalité).

Inutile de dire que l'on broyait une quantité assez considérable de noir et il ne fait pas de doute que si nous avions été des encornets, notre inquiétude aurait immédiatement déclenché une importante éjaculation d'encre noire.

Notre stupeur se mit à ignorer toutes bornes lorsque le bruit se répéta une troisième fois. Un bruit à être plaqué au mur et à chercher refuge sur un arbre ou un lustre, c'est selon. On se sentait aussi remués que des œufs battus en neige.

A un moment ou à un autre de leur vie, tous les individus sont amenés à coller leurs mains sur leurs oreilles. Pour nous, il semblait que ce moment soit venu, mais l'exercice était compliqué par le fait qu'il fallait en même temps tenir son pantalon et beaucoup d'autres choses encore.

Une épée de Damoclès est déjà désagréable quand on la voit (cependant, on peut encore espérer l'éviter avec un pas de côté au dernier moment) mais elle devient carrément insupportable quand on ne la voit pas. Malgré nos cellules grises en ébullition, nous ne savions à quoi nous attendre. Cela pouvait provenir d'une créature de Frankenstein, d'un quelconque King Kong, d'un brontosaure diplodocus sorti de Bic-Park, ou peut-être même d'un Transformer de l'âge de l'extinction, si les Transformers de l'âge de l'extinction sont bien ce que je pense qu'ils sont… Tout, vous dis-je. La lune serait-elle devenue couleur de sang, aurions-nous baigné dans une lumière de fin du monde ou la civilisation se serait-elle mise à trembler, que cela nous aurait paru compatible avec cet incompréhensible bruit. Mais rien de tout cela. Pas le moindre nuage dans le ciel et à part la dame nue de l'autre côté de la rue, personne ne s'alarmait du phénomène qui ne semblait incommoder que les animaux.

Pourtant, le monstre existait bien. Dissimulé jusqu'à cet instant par une abondante végétation, il surgit à cinquante mètres de nous et passa à grande vitesse en déroulant ses interminables anneaux de ferraille dans un infernal tohu-bohu de boggies de wagons.

Avant que ce vacarme ferroviaire ne s'évanouisse totalement, le gigantesque train de marchandises nous gratifia d'un ultime coup de sirène et sa corne de brume cracha une fois de plus ses terribles décibels à deux kilomètres à la ronde, provoquant un nouveau double-salto arrière de nos trompes d'Eustache qui n'en pouvaient mais.


samedi, décembre 22, 2012

Les gnomes à l'huile de tourneboule


Inutile de dire que mon visiteur était très déçu de ne pouvoir utiliser mon nègre pour réaliser ses exercices d'écriture.

Il marchera mieux un jour prochain, l'assurai-je. Il fait l'objet de toute mon attention et je réglerai bien vite ce léger problème qui m'empêche de partir à la conquête d'un marché prometteur.  Il faut passer cette période de rodage.

Pour oublier cette petite déception, je vais vous faire déguster un ou deux gnomes à l'huile de tourneboule. Vous m'en direz des nouvelles ! Il s'agit d'une délicieuse gourmandise dont se régalait déjà mon trisaïeul lorsqu'il était à la fac. Celui-là même qui a inventé le nègre.

J'ouvris donc une boite qui me restait de l'ancêtre, mais la date de péremption était largement dépassée et, visiblement, mes gnomes n'étaient plus très frais.

Le cauchemar continuait.

Je bafouillai quelques mots d'excuse, mais mes paroles furent emportées au loin par l'expression subite de son hilarité. De toute évidence, mon visiteur était convaincu de se trouver chez des personnes dont toutes les parties du cerveau n'étaient pas correctement reliées entre elles. Son visage passa rapidement du plaisant au sévère et il me lança un regard glacé, les lèvres pincées comme s'il venait de sucer un citron pas mûr.

Gêné, je baissai les yeux et constatai avec effarement que le lacet de sa chaussure gauche était deux fois plus court que celui de sa chaussure droite.

Je sais ce qu'il vous faut, lui dis-je : une machine à fabriquer les lacets de chaussures.

Il fit demi tour et partit en courant.


La machine


Voilà bien une heure  que je déambulais dans les rues de mon quartier, ne sachant que faire en attendant la nouvelle distribution de mots d'Olivia. J'étais sur le point de regagner mon domicile lorsqu'un inconnu courut derrière moi et me tapa sur l'épaule en disant : "Félicitations pour votre dernière prestation, c'était du grand art".

