lundi, février 23, 2009

Le majordome

Personne n’ignorait au château que le majordome détestait l’officier porte-fanion. Il en nourrissait même une telle haine qu’il paraissait toujours se trouver au bord de l’apoplexie.

Il avait l’air de cette célèbre grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf ; mais sans doute plus intelligent qu’elle, il se contentait de ressembler à un mage sans âge, imbu de sa personne, et figé dans une dignité inerte qui le maintenait en équilibre entre caresse et violence.

Il savait que l’officier suivait toujours le même circuit, le long des fossés, lorsque c’était son tour de veille.

Un matin d’hiver, on les retrouva noyés dans une douve.

On ne sut jamais qui avait poussé l’autre.


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C'était un exercice d'écriture proposé par Ecriture ludique
Les mots imposés étaient les suivants : Caresse - Fanion - Age – Circuit - Veille - Imbue – Fossé - Mage - Violence - Ignorer
(Les noms peuvent être utilisés au singulier ou au pluriel, au masculin ou au féminin. Le verbe peut être conjugué).

Situation délicate

Diane effeuillait son truc en plume devant une palette de dinosaures consommant sans soif tord-boyaux et brûle-gueule.

Les choses auraient certainement mal tourné sans l'intervention appréciable de Zorro dont les facultés d'évaluation ne sont plus à démontrer.

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C'était un exercice d'écriture proposé par Ecriture ludique
Les mots à utiliser étaient les suivants : Diane, dinosaure, appréciable, évaluation, effeuiller, soif, plume, palette, brûle-gueule(Les noms peuvent être utilisés au singulier ou au pluriel, le verbe peut être conjugué. Tous les mots doivent être utilisés).

Par quel miracle

Je ne sais plus par quel miracle je n’ai pas raté ma correspondance, tant la jeune fille à mes côtés était d’une beauté surhumaine.

Je suis d’ailleurs effrayé de mon insuffisance à vous en décrire la sublimité.Le torrent sombre de ses cheveux magnifiait un visage à arrêter les pendules et jamais les vibrations d’une rame de métro ne firent trembler ses luminaires au fond de prunelles plus pures.

Fine, svelte, avec des rondeurs d’une volupté presque immorale, elle portait un pantalon si moulant que je pouvais à peine respirer.

J’essayais vainement de m’extraire de l’abîme de son décolleté lorsque l’individu extraordinairement quelconque assis en face d’elle entama un cortège de banalités propre à assommer d’un coup un essaim d’éléphanteaux.

La jeune fille à l’indicible beauté l’interrompit par un péremptoire : Ne perdez pas votre temps, monsieur, je suis sourde et muette.

L’individu formidablement quelconque se mit alors à ouvrir et fermer la bouche en silence, comme un poisson rouge tombé du bocal.

Quant à moi, je battis le record du saut en hauteur, départ assis. Il me paraissait impossible d’avoir entendu ce que j’avais entendu.

La jeune fille, plus angélique qu’un ange et plus gracieuse qu’une déesse, se tourna vers moi et me confia : Je suis ventriloque et je lis sur les lèvres.

Pourtant, remarqua l’individu horriblement quelconque, vos lèvres bougent !

Pure coquetterie, précisa-t-elle.

En montant dans le train qui devait m’amener jusqu’au lac Baïkal, je me demandais quelles autres surprises me réservait ce voyage.

Un conte de Noël

Fais-moi la courte échelle avec tes chaines, ordonna La Rousse au p’tit Robert.
P’tit Robert s’exécuta sans moufter. Fallait pas discuter avec La Rousse. Il était complètement zinzin et on ne savait jamais c’qui pouvait lui passer par la tête.

P’tit Robert était un solide gaillard charpenté avec des traits gorillesques, mais un peu fragile du côté Q.I.

Le chef, c’était La Rousse. Tout le monde, à la tôle, l’appelait comme ça à cause de sa crinière de lion. Choisir la nuit de Noël pour faire la belle, c’était une idée de La Rousse.

Qu’est-ce que tu vois ?

C’est ben c’que j’pensais : un vrai conte de Noël. Tout y est : une belle demeure ensevelie sous un blanc manteau de neige. Reste plus qu’à aller s’inviter au réveillon de minuit. On va leur parler du p’tit Jésus, dit La Rousse de sa voix grinçante dont le timbre ressemblait au bruit d’une scie égoïne.

P’tit Robert partit d’un franc éclat de rire. Le genre conduite-de-gaz-qui-explose en faisant une dizaine de victimes. Des paquets de neige tombèrent des arbres et le crépi du mur se fendilla.

Tais-toi, s’pèce de con, l’interrompit La Rousse dès qu’il en eut terminé avec son premier éclat, et avant qu’il n’ait repris sa respiration pour une seconde explosion. Monte et suis-moi.

Forcément, les deux forçats forcèrent sans mal la porte de service derrière la maison. Ils se firent conduire dans la salle à manger par Ginette, la cuisinière, dont la peur bleue avait déjà viré à l’outremer lorsqu’ils firent irruption dans le cercle de famille.

Il y avait autour de la table tante Yvonne, oncle Roger et tonton Fernand, Ulysse et sa femme Marie-Louise. Tante Madeleine n’était pas encore née.

Ulysse se leva et toisa les deux furoncles qui venaient perturber leur fête, de ses yeux perçants dont il se servait d’ordinaire pour forer des trous dans les gens.

Toutefois, les deux charognards, dotés de la même sensibilité que des chiens de Terre-Neuve, ne s’en émurent pas outre mesure.

La Rousse, le regard torve et s’exprimant du côté bâbord de son orifice buccal, menaça de briser Ginette si l’on ne brisait pas ses chaines dans l’instant.

Les convives eurent un mouvement de recul, comme des escargots qu’on aurait voulu mettre à saler.

Où que vous jetiez les yeux autour de la table, vous ne pouviez voir que des patates sur lesquelles il y en avait gros.

C’est que la situation prenait en effet une de ces tournures délicates où il devient difficile de garder un calme patricien. Elle se corsa même au point de graver les profonds sillons que l’on peut toujours contempler sur les fronts de Roger et Fernand.

Il brillait dans les yeux du P’tit Robert une lueur glaciale qui dissuadait de vouloir faire le malin. Lorsqu’elle se posa sur le visage chevalin de tante Yvonne, celle-ci poussa un hennissement d’épouvante.

Heureusement, les deux imbéciles tournaient le dos à la cheminée et furent surpris par l’arrivée inopinée du Père Noël qui les assomma avec sa hotte.

mardi, novembre 11, 2008

L'index de Monsieur Van der Mouche

─ Montrez-moi votre index, je vous prie, Monsieur Van Der Mouche.

─ Mon Dieu, pourquoi voulez-vous vouaire mon index, commissaire ?

─ Monsieur Van Der Mouche, ici, c’est moi qui pose les questions. Je vous prie de me montrer votre index sur le champ.

─ Soit, allons sur le champ, commissaire.

─ Monsieur Van Der Mouche, j’ai suffisamment fait preuve de patience avec vous. Si vous ne me montrez pas votre index immédiatement, je vous fais placer en garde à vue.

─ Ah ! Quelle mouche vous pique ? Tenez, voilà mon index. Etes-vous satisfait ?

─ L’autre.

─ Oui, oui, j’en ai deux. Voici l’autre. Mais diantre, que signifie cette comédie ?

─ Monsieur Van Der Mouche, il ne s’agit pas d’une comédie. Je n’ai guère le temps de jouer. Savez-vous qu’il se passe des choses pour le moins étranges dans la forêt de Cernunos ? Or, votre propriété est mitoyenne avec la forêt de Cernunos.

─ Certes, mais cela ne m’explique pas…

─ Ta ta ta, c’est mon affaire. Samedi dernier, comme tous les samedis, je faisais mon footing avec Monsieur de la Martinière. Un moment donné, le sentier que nous suivions se poursuivait de chaque côté d’un buisson. Monsieur de la Martinière a continué à droite, cependant que je contournais l’obstacle par la gauche. C’est alors que mon regard fut attiré par un objet au milieu du sentier. Il s’agissait d’une petite boite munie d’une serrure qui semblait faite en bois précieux. Je mis l’objet dans ma poche et courus pour rattraper Monsieur de la Martinière qui avait pris de l’avance.

Ah, je vous retrouve, Zéphirin-Ulysse, me dit Monsieur de la Martinière, je vous croyais bel et bien perdu. Oui, Monsieur Van Der Mouche, Monsieur de la Martinière m’appelle par mon prénom lorsque nous faisons notre footing ensemble. Puis il ajouta : il est vrai qu’actuellement, je retrouve tout ce que je perds. Figurez-vous que je viens de retrouver une clé de valise. Vous savez aussi bien que moi que l’on perd toujours ses clés de valise et qu’on ne les retrouve jamais. Et si, par hasard, on retrouve une clé de valise, on ne sait plus quelle valise elle ouvre.

Monsieur de la Martinière a toujours des conversations très intéressantes. C’est alors que nous arrivâmes dans la clairière de la lune bleue où s’était installé un cirque.

Curieux, nous entrâmes alors que se déroulais un numéro de prestidigitation.

L’illusionniste qui ressemblait au croisement d’un poète avec un lutteur disait à un pauvre bougre qu’il avait choisi dans l’assistance : « Je vais vous couper l’index, mais ne vous inquiétez pas, je vous le rendrai ».

Un complice, certainement.

Sur ce, il sort de sa pelisse un énorme couteau et tranche le doigt du malheureux qui se met à hurler.

« Pas de souci, pas de souci, je vais vous le rendre » disait le magicien en riant.

Il s’approcha de Monsieur de la Martinière, plongea la main dans sa poche, en retira une petite clé – la clé de la valise, pensai-je – puis retira de ma propre poche la petite boite que je venais de ramasser, l’ouvrit avec la clé de Monsieur de la Martinière et en retira un doigt sanguinolent.

─ Votre histoire est tout simplement incroyable, commissaire. Ne seriez-vous pas un peu surmené ces temps-ci ?

─ Je voulais m’assurer que vous n’étiez pas le complice déguisé de cet ensorceleur car il a disparu en fumée derrière sa cape noire en emportant ma bourse et celle de Monsieur de la Martinière.

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Cet exercice d'écriture peut surprendre mais répond à la proposition suivante :

Deux personnes se promènent dans une forêt. Leur chemin se sépare un instant, pendant lequel l'une des deux (le personnage principal), suite à un phénomène étrange, découvre une sorte de "boîte"...A partir de ce canevas très simple, racontez-nous une histoire où vous pourrez décider absolument de tous les détails, le but étant comme pour beaucoup de nos exercices d'éviter la banalité, les clichés, et donc de chercher à surprendre par le ton, les personnages, les situations...

C'est par où ?

Ah ouich ! On a connu l'enfer !

L'équipage n'était composé que de pirates qui avaient tout à oublier, même l'avenir. Le pire d’entre eux était le cuistot. Une teigne à forme humaine qui pratiquait la politique de la pomme de terre brûlée. Quant au capitaine, il possédait certainement une dose de péché originel bien supérieure à la moyenne. Nous l'avions surnommé « C'est par où ? » car nous recherchions en vain ce putain de trésor depuis bientôt un an.

Fredy arrêta son récit et s'abîma dans la contemplation des volutes bleuâtres de sa pipe qui faisaient penser à des têtes de mort.

Lorsqu'il sentit l'atmosphère sur le point d'exploser, il fit semblant de réfléchir et lâcha enfin : Comment vous décrire « C’est par où ? » sans vous faire peur ?

Un moment ou deux passèrent encore avant qu’il ne refit surface.

Il n’avait qu’un œil et qu’une jambe, et même sa jambe de bois avait des varices. Il s’en servait pour frapper les p’tits mousses auxquels il menaçait d’arracher la tête pour la leur faire avaler ensuite ; ce qui me paraissait un contresens et difficilement réalisable.

Après avoir essuyé la tempête du siècle, nous jetâmes l’ancre dans une baie très poissonneuse que nous baptisâmes la baie Tonnière.

Les hommes les moins malades partirent avec le capitaine à la recherche de ce putain de trésor. Nous étions lourdement chargés de pelles, de pioches et de coffres. J’avais choisi de porter la boussole.

Nous pensions toucher au but lorsque nous tombâmes sur un panneau indicateur. Ces imbéciles ignares applaudirent tous de joie et se tournèrent vers moi qui étais le seul à savoir lire.

C’est par où ? C’est par où ? Alors, Fredy, c’est par où ? Ne cessait de répéter « C’est par où ? » en me regardant de son œil chalumeau.

Les indications étaient écrites dans une langue dont j’ignorais jusqu’à l’existence, mais le capitaine, qui était sur le point de cracher son âme au diable et soignait son mal par de longues rasades de rhum frelaté, avait l’humeur chagrine.

J’affirmai donc qu’il fallait aller tout droit sur un ton de certitude granitique légèrement teintée de péremptoirité.

C’est ainsi que, peu après, nous tombâmes dans un guet-apens tendu par d’horribles sauvages anthropophages.

Je fus le seul à pouvoir m’échapper de la marmite.

La rondeur des jours

Ma journée commence par les Vigiles, vers zéro heure trente environ.

Deux heures après, je me recouche, mais à quatre heures, ce sont les matines qui sonnent.

Je me recouche à quatre heures et demie pour une bonne heure.

A six heures : Prime ou messe privée.

A sept heures et demie : messe matutinale.

A neuf heures : Tierce suivie de la messe conventuelle.

A onze heures et demie, sexte.

A douze heures quarante cinq, sieste.

A quatorze heures, none.

A seize heures trente, vêpres.

A dix-huit heures, complies, et à dix-huit heures quarante cinq, coucher... jusqu’aux Vigiles du lendemain.



Amen.

Ma bibliothèque

J'adore me rendre dans ma bibliothèque. Les murs y sont tapissés d'étagères couvertes de livres. Chacun d'eux est chargé de souvenirs précis qui commencent par de voluptueux instants de recherches dans les librairies. Mes livres font le dos rond quand je les caresse et frémissent d'aise lorsque je les feuillette.

J'aime l'odeur des bois précieux et du cuir qui règne dans la pièce.

Depuis la cuisine, je peux m'y rendre de deux manières totalement différentes. Soit, je passe par la salle à manger, je traverse le couloir central et je pousse la porte de ma chère bibliothèque, soit - et cela au risque d'en surprendre plus d'un - j'utilise le passage secret.

C'est qu'en effet, il existe, depuis la construction du manoir Tudor en 1943, un passage secret entre la cuisine et le bureau qui jouxte ma bibliothèque. Il suffit, pour l'emprunter, de faire glisser le fond du placard à provisions, descendre un escalier en colimaçon, traverser la cave et après avoir gravi un autre escalier en nocamiloc, pousser un panneau supportant quelques étagères de mon bureau.

Le seul reproche que j'aurais à lui faire est qu'elle paraît hantée. On ne cesse d'y assassiner mademoiselle Rose, madame Leblanc, le Révérend Olive, Mrs. Peacock, le professeur Plum et le colonel Moutarde.

Docteur Lenoir.

La voie de la simplicité

─ Approchez, mon cher Edward, vous allez tout de suite comprendre.

En fait, c’est très simple. Bien que de prime abord, cela puisse paraître un tantinet compliqué, les voies de la simplicité sont plus faciles à pénétrer que celles du Seigneur…

C’est un problème de relation entre la masse et l’énergie. Si vous voulez bien considérer que petit c est la vitesse de la lumière dans le vide et que l’énergie de liaison n’est pas proportionnelle…

─ …

─ Pardon ? Oui, il faut tenir compte de la répulsion des protons et de l’attraction des électrons…

─ …

─ Que dites-vous ? Ah ! Certes, il ne faut pas l’appliquer à un photon, dont la masse est nulle…

─ Mais, Albert,…

─ Mouiiii, cela dépend de la quantité de mouvement… Toujours est-il que je suis arrivé à cette formule simplissime : e = mc2 .

samedi, octobre 11, 2008

Tous les soirs, c'était la même farce.

Tous les soirs, c'était la même farce : Alors que j'étais sur le point de m'endormir après avoir avalé un demi tube de somnifères dans un grand verre de whisky, l'orchestre du Boucan sublime, un groupe de fêlés qui croyait jouer du jazz, partait faire du bruit dans la rue en quittant bruyamment la boite de nuit au dessus de laquelle j'habitais.

Je logeais à cette époque dans un petit hôtel sordide, en compagnie d'un régiment de cafards et de quelques souris neurasthéniques.

A la lueur incertaine d'un néon publicitaire qui saignait sporadiquement dans ma piaule, je saisis sur le tabouret qui me servait de table de nuit, une fiasque violette et déglutis quelques rasades d'un liquide noir propre à réveiller les morts et les pousser à faire justice au milieu de la nuit.

Après avoir dévalé sur mon postérieur un étroit escalier en colimaçon, je rattrapai la bande du Boucan sublime sur le trottoir et les gratifiai d'une volée d'épithètes traduisant des mois de contrariété et de rancœur accumulées, leur signifiant que leur comportement n'aurait pas été toléré sur le gaillard d'avant d'un bateau de pirates.

Le plus grand de la bande qui jouait de la clarinette, se retourna vers moi en me demandant si je ne me payais pas sa tête. Il était habillé comme un bagnard avec un bonnet rouge et je lui dis – j'étais encore sous l'effet du liquide noir – que rien au monde ne pouvait m'inciter à m'offrir sa tête répugnante.

Alors que l'instant d'avant, il avait l'allure guillerette de l'homme prêt à faire des claquettes et à jodler, il passa soudainement du beau fixe à tempête comme un baromètre détraqué et se mit à me parler comme s'il se trouvait à cinq cents mètres de moi.

J'admets que j'avais versé un seau d'eau froide sur son enthousiasme mais je trouvais exagéré qu'il se dise prêt à exposer mes entrailles au soleil.

Le plus laid des quatre leva sur moi ses baguettes de tambour. Je les saisis avant qu'il ne s'en rende compte pour les lancer dans le caniveau. Il me regarda avec l'air d'un ours auquel on aurait pris son miel, passa sur son front une main de la taille d'un jambon et entreprit de me courir après, suivi de ses camarades de bruit.

Encombrés de leurs saxos, trompettes, violons et tambours, ils ne coururent pas longtemps. J'ai déménagé tout de même.

mercredi, juillet 30, 2008

Un été meurtrier

1


La semaine venait de se terminer par une idée lumineuse : « Tous les meurtres avaient été commis en été ». Il fallait donc avoir l’œil et redoubler de vigilance.

Je dis « lumineuse » parce que c’est ainsi que le commissaire qualifiait habituellement ses idées, mais, à vrai dire, celle-ci ne m’éclairait pas tellement.

Vous verrez, Marfau, avait-il ajouté en s’épongeant le front, l’été commence et il y en aura d’autres. Il-y-en–aura-d’autres…

Au même moment, quelques centaines de kilomètres plus au sud, il faisait encore plus chaud. Les ondes rythmiques des cigales – clamant leur allégeance indéfectible au roi soleil – envoûtaient la campagne.

Comme à son habitude, la mère Michelle se rendait avec une lenteur de gastéropode ankylosé jusqu’à la grange où l’attendait une bicyclette qui faisait la convoitise des brocanteurs.

Tous les vendredis, elle se rendait au village pour aider son gamin aux travaux des champs. Le petit allait sur ses soixante quinze ans et peinait à l’exploitation de ses quelques hectares.

Elle enfourcha son vieux vélo rouillé avec d’infinies précautions et à une allure quasi onirique.Son déplacement sur cette monture grinçante était un véritable défi aux lois de l’équilibre.

Tout serait bien allé - les lois de l’équilibre en ayant déjà vu d’autres - si Joseph ne s’était pas trouvé là.Joseph était particulièrement de mauvaise humeur. Encore plus que d’habitude. L’œil nitescent et les vibrisses frémissantes, il émettait sans cesse des grognements borborygmiques de bougon perpétuellement mécontent. Cela était dû, sans doute, à son visage ingrat recouvert de boutons, son horrible haleine, ses épaules en carafe, son insoluble problème d'aisselles dégoulinantes, ses fesses plates et ses oreilles en portes de grange.

Ceux qui osaient encore l’approcher prétendaient voir dans son œil l’éclat fiévreux d’une haine définitive vouée à l’humanité toute entière.

L'essentiel de la capillarité broussailleuse de Joseph émergeait de ses oreilles et de son nez constamment agacé par les poils de sa moustache grillés par l'éternel mégot de gitane maïs mille fois rallumé.

Il soulageait ces horripilantes démangeaisons en frottant son nez couperosé comme un champignon vénéneux avec le revers de sa main.

Ce geste lui avait valu de nombreux revers, chiens, chats, poulets et autres animaux écrasés par son volumineux camion, mais de mère Michelle, jamais. C’était une première.Il jura, immobilisa tant bien que mal son véhicule dans un nuage de poussière et vint contempler sa victime.Sans vouloir se l’avouer, il aimait bien contempler ses victimes.

Il ne trouva qu’un vélo tordu et sans animosité dont seule une roue paraissait encore vivante et couinait faiblement…


2


Des photographies d’accidents, éparpillées sur le bureau du commissaire, lévitaient au rythme d’un énorme ventilateur rouillé à la rotation gémissante.

Vous vous souvenez de cette série d’accidents sur les routes des vacances, l’année dernière ? En fait, il s’agissait de meurtres. Il faisait très chaud et l’affaire a transpiré…

Vous m’entendez Marfau ? Parfois, je me demande si vous comprenez tout ce que je vous dis. Il y en aura d’autres, j’en ai le pressentiment, ajouta-t-il en s’épongeant front.

Au même moment, quelques centaines de kilomètres plus au sud, la terre se pâmait de chaleur ; le sol brillanté de réverbérations luisait comme les chaussures neuves d’un curé de campagne.

Joseph se grattait les fesses à travers sa soutane en contemplant d’un air dubitatif le vélo tordu qui agonisait devant son véhicule.

Il sursauta et se signa rapidement lorsque tomba du ciel une voix chevrotante dont l’intonation faisait penser au mouton appelant ses petits à l’époque de l’agnelage.

La mère Michelle était sur le toit de sa maison et semblait lui faire signe.Joseph repéra une échelle appuyée contre le mur des écuries et fit descendre la miraculée qui ne cessait de répéter ah, monsieur le curé, ah, ah, ah, monsieur le curé, ah, monsieur le curé.

Elle semblait vouloir continuer ainsi un bon moment, mais après avoir dit « monsieur le curé » à peu près six fois et « ah » une bonne douzaine de fois, elle réussit à s’arrêter en contemplant la tache d’huile qui s’échappait du véhicule de monsieur le curé.

Ce n’est pas grave, monsieur le curé, Paulo vous conduira chez Renaud pour la réparation. C’est le garagiste qui entretient ma bicyclette précisa-t-elle pour le rassurer tout à fait. Elle se baissa pour ramasser ses bésicles avant qu’elles ne soient rejointes par le liquide noir.

Ahhhh, monsieur le curé ! Ahhhh, monsieur le curé, reprit de plus belle la femme rabougrie en se rabougrissant davantage lorsque ses lunettes lui révélèrent le visage de Joseph sous la barrette noire.

Paulooooo, Paulooooo, appela-t-elle au secours, emporte vite monsieur le curé chez Renaud.

Paulo, surgissant de la grange au vélo rouillé, arriva dans l’instant et jeta un rapide coup d’œil à la dérobée sur l’homme en soutane. Ce curé là était bizarre. Il en avait peu vu avec un nez aussi turgescent et une moustache grillée à la gitane maïs. Un curé de quartier ouvrier, se dit-il. Aujourd’hui, on voit des curés à la télé en blouson de cuir et cheveux longs. Les temps ont bien changé.

Un gros rire lui parut indispensable pour dissimuler sa surprise mais il s’étouffa et Joseph trouva opportun de projeter sur les ténèbres de sa stupeur la lumière profuse de la fort simple explication : On m’a chargé de débarrasser les banlieues des déchets sociaux, dit-il. Enfin, je veux parler des brebis égarées, mon fils, et je dois vivre un peu comme eux pour mieux les comprendre.

Sentant la nécessité de soulager sans plus tarder la mère Michelle de cette présence incongrue, Paulo ouvrit toutes grandes les portes de la grange, dans laquelle trônait une magnifique Juva 4 des années cinquante qui semblait faire sa fierté.

Je vous emmène à la ville. Vous allez voir, monsieur le curé, c’est une 747 cm3 capable de faire des pointes à 95 km/h.

Sur la petite départementale sinueuse, Paulo ne tarissait pas d’éloges sur sa petite merveille.

Elle a même la radio, dit-il en allumant un vieux transistor relié à une antenne accrochée à la portière.

Clic – « … venez d’entendre la cinquième symphonie de… bizzzzz… criouïïïc… l’ouverture de France 24 que vous pouvez désormais visionner sur intern… tiouuuuiiiit… ise en examen par… chchchch… midables embouteillages qui paralysent toute la région … »

Paulo s’énervait en maugréant sur les touches de présélection. Ah, les infos qui se répètent tous les quarts d’heures, on se lasse au bout d’un moment !

Clic – « vous n’avez pas le montant de la val… crrrrrr… »Faut juste bien le régler. Vous allez voir. Une fois qu’on a trouvé le bon canal, c’est impeccable….

Clic – « vous propose à présent le troisième mouvement bizzzzzz… »

Décidément, aujourd’hui, il n’y a que le canal des infos qui fonctionne à peu près.

Clic – « Dix-neuf heures trente, nos rappels de l’actualité… »

Paulo insistait sur les touches noircies de crasse du vieux transistor.

« …pête accompagnée de fortes pluies et de violentes rafales a traversé vendredi la Fran…"

Meuh non, bon diou de bon diou. Heu, pardon, m’sieur l’curé.

« Un flash de dernière minute : Joseph Bourdayanne, dit « Le curé de campagne », s’est effectivement évadé du Centre psychiatrique de Saint Ylie. Nos correspondants nous le confirment »

Ah, ça y est : Cette fois, ce sont bien les informations.



3


La chaleur torréfiait la capitale et le commissaire n’avait plus rien sous la main pour éponger son corps ruisselant de transpiration. Il saisit un buvard qui lui laissa un point noir sur le front.

Inspecteur, me dit-il, il faut retrouver les propriétaires de tous les véhicules accidentés sur ces photos. J’insiste, Marfau. Je sens que nous tenons le meurtrier. J’ai toujours résolu mes plus belles affaires en été.Mon week-end était foutu.

Il s’interrompit à ce moment pour déloger une mouche qui s’était aventurée par la fenêtre ouverte et était venue s’emmêler dans ses cordes vocales.


Au même moment, quelques centaines de kilomètres plus au sud, la Juva 4 de Paulo laissait des traces sur le goudron fondu de la petite départementale.

C’est alors que surgit un énorme camion, aussi large que la route, dans un infernal bruit de sirènes couvrant les informations du vieux transistor. « … Le curé de campagne est un psychopathe extrêmement dangereux souffrant de troubles graves de la personnalité en cas de contrariétés… »

- Mais il est cinglé ! Regardez-moi ce con ! Mais serre-toi ! Serre-toi ! Est-ce qu’il va se serrer, nom de Dieu ?

- Mon père, je vous en prie, ne blasphémez pas !

L’abbé tourna la tête vers Paulo. Ce dernier n’avait jamais vu un visage humain passer plus subitement du plaisant au sévère. L’abbé devint subitement un être antipathique au dernier degré, patemment hargneux et un répugnant furoncle qu’il avait sur le front se mit à mûrir brusquement.

« … L’homme a des tendances anthropophagiques perverses qui l’ont amené à commettre par le passé toute une série de meurtres particulièrement atroces. Sa maladie est incurable à ce jour et la récidive est à craindre fortement… »

Le faciès de l’abbé continuait de se déformer au point que cette fois la simple vue de son regard aurait mille fois suffi à jeter l'épouvante dans les rangs d'un bataillon de légionnaires parachutistes.

« …Après avoir assommé ou poignardé sa victime, il la dévore immédiatement… »

Sa figure était défigurée – si toutefois on peut défigurer une figure telle que la sienne – par un affreux rictus. L’éclair d’une lame surgie de nulle part brilla dans la main de l’abbé.

« … l’individu est d’autant plus dangereux qu’il est intelligent et courtois et se dissimule sous l’habit du prêtre… »

Elle disparut entièrement dans l’abdomen de Paulo qui dit : « Ho ! »

« … la population est donc invitée à observer la plus grande vigilance et à prévenir la gendarmerie si elle aperçoit cet indiv… ».

Sans doute en raison d’une distraction de son chauffeur, la Juva 4 et Joseph se jetèrent sur le premier platane venu, ce qui fut fatal à l’une comme à l’autre, privant ce dernier du plaisir de dévorer sa victime.




L’antique téléphone en bakélite noire déchira l’atmosphère poisseuse du bureau surchauffé.

D’un geste étonnamment précis, le commissaire prit l’instrument et allô-a ; puis, après une brève communication au cours de laquelle il ne prononça pas un mot, le reposa délicatement, exactement au même endroit.

Le curé de campagne est mort, Marfau. Le dossier Bourdayanne est clos et votre week-end est sauvé.

C’est ainsi que l’été devint ma saison préférée.

dimanche, juin 08, 2008

La pièce était calme...

La pièce était calme, trop calme pour engager une conversation ou développer une pensée. Le silence était brûlant et épicé comme un cataplasme à la moutarde.

C’était l’habitude des pièces que le Président Franz-Hubert Fandenschtrüükensheim des spiritueux Fandenschtrüükensheim et Fandenschtrüükensheim venait de quitter.

Ses colères étaient toujours suivies d’une tempête de calme.

Il y avait de l’électricité dans l’air mais cette énergie ne semblait pas suffisante pour permettre à l’un d’entre nous de parler.

Moi-même, à part un ou deux ricanements affectés, je n’avais pas émis un seul son. Ah ! Si j’avais pu trouver quelque chose à dire, ils m’auraient entendu.

Et le responsable des ressources humaines qui restait planté là, comme un bénédictin aphasique ayant fait vœux de silence !

Il n’est pas facile d’enchainer derrière « Merde alors ! » et une porte qui claque. Personnellement, je ne trouvais rien de consistant malgré une intense réflexion. Peut-être une idée me serait-elle venue si j’avais pu faire quelques pas dans le corridor ou tourner autour de la table, la tête plongée dans les mains, mais les circonstances ne s’y prêtaient pas.

Toute cette gêne et ce mutisme risquaient fort, si l’on n’y prenait garde, de se transformer bientôt en chiendefaïencerie.

Alors, je fis « heu » pour débloquer la situation, mais le responsable des ventes fit également « heu » au même moment. Nos deux « heu » se heurtèrent avec un bruit sec avant de se briser par terre, et ce qui aurait pu être le début d’une phrase, s’évanouit dans l’atmosphère.

C’est alors que Georges, le Directeur financier, prit le verre de dégustation, l’assécha, et après avoir montré tous les signes d’un homme frappé par un éclair, dit « Aaaah ! ».

Celui qui n’était l’instant d’avant qu’une larve gluante d’excuses et transpirant par tous les pores était devenu une force de la nature et ressemblait à un gorille qui aurait eu un ulcère à l’estomac, si les gorilles ayant un ulcère à l’estomac sont bien ce que je pense.

Fandenschtrüükensheim avait raison : La commercialisation de cette liqueur aurait pu couler la société.

mardi, mai 06, 2008

La nuit où j'ai volé sur le dos du dragon

La nuit où j'ai volé sur le dos du dragon, j’ai compris que l’humanité n’était qu’un échiquier servant de cadre à la lutte de pouvoirs que se livrent des êtres venus d’ailleurs