jeudi, février 03, 2022

Le journal intime


 Dans la matinée du mercredi 19 janvier — il devait être environ 7h30 — une violente explosion a totalement saccagé un appartement de la rue Romain Roussel, déclenchant un incendie qui s’est rapidement propagé dans les étages. Une fuite de gaz a d’abord été soupçonnée mais les services techniques de chez ENGIE ont balayé cette hypothèse, l’immeuble n’étant pas alimenté en gaz naturel. Les secours, dont la rapidité d’intervention a été unanimement saluée, ont pu faire évacuer les occupants mais n’ont pu sauver la bâtisse, de conception ancienne, qui s’est écroulée sur elle-même, rapidement réduite à l’état de ruine fumante.


Dès le lendemain, le capitaine Marleau et le capitaine des pompiers se sont rendus sur les lieux pour essayer de déterminer les causes du sinistre. Ce qu’ils avaient sous les yeux ressemblait à ce que devait être le monde avant sa création, durant le règne du chaos. Tout n’était que gravas d’où s’échappaient encore quelques fumeroles persistantes. Alors qu’ils étaient sur le point de partir en se perdant en conjectures, l’attention du capitaine (l’article de presse ne précise pas lequel) fut attirée par une espèce de cahier dont la brise matinale tournait gentiment les pages. Il s’agissait d’un journal intime qui avait certainement quelque chose à révéler pour avoir miraculeusement survécu à ce drame. 


2 janvier 2022


J’ai lu que 873 véhicules avaient été incendiés la nuit du réveillon. On sait respecter les traditions dans notre pays. Il y en a qui s’amusent pendant que je végète devant ma télévision à surveiller l’évolution de la pandémie. Je n’attendrai pas une année de plus pour enfin connaître les bonheurs que procurent les drogues. Les jeunes s’envoient en l’air en se gavant de poudres de toutes sortes et je pourrais mourir sans avoir vu le moindre petit éléphant rose ! Il n’en est pas question. C’est décidé. J’ai vu que l’on pouvait se procurer ce genre de produits sur internet et je vais commencer mes recherches.


5 janvier 2022 


C’est plus difficile que je le pensais. La plupart de mes recherches me ramènent aux frères Bogdanoff sans que je puisse me l’expliquer. J’ai beau chercher avec tous les mots clés possibles, héroïne, cocaïne, crack, ectasy, morphine, mescaline, j'ai du mal à trouver en vente libre les substances qui me permettraient de concrétiser mon projet. Même l’hydroxychloroquine est impossible à obtenir. Je suis déçu, très déçu !


8 janvier 2022


On m’a proposé un échange, mon pass vaccinal contre un sachet de poudre, mais j’ai refusé. D’abord un sachet ne me suffira pas et surtout, je crois avoir trouvé un filon beaucoup plus intéressant. Grâce à mon dictionnaire des synonymes, j’ai enfin trouvé une adresse qui veut bien me vendre ma drogue à un prix défiant toute concurrence. J’en ai profité pour en commander cinquante kilos. Si j’en ai trop, je pourrai toujours en revendre et prendre un bénéfice au passage. Je suis impatient de recevoir mon colis. J’ai demandé un envoi confidentiel.



13 janvier 2022


Mon colis est arrivé à l’instant même où j’apprenais que notre Ministre de la Santé, Olivier Veran, était testé positif malgré ses trois doses de vaccin. Ma déception a été énorme. Non pas que le Ministre soit testé positif, mais alors que je pensais recevoir cinquante kilos de cocaïne, j’ai reçu en fait cinquante kilos de haricots secs. Hurlant de rage, je m’apprêtais à rédiger une lettre de réclamation injurieuse, et menacer cet arnaqueur de le trainer devant les tribunaux lorsque ma chère et tendre épouse m’a fait remarquer qu’il ne serait pas judicieux de passer par les voies judiciaires pour ne pas avoir été livré de la drogue attendue. Elle a ajouté que la livraison correspondait bien au bon de commande puisque j’avais demandé cinquante kilos de coco. 

Pour enfoncer le clou, elle a ajouté qu’il y avait bien longtemps qu’on ne disait plus la coco pour désigner la cocaïne. En vérifiant cela dans mon dictionnaire des synonymes, j’ai en effet constaté qu’il y avait entre parenthèses la mention « vieilli » en face du mot coco. Il m’a fallu plusieurs heures pour me calmer et pouvoir à nouveau réfléchir sur la conduite à tenir.


14 janvier 2022


La nuit porte conseil. Je déteste le gaspillage et je voulais vivre en 2022 une nouvelle expérience. Évidemment, je regrette qu’elle ne puisse se réaliser avec la cocaïne, mais je vais la faire en mangeant les fayots dans le plus court laps de temps possible. Peut-être pourrai-je rentrer dans le livre des records à défaut de voir des éléphants roses. N’empêche que ma déception est énorme.

De plus, Jean-Jacques Beineix et Ricardo Bofill sont morts, ce qui n’arrange rien pour mon moral en berne.


16 janvier 2022


Je ne sais pas si j’ai eu une bonne idée. La précipitation est mon principal défaut. Je suis parti sur les chapeaux de roue et j’ai déjà mangé 14 kg  de fayots. Ce n’est pas une sinécure. L’expérience est gonflante. J’ai des gaz à gonfler un dirigeable. 

Ma chère et tendre épouse reconnait le pet comme mode d’expression contenant des vertus comiques certaines, mais prétend que l’odeur libérée est cruelle, qu’elle dévaste les fosses nasales, se répand, se précipite, s’infiltre, s’entortille, envahit, conquiert, asservit, tue les autres odeurs et ridiculise les parfums. Je la calme en lui demandant de considérer cela comme une expérience scientifique.


17 janvier 2022


C’est très dur. Voilà trois nuits que je ne dors plus. Mon état intestinal doit être extrêmement modifié. Je devrais dire viscéralement transformé. J’ai l’impression d’avoir un zeppelin dans les boyaux. Il règne dans l’appartement une robuste odeur de bovin diarrhéique. Ma chère et tendre parle d’odeur méphitique, de relent de ménagerie et d’égout. Elle parle aussi de retourner chez sa mère. 

Malgré ses menaces, il est hors de question que j’interrompe cette expérience alors que je suis à deux doigts de rentrer dans le livre des records. Il ne me reste plus que vingt kilos de fayots à ingurgiter. 


18 janvier 2022


Je n’en peux plus. Je dois ressembler à un Bibendum souffrant d’aérophagie aiguë. Je deviens fou mais je me rassure en me disant que je ne suis pas le seul. Après « Ils étaient dix », voici « Blanche Neige et les sept créatures magiques » ! Et le gouvernement s’enferre dans sa volonté « d’emmerder » les Français non vaccinés comme s’ils étaient responsables de tout ! Ma chère et tendre est partie chez sa mère après deux malaises olfactifs. 

Je vais aller m’inscrire au club des nyctalopes insomniaques.

Des fois, je me dis que j'aimerais mourir comme mon grand-père : calmement, sereinement, pendant mon sommeil. Et pas en hurlant de panique, comme ses passagers.


19 janvier 2022


Je suis sur le point d’exploser. Je me tords de douleur mais il ne me reste plus qu’un petit fait-tout de fayots que je vais ingurgiter en guise de petit déjeuner. Ce n’est pas le moment de caler si près du but. Ensuite je m’en grillerai une petite, histoire de faire passer ce putain de goût de fayots que j’ai dans la bouche…



Le journal s’arrêtait ici. Brutalement. « Eurêka ! » hurla le capitaine en sautant de joie. (Je ne sais plus si c’était le capitaine Marleau ou le capitaine des pompiers).



dimanche, janvier 23, 2022

Un voyage épique

 


Il m’est bien pénible

De mouvoir ma langue

Face à l’indestructible

Qui nous rend exsangues.


Nombre de guerriers

Ont acquis renommée

En frappant du glaive

Sans relâche ni trêve.


C’est au cours d’un voyage

Qui nous mit au supplice

Que nos coeurs fous de rage

Crièrent à l’injustice.


Tous s’attirèrent la fureur

De l’animal piqueur

Se jouant de nos armes

Nous plongeant dans les larmes.


Nous sombrons dans la désespérance

Car l’immonde a osé

Foudroyer à outrance

Nos valeureux guerriers.


Nous avons nourri

L’illusoire espoir

Qu’une épée rougie

Voulait dire victoire.


En voulant traiter

Rudement la bête

Nous avons tranché

Nos jambes et nos têtes.


Il convient de maintenir droit

Le char de la raison

Et de se demander pourquoi

Sont morts nos compagnons.


Cap-des-Tempêtes a bien parlé

Les faits sont authentiques

On ne dégaine pas une épée

Pour tuer un moustique.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

samedi, janvier 22, 2022

Un homme extraordinairement ordinaire.

 Un homme extraordinairement ordinaire. Ainsi qualifiait-on Monsieur Durand. Mais cela ne présumait en rien de son destin hors du commun.


Taiseux de nature, il n’avait pas besoin de mots pour expliquer les raisons de son éclatante réussite. Sa dernière cravate et son plus beau chapeau témoignaient de celle-ci, chaque dimanche à la messe, auprès des paysans de la région.


Il avait commencé par être éleveur d’ornithorynques, dans l’espoir de vendre leur fourrure. Il avait construit des cabanes qui ressemblaient à des poulaillers et avait travaillé d’arrache-pied à la fabrication d’une machine qui distribuait automatiquement la nourriture aux animaux. Elle fonctionnait avec le moteur d’un vieux tracteur, couplé à la courroie d’une lessiveuse de récupération.


Mais bien qu’ils pondent des œufs, les ornithorynque ne sont pas des poules. Ils vivent dans des terriers et ne se plaisent qu’en Australie. Ils ne se nourrissent pas de graines mais d’écrevisses, de larves et de vers de terre.


Ce fut donc un cuisant échec et Monsieur Durand ne put continuer dans cette direction.


C’est à cette époque qu’il ouvrit une boutique de fleurs de pruniers. Contre toute attente, ce produit connut immédiatement un énorme succès, qui ne s’est jamais démenti.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

Le prince du macadam

 

Ils sont arrivés, se sont assis bruyamment et ont hurlé qu’on leur serve à boire et à manger.


Ils étaient bien une trentaine à avoir laissé leurs machines encore fumantes devant le petit café, des engins d’apocalypse, décorés sur le thème des pires monstres des mythologies les plus dévoyées.


Seul le chef de la bande était matelassé de cuir et criblé d’une clouterie rutilante agrémentée d’une impressionnante collection de pin’s publicitaires.


Il retira son casque intégral recouvert d’autocollants et le tendit à l’obséquieux crapaud eczémateux dont il était flanqué.


Sa crête de Huron, de couleur rouge cardinal et verte anis, libérée d’un long voyage, se redressa en frissonnant, et les multiples anneaux qui ornaient le pourtour de son oreille gauche cliquetèrent lugubrement.


Devant l’immobilisme de la serveuse pétrifiée de terreur, le monstre se leva et la fixa de son unique œil encore en vie, au fond duquel brillait l’éclat fiévreux d’une haine définitive vouée à l’humanité toute entière.


Le reste de la bande retenait son souffle. L’air poussiéreux aux relents de transpirations et d’hydrocarbures était palpable.


Il se pencha lentement au dessus de la table sur laquelle était alignée une collection de bols blancs à l’usage incertain et articula en détachant chaque syllabe : « Et que ça sau-teu, ou je te sau-teu ».


Ce mot d’esprit provoqua un éclat de rire collectif et un réflexe de survie de la soubrette qui saisit le premier bol à sa portée et le remplit de soupe.


Le prince du macadam blêmit. Son œil de verre roula dans son orbite cependant que l’autre se fendillait de veinules rougeâtres. De toute évidence, les deux hémisphères de son maigre cerveau se livraient un combat sans merci dont l’issue dévastatrice ne faisait aucun doute.




(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

mardi, janvier 18, 2022

Les douze coups de minuit



Tous les soirs, c'était la même farce : Alors que j'étais sur le point de m'endormir après avoir avalé un demi tube de somnifères dans un grand verre de whisky, l'orchestre du Boucan sublime, un groupe de fêlés qui croyait jouer du jazz, partait faire du bruit dans la rue en quittant bruyamment la boite de nuit au dessus de laquelle j'habitais.


Je logeais à cette époque dans un petit hôtel sordide, en compagnie d'un régiment de cafards et de quelques souris neurasthéniques.


A la lueur incertaine d'un néon publicitaire qui saignait sporadiquement dans ma piaule, je saisis sur le tabouret qui me servait de table de nuit, une fiasque violette et déglutis quelques rasades d'un liquide noir propre à réveiller les morts et les pousser à faire justice au milieu de la nuit.


Après avoir dévalé sur mon postérieur un étroit escalier en colimaçon, je rattrapai la bande du Boucan sublime sur le trottoir et les gratifiai d'une volée d'épithètes traduisant des mois de contrariété et de rancœur accumulées, leur signifiant que leur comportement n'aurait pas été toléré sur le gaillard d'avant d'un bateau de pirates.


Le plus grand de la bande qui jouait de la clarinette, se retourna vers moi en me demandant si je ne me payais pas sa tête. Il avait un oeil au beurre noir et était habillé comme un bagnard avec un bonnet rouge. Je lui dis – j'étais encore sous l'effet du liquide noir – que rien au monde ne pouvait m'inciter à m'offrir sa tête répugnante. Il passa soudainement du beau fixe à tempête comme un baromètre détraqué et se mit à me parler comme s'il se trouvait à cinq cents mètres de moi.


J'admets que j'avais versé un seau d'eau froide sur son enthousiasme mais je trouvais exagéré qu'il se dise prêt à exposer mes entrailles au soleil.


Le plus laid de tous leva sur moi ses baguettes de tambour. Je les saisis avant qu'il ne s'en rende compte pour les lancer dans le caniveau. Il me regarda avec l'air d'un ours auquel on aurait pris son miel, passa sur son front une main de la taille d'un jambon et entreprit de me courir après, suivi de ses camarades de bruit.


Encombrés de leurs saxos, trompettes, violons et tambours, ils ne coururent pas longtemps. Hélas, moi non plus.


Alors que je me retournais pour surveiller leur progression, je me cognai brutalement contre un réverbère qui me fit voir trente-six aurores boréales en Technicolor. Lorsque je réussis à rassembler mes esprits qui avaient le plus grand besoin d’un traitement d’urgence, tout le groupe m’entourait sur le trottoir et j’avais l’impression de me trouver face à face avec toute l’horreur et la malédiction cachées de l’existence.


Le clarinettiste que j’avais insulté était penché sur moi et m’avait attrapé par le col. J’étais aussi calme et nonchalant qu’on peut l’être en face d’un type de trois mètres de haut avec un œil poché et l’autre qui vous regarde comme un chalumeau oxyacétylénique.


Il décida de m’enfoncer sa clarinette dans la gorge et les autres entamèrent un compte à rebours qui devait marquer le début de mon supplice. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé au milieu de mes amis qui braillaient le décompte de la nouvelle année. Je leur avais pourtant bien dit que l’excès d’alcool me plongeait toujours dans d’affreux cauchemars !




(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

lundi, janvier 17, 2022

Les rumeurs

 Reste-t-il un seul lecteur pour se souvenir du tourbillon d'événements surprenants et de cette tempête de faits incompréhensibles auxquels je me suis trouvé confronté dans mes aventures avec « Monsieur D » ?

Je pense à cet instant très particulier où j’étais passé de l’autre coté du miroir et m’étais retrouvé dans cette salle immense qui aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Son décor était composé de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles et de personnages célèbres.


Le silence n’était troublé que par un léger bruissement de murmures confus et indistincts qui semblaient provenir d’un angle de la pièce. Mes yeux s’accoutumant peu à peu à la semi obscurité qui régnait en ces lieux, je devinai plus que je ne vis, une porte basse dissimulée derrière une épaisse tenture noire. Je m’approchai et écartai doucement la grossière étoffe poussiéreuse. Une inscription était gravée en lettres gothiques dans le bois de la porte : « Salle des rumeurs ».


La curiosité me poussait à poursuivre vers ce qui paraissait être la seule issue de ma quête, mais la porte résista. Le trou de la serrure ne me permit pas davantage de savoir s’il y avait un mouvement à l’intérieur. Je ne parvenais qu’à saisir des bribes de phrases psalmodiées dans un chuintement asthmatique par des gorges emplies de brouillard. 


Le prince charmant ne peut pas baiser le front de la belle au bois dormant parce qu’elle n’est pas consentante. Il a pu le faire, il ne le peut plus la la lère… 

L’oligarchie mondiale cherche à mettre en place une société de surveillance et entame le processus avec un pass vaccinal qu’elle souhaite rendre progressivement obligatoire


J’avais enfin trouvé l’origine des rumeurs.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)


mardi, janvier 11, 2022

De Rechef, alias La Boussole

Le nom de mon super-héros, pour cent mille euros, je ne le dirai pas.

À moins que l’un de mes lecteurs ne me remît la somme de la main à la main ou bien sous forme de chèque de banque.


Allez ! Exceptionnellement, parce que c’est ma première nouvelle de l’année, je vais vous le dire. Ce sera mon cadeau de nouvel an, un cadeau de valeur ainsi que vous pouvez l’apprécier à la lecture du premier paragraphe. Le super-héros de cette histoire n’est rien moins que le comte de Rechef. Oui, de Rechef, celui qui est marié à la comtesse Tation connue pour son titre de Miss Beauté Intérieure en 1995, ses escarpins en peau de bébé crocodile et ses bagues grosses comme des tumeurs déjà bien avancées.


D’ailleurs, il n’y a pas deux de Rechef. Du moins avec une telle face de raie et une pareille fesse de rat. On peut bien se moquer de lui puisque toutes les railleries et critiques dont il fait l’objet glissent sur son âme sans plus l’incommoder que le ferait un bouchon de liège jeté par une petite fille sur la peau d’un rhinocéros.


Toutefois, pour la bienséance, je vais le désigner dorénavant sous le nom de La Boussole, parce qu’il faut bien l’avouer, il vit dans la crainte perpétuelle de perdre le nord. C’est en effet ce qui pourrait lui arriver de pire dans son rôle de super-héros sauveur du monde.


Bien sûr, La Boussole travaille dans la discrétion. Tout le monde pense qu’il est conducteur de travaux, mais ce n’est là qu’une couverture afin de réunir les quatre thèmes d’écriture du mois dans l’accomplissement de sa mission héroïque.


L’histoire que je vais vous narrer est des plus curieuses, et l’on a écrit bien des romans pour moins que cela. Elle vous fera bondir comme si vous étiez assis sur un porc-épic en colère et vous laissera un souvenir imprescriptible.


En effet, il manque à de Rechef, pardon La Boussole, tous les ingrédients du super-héros. Bien qu’ayant toujours été impressionné par le courage de ses semblables, il ne lui est jamais venu à l’idée de s’arrêter quelques instants pour ramasser le sien à deux mains. Son intelligence est tout à fait équivalente à son courage, car il n'a pas le moindre soupçon de l'une ni de l'autre. Cet air d’intelligence factice qu’il arbore lui vient seulement de ce qu’il mange énormément de poisson. D’ailleurs, je me demande combien pèse son ersatz de cerveau nébuleux et asthmatique car il est du genre à avoir plus ou moins vidé son sac quand il a dit « alors, quoi de neuf ? » .


Un jour qu'il buvait un coup à « L’œil », une taverne improbable plantée au milieu du Champ des Conjectures, et qu’il participait comme chaque année au fameux concours de circonstances, s’échangeaient autour de lui les vues les plus fumeuses sur la façon la mieux appropriée de sauver le Monde des maladies scrofuleuses, parenchymateuses et pestilentielles.


C’est alors que lui vint cette idée qui ne cesse, depuis, de diviser le monde et alimenter les médias : imposer un pass vaccinal. Chacun se fera son opinion...


Une Licorne ou un dragon ?

 

Alors que l’horizon est enflammé d’un glorieux Technicolor et que le soleil s’abîme doucement derrière une mer violette en tirant à lui toutes les couleurs de la côte, le silence n’est troublé que par le ressac des vagues contre la falaise et une rumeur persistante qui monte de l’auberge L’arquebuse.


La silhouette de la taverne, de sinistre réputation, se dessine sur la lande, dans les rubescences du soleil couchant, et il s’échappe de sa cheminée des éclats de voix mêlés à des lambeaux de fumée noirâtre.


À l’intérieur, le spectacle qu’elle offre est un croisement entre des scènes d’orgie et quelque basse forme de la vie des marécages. Ce ne sont que sauvages en délires, ivres, hébétés, hideux, qui crient et inspirent le dégoût plus que la pitié, des visages irradiés par l’alcool, des faces écarlates aux groins dilatés, de pitoyables reliquats humanoïdes qui s’étouffent dans la bière et le mauvais vin. On se donne de grandes claques dans le dos, on refait le monde et on tranche par troupeaux les noeuds gordiens les plus inextricables.


Ces gueux se font servir par quelques créatures émaciées aux yeux caves, à demi nues, chargées de chopes et de bijoux fantaisie aux formes extravagantes. Il monte de ces filles une odeur âcre et grisante, une odeur de fauve, une odeur de musc et de chair battue par le travail, une odeur de porcherie surmenée.


À un moment donné, dans ce temple de l’éthylisme, au milieu de ce brouhaha et de cette confusion indescriptibles, un homme hurla plus fort en tapant du poing sur la table : « Parfaitement, capitaine, j’ai tué une licorne ! ». 


Le silence se fît. Un silence tendu. Une bulle de silence pesant dont profita le perroquet qu’il avait sur l’épaule pour inviter l’assistance à écouter son maître. C’était un gros homme, court et tassé, très étrange. Il avait un ventre énorme, qui croulait en bourrelets flasques sur des cuisses presque maigres, une face toute rose et glabre, des cheveux verts qui lui plaquaient aux tempes.


En face de lui, un grand sécot, avec une touche de vieux brigand et une moustache qui lui cachait une partie de la figure, osait prétendre la chose impossible.


Espèce de freluquet, c’était à la bataille de Waterloo ! hurla le gros homme.


Éééééééécouteeeez ! Éééééééécouteeeez ! Répétait le perroquet.


Freluquet n’était sans doute pas le terme approprié. Ce capitaine, s’il était bien capitaine, devait faire ses deux mètres, avait une tête taillée à la serpe et des yeux durement brillants.


Un troisième larron, la bouche poisseuse et l’élocution pâteuse - il avait sans doute des marteaux-pilons dans le crâne et un sac de coton dans la bouche - voulut faire allusion à la mythologie celte, à moins qu’il ne s’agisse de la mythologie germanique ou grecque… ou bien encore romaine. Il se mit à chercher ses mots, dont la plupart étaient probablement connus, mais personne n’avait le temps d'attendre qu'il les retrouve, d’autant plus qu’il avait une haleine à faire avorter les mouches. Le capitaine le fit taire en lui décochant un formidable coup de poing, que le spécialiste en licornes para fort habilement d’ailleurs avec son oeil gauche avant de glisser doucement sous la table. Cette conduite était considérée, somme toute, normale à L’Arquebuse, où beaucoup de monde avait déjà l’allure et le maintien de cadavres découverts après un séjour prolongé sous l’eau.


Devant ce spectacle, une partie des ivrognes avaient allumé leur pipe pour se camoufler derrière la fumée, tandis que les autres survivants pour qui les murs avaient perdu la notion de ligne droite, cherchaient la sortie en titubant comme des chiens pris de nausée et en brassant l’air pour attraper d’invisibles mouches.


Il faisait partie du cinquième régiment. Celui du colonel Charles Albert Louis Alexandre Henri Van der Burch, martela le gros homme, le Lichte Dragonders ! Le cinquième régiment des dragons légers !


Éééééééécouteeeez ! Éééééééécouteeeez ! Répétait inlassablement le perroquet.


Ta gueule, le volatile ! Tu as tué un Dragon et non pas une Licorne riposta le capitaine en remuant excessivement les muscles de ses mâchoires. Tu es tellement saoul que tu ne fais plus la différence.


Il y a des Dragons-Licornes essaya de se justifier le gros homme qui avait perdu de son assurance dans des proportions assez considérables…



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

dimanche, janvier 09, 2022

La coquette

 Je ne sais plus par quel miracle je n’ai pas raté ma cible, pardon je voulais dire ma correspondance, tant la jeune fille à mes côtés était d’une beauté surhumaine. 

Je suis d’ailleurs effrayé de mon insuffisance à vous décrire cette plante magnifique.

Le torrent sombre de ses cheveux qui n’avaient jamais connu les ciseaux, s’écoulait en multiples cascades et magnifiait un visage à arrêter les pendules. Jamais les vibrations d’une rame de métro ne firent trembler ses luminaires au fond de prunelles plus pures.

Fine, svelte, avec des rondeurs d’une volupté presque immorale, elle portait un pantalon si moulant que je pouvais à peine respirer.

J’essayais vainement de m’extraire de l’abîme de son décolleté lorsque l’individu extraordinairement quelconque qui dormait en face d’elle l’instant d’avant entama un cortège de banalités propre à assommer d’un coup un essaim d’éléphanteaux.

La jeune fille à l’indicible beauté l’interrompit par un péremptoire : Ne perdez pas votre temps, monsieur, je suis sourde et muette.

L’individu formidablement quelconque se mit alors à ouvrir et fermer la bouche en silence, comme un poisson rouge tombé du bocal.

Quant à moi, je battis le record du saut en hauteur, départ assis. Il me paraissait impossible d’avoir entendu ce que j’avais entendu.

La jeune fille, plus angélique qu’un ange et plus gracieuse qu’une déesse, se tourna vers moi et me confia : Je suis ventriloque et je lis sur les lèvres.

Pourtant, remarqua l’individu horriblement quelconque, vos lèvres bougent !

Pure coquetterie, précisa-t-elle.

En montant dans le train qui devait m’amener jusqu’au lac Baïkal, je me demandais quelles autres surprises me réservait ce voyage.


(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

mardi, décembre 14, 2021

Un violent corps à corps

 

Me croirez-vous si je vous dis que j’ai eu un violent corps à corps sur la margelle d’une fontaine  avec un lutin édenté sous le regard indifférent de la lune bleue ?


Ne riez pas, esprits superficiels ! Si les quatre thèmes imposés du mois de décembre sont réunis dans ce terrible événement, cela est pure coïncidence et un coup du Destin qui nous attend toujours au coin de la rue, matraque à la main.


Ah ! Vous me croyez ? J’avoue que je m’attendais plutôt à une réponse négative de votre part.


Alors, bien sûr, vous souhaitez que je vous raconte les circonstances qui m’ont conduit jusqu’à cette fontaine, et amené à rencontrer un lutin édenté et à l’anus artificiel. Je vais donc vous narrer par le menu, service compris et sans supplément, ce qui s’est passé ce soir-là. Ce n’est pas que la chose comporte un intérêt excessif, je n’ai pas la vanité de penser que ma vie puisse offrir le moindre intérêt, ou le plus petit agrément à être racontée, mais ça tiendra de la place et je ne perds pas de vue que mon récit doit « viser les trois mille signes, espaces compris ».


Donc, cela s’est passé au terme d’un cycle de conférences du plus haut intérêt auquel je participais. Les premiers sujets traités concernèrent l’influence de l’hippopotame sur le niveau des fleuves, puis  celle des plissements alpins de l’ère tertiaire sur la fabrication des crèmes antirides.


Ma prestation fut d’autant plus enthousiasmante qu’elle intervenait après celle d’un orateur atteint de troubles psychotiques sévères qui parla des massages tantriques pour s’élever jusqu’à Vishnou pendant la période brahmanique post-shivaïque. Après une violente philippique, ce mythologue mythomane saoula son auditoire d’enveloppantes circonlocutions pleines d’anacoluthes et de pédantes tapinoses. Aussi, le public fut-il soulagé lorsque vint mon tour pour lui parler de la constipation, des occlusions intestinales et de la terrible apopathodiaphulatophobie. C’est un sujet que je maitrise bien et je peux me vanter de n’avoir jamais glissé dans la diarrhée verbale. Mon générateur d’effets waouh, wahou, whaou, ouaouh, ouahou, tournait à plein régime. La foule applaudissait à tout rompre. Je suis habitué aux hourras. Il suffit d’attendre que la poussière retombe. Lorsque le plâtre cessa de tomber du plafond, je pus entamer la dernière partie de mon propos concernant le grand projet de transit intestinal.


C’est à ce moment-là que cet affreux lutin, cet abominable homme de Noël, voulut m’apporter la contradiction. Il prétendait qu’il avait un anus artificiel Bluetooth, ce qui le dispensait de se déplacer pour faire ses besoins. 


Nous approchions du vingt-cinq décembre et il y avait des Pères Noël partout. Autant vous dire qu’ils n’étaient pas là par hasard. Avec tous ces Pères Noël dans la salle, j’ai vu rouge et je suis sorti m’expliquer dehors avec ce lutin morveux. J’ai pour principe de ne jamais laisser Pandore ouvrir sa boite pendant mes conférences.


Après un atterrissage forcé sur la margelle de la fontaine, il m’avoua qu’il avait été perturbé par sa jeunesse d’enfant sauvage élevé par un couple de crapauds.


Derrière le mur

 


— Alors, Simplicius, est-il exact que la terre bouge ?


— Taisez-vous, malheureux ! Evidemment pas ! 

Me croyez-vous assez obscurantiste, Salviati, et assez complotiste, pour imaginer comme ce fou de Giordano Bruno, que la terre n’est pas immobile ? Cet adepte du copernicanisme ne méritait que le bûcher qui l’a emporté en fumée. Figurez-vous qu’il étudiait depuis des années le De Revolutionibus Orbium Coelestium !


D’ailleurs, ce bon Galilée est revenu sur cette théorie dont il prétendait détenir des preuves. Sans mauvais jeu de mots, vous admettrez qu’affirmer que la terre bouge, c’est le monde à l’envers. Il s’est rétracté de justesse devant le Tribunal de l’Inquisition car cela sentait le roussi pour lui. Il s’est abjuré sur le fil ! Et quand je dis « sur le fil », c’était vraiment « sur le fil », in extrémis si vous préférez, et le Tribunal, dans sa grande bienveillance, s’est contenté de l’assigner à résidence.

Au demeurant, nous avons pu anéantir ces théories fantaisistes en apportant la preuve du contraire.


— Comment cela ?


— Un cousin de ma belle-soeur nous a rapporté qu’un mousse, ayant servi sur le Don de Dieu, ce navire de cent cinquante tonneaux parti à la découverte de nouveaux mondes, a raconté que le bateau avait du faire demi tour après avoir rencontré un mur en haute mer. Un mur impossible à contourner. Un mur infranchissable.


— Et qu’y avait-il derrière ce mur ?


— Qu’y avait-il derrière ce mur ? Vous en avez de bonnes, vous. Comment voulez-vous que je le sache ? Le vide, certainement. Suggérez-vous de l’abattre ? Nul ne souhaite que les océans se déversent dans l’abîme ! Enfin, Salviati, réfléchissez deux secondes !



mardi, octobre 19, 2021

Bambaruush


 Après un long voyage de quelques années-lumière, notre engin était sur le point de se poser sur Bambaruush, une planète qui tourne autour de Mazaalai dans la constellation de la Grande Ourse. Elle suscitait le plus grand intérêt du milieu scientifique qui pensait avoir intercepté des tentatives de communication, ce qui laissait penser qu’elle était habitée.


Notre mission consistait par conséquent à le vérifier et nous aurions pu confirmer cette supposition dès notre approche car nous fûmes la cible d’une attaque surprise lors de l’abambaruushage.


Notre vaisseau spatial était criblé d’impacts de boulets de canons projetés depuis une caverne logée sur le plus haut sommet de la planète, mais ceux-ci ne lui causaient pas le moindre dommage. Nous parvînmes à nous poser sur un plateau recouvert de nappes de brouillard qui nous dissimulèrent, le temps d'envoyer une escouade d’androïdes éclaireurs pour reconnaitre le terrain et évaluer les risques à s’aventurer sur cette planète inhospitalière.


Nous suivions attentivement leur progression sur nos écrans de contrôle. Nous avions cru être agressés par des drones avant de comprendre que nous étions le jouet de jouets. Toute la collection Star Wars de chez Lego nous pilonnait, l’Impérial Star Destroyer en tête. Au sol, et à perte de vue s’avançaient sur nous les grenadiers de la garde napoléonienne, quelques poilus de la première guerre mondiale et même une tribu d’indiens, dans le plus grand désordre et une confusion extrême. Tout cela paraissait si dérisoire que nous ne songeâmes pas à riposter. Le danger venait plutôt de la quantité d’individus qui s’agglutinaient sur notre vaisseau comme les fourmis recouvrent un cadavre dans la forêt vierge. Il y avait en arrière plan des licornes blanches aux ailes couleur arc-en-ciel, des peluches de toutes tailles et des Pokémons en grande quantité. Tout ce petit monde était constamment approvisionné par des trains entiers de ravitaillements confectionnés par des poupées Barbie.


Ce que nous avions pris pour des montagnes et des vallées n’étaient que des puzzles géant en 3D qui s’effondraient les uns après les autres sous les projectiles des frondes et des catapultes. Afin que cette situation ne dégénère pas, nous sollicitâmes une trêve et obtinrent un entretien avec Super Mario et Harry Potter auxquels nous fîmes part de nos intentions pacifiques.


Ils nous expliquèrent que dès le mois d’octobre ils recevaient chaque année la visite de petits individus qui, sous l’autorité d’un vieux barbu habillé en rouge, pillaient leur planète et repartaient avec un important butin et de nombreux prisonniers sur des traineaux tirés par des rênes intergalactiques. Cela n’avait que trop duré !


samedi, octobre 09, 2021

Les feuilles d'automne


 Ah ! Mes amis, je suis contente de vous retrouver sur cette retenue d’eau. La chute n’est pas loin et qui sait ce que l’on deviendra lorsque nous l’aurons passée ? D’où venez-vous ? Je vous trouve tristes mines et ridées ! Et vous autres, là-bas, près des roseaux, étiez-vous trop exposées au soleil pour être aussi rouges ?


— Eh ! Curieuse ! On t’en pose des questions, nous ? Tu vois bien que l’on se repose. On est toutes fatiguées de s’être accrochées à la branche jusqu’à la limite de nos forces ! La saison a été dure. Coups de vent, orages, pluies diluviennes… Les saisons ne se font plus ! Toi, tu as l’air encore en forme. Comment fais-tu ?


— Oh ! Je n’ai pas de mérite. Je suis née sous un saule pleureur. N’imaginez pas que c’est triste. J’étais protégée par les copines des intempéries et je me balançais tranquillement au dessus de la rivière qui me roucoulait de petites chansons. La belle vie ! J’avoue que l’automne n’est pas ma saison préférée. On résiste, on résiste, mais il finit toujours par avoir le dernier mot. J’ai du quitter mon saule et me laisser porter au fil de l’eau. Je me demande si ce n’est pas pour cela qu’il pleure. C’est un arbre sentimental. Il ne se remet jamais de la perte de toutes ses feuillent qui le quittent en se jetant de désespoir dans la rivière.


Une feuille d’érable, très rouge, qui écoutait la conversation, crut bon de préciser que la vie était encore plus dure pour celles qui ne poussaient pas au dessus d’une rivière. Le vent aigre d’automne prenait un malin plaisir à les faire tourbillonner. Elles ne savaient jamais où elles allaient atterrir, et parfois, on les ramassait à la pelle !


Comme dans la chanson.


mardi, septembre 28, 2021

Le nanomètre

 

Je m’étais réfugié au Cercle. Oh ! Un simple club de vieux grincheux qui se réunissent pour ronchonner ensemble et se plaindre des dernières taxes inventées par le gouvernement.


Mais bon, il tombait une pluie fine et glacée, porteuse de congestions pulmonaires et poussée par un vent aigre venu d’Angleterre, alors…


Et puis Nestor nous y sert une absinthe de toute première qualité. Il n’a pas son pareil pour la servir avec un sourire obséquieux et quelques flatteries de circonstance propres à gonfler votre vanité et ses pourboires.


Comme les autres membres de notre Cercle, je me donnais l’air de réfléchir à des choses profondes, les yeux vagues, dans la position du penseur de Rodin. N’imaginez pas, cependant, que tous les membres du club se trouvaient dans la position du penseur de Rodin.


En réalité, je ne pensais à rien, sauf peut-être à la météo déplorable qui m’avait poussé dans ce fauteuil, lorsqu’un individu s’effondra dans le fauteuil voisin avec un soupir qui semblait venir de la plante de ses pieds. Je me tournai vers lui comme le ver de terre sur lequel on a marché, et m’entendis crier : « Mais c’est Théophraste Blansec ! ». Je n’avais rien trouvé d’autre à dire pour la bonne et simple raison qu’il s’agissait bel et bien de Théophraste Blansec. Un prénom inoubliable, - le même que Renaudot -, et un nom à l’opposé de ses habitudes.


J’avais certainement le visage de la surprise, mais Théophraste, lui, gardait toujours l’expression de quelqu’un qui se demande combien de temps il pourra encore supporter la dureté de l’existence. Il ne s’exprimait que du côté bâbord de son orifice buccal, ce qui nécessitait de se placer correctement pour comprendre ce qu’il disait.


— Je vous fais servir la même chose que d’habitude, Théophraste ?

— Bien sûr, un verre de vin rouge…

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Cette exposition sur les nouvelles technologies ! Elle est bien ?

— Bof ! C’est une idée saugrenue.

— Ah bon ! Pourquoi ?

— Tout à fait identique à celle que nous avions vue il y a vingt ans.

— Ah non ! Théophraste (j’aime bien répéter son prénom désuet), il y a vingt ans, il s’agissait d’une exposition de science fiction…

— C’est bien ce que je dis. Aucune différence ! On y voit des lunettes de réalité virtuelle, des tatouages interactifs avec la domotique, des squelettes à la Robocop, et j’en passe…


C’est alors que nous fûmes arrachés à notre étonnement réciproque par un individu barbu et ventripotent qui nous écoutait à la dérobée, et qui affirma : « — Eh bien ! Moi, j’ai vu plus fort que ça encore. Un circuit intégré imprimé sur un support de deux nanomètres ! ».


Nous avions une vague idée de ce que pouvait être un circuit intégré, à condition de rester dans les généralités, mais le nanomètre nous parlait peu. Nous lui en fîmes la remarque.


— Le nanomètre, mes amis, c’est à peu près aussi long que votre ongle grandit en une seconde.


Nous savions cela ridicule, mais nous avons tous regardé nos ongles comme si nous allions les voir pousser de quelques nanomètres. 


Le barbu, dont le front démesuré indiquait la puissance cérébrale, et qui, de toute évidence, cherchait à engager la conversation, ajouta : « Savez-vous que sur une puce de la taille d’un ongle et épaisse de deux nanomètres, on est capable, aujourd’hui, d’imprimer cinquante milliards de transistors ? ».


Ces notions ne parvenaient pas à percer la carapace de béton qui enrobait notre cervelle. Lui non plus, d’ailleurs, ne pénétrerait jamais notre Cercle très fermé. Il était beaucoup trop savant pour nous.