Constatant sur mon visage l'air ahuri de l'homme qui a eu ri mais ne rit plus, il renchérit : "Je veux parler de votre dernier exercice d'écriture sur "Désir d'histoires". J'ai lu les commentaires élogieux qui en ont été faits. Je partage, je partage…"

Certes, l'occasion était belle pour plastronner, me pavaner, abonder dans son sens en lui fournissant, sans compter, des formules lapidaires résumant magnifiquement ses propos dithyrambiques, mais vous me connaissez, j'ai préféré le mettre en garde contre les opinions hâtives, péremptoires, irréfléchies et les éloges excessifs.

-- Je n'ai aucun mérite, lui dis-je, une machine fait les exercices pour moi.

-- Ah, ça ! Une machine ? Vous voulez dire une astuce, un procédé, un truc quoi. Ce qui s'appelle l'expérience…

De toute évidence, l'ahurissement avait changé de bord.

-- Non, non, j'ai bien dit : "une machine" lui redis-je bien. Mon trisaïeul l'inventa au début du XIX° siècle et je m'emploie actuellement à la perfectionner. Nous sommes arrivés devant ma porte. Si vous avez quelques instants, je vous montre l'objet.

-- Je courais à la pharmacie pour soulager ma belle-mère qui se tord de douleurs, mais il est des devoirs de curiosité dont on ne peut s'affranchir. Je brûle de voir cette merveille, dit-il sur un ton etnesque, strombolique, vésuvien.

 Amis lecteurs, dont les yeux avides et exorbités parcourent ces lignes, je vous invite à découvrir en même temps que mon visiteur impromptu, cette surprenante, incroyable et époustouflante machine. L'objet, de petite taille, est de couleur noire (ce qui donnait à mon trisaïeul une raison supplémentaire de l'appeler "Le nègre") et a la forme d'un cube. Dans son étonnante simplicité, comme le sont habituellement les objets magiques, il ne laisse apparaître qu'une manivelle et deux fentes ne permettant le passage que d'une feuille de papier.

-- L'utilisation est enfantine, expliquai-je. Il suffit d'inscrire les mots souhaités ou imposés sur une feuille de papier que l'on glisse de ce côté du nègre, puis de tourner la manivelle jusqu'à ce que la feuille ressorte par l'autre fente, avec un exercice entièrement rédigé. Pas la peine de se fendre davantage. L'opération ne prend guère plus d'une minute.

La bouche de mon visiteur s’ouvrait et se fermait comme celle d’un poisson rouge tombé du bocal.

-- Une petite démonstration sera plus parlante, dis-je, tout en inscrivant quelques mots sur un bloc posé à côté du nègre.

J'avais écrit les premiers mots me venant à l'esprit : père, or, pauvre, mur, monde et oeil. Je détachai la feuille du bloc et l'engageai dans une fente de la machine. Mon visiteur surveillait chacun de mes gestes et cherchait à comprendre sans oser intervenir. Je tournai la manivelle jusqu'à ce que la feuille ressorte de l'autre côté. Lorsqu'elle fut entièrement sortie, je la lui tendis sans même la regarder.

-- Que lisez-vous à présent ? Lui demandai-je.

-- Il est écrit : "Les yeux du père disaient : « Que c’est beau ! Que c’est beau ! On dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs »".

En lisant cette phrase parfaitement composée, ses yeux sortaient de sa tête comme ceux d'un escargot. Incroyable, incroyable, incroyable, répétait-il sans pouvoir articuler autre chose.

Je ne réussis à interrompre ce chapelet d'incroyables qu'en lui proposant de parfaire la démonstration avec la dernière récolte d'Olivia qui venait d'arriver. Voilà qui écartait toute suspicion de manipulation et tout trucage.

Je copiai rapidement une partie de cette sélection : bras, malheur, soutenir et provincial, que la machine me restitua dans la phrase "Il soutint ce provincial accablé de malheurs en lui prenant le bras".

Laissez-moi essayer, supplia mon visiteur. Il prit une feuille du bloc et recopia avec le crayon que je lui tendais les mots partout, corail, emprise, verre et goût. Il s'appliqua du mieux qu'il put et lut sur la feuille qui s'exfiltra lentement de la machine "Partout le goût du corail emprise du verre".

-- Mais ça ne veut rien dire ! S'exclama-t-il.

-- Evidemment ! Cette phrase ne veut rien dire. C'est bien là mon problème. Pour une raison incompréhensible, le nègre ne marche qu'avec moi. Vous pensez bien que dans le cas contraire, il y a longtemps que j'aurais commercialisé cette machine, au risque de me faire accuser de nouvelle traite des noirs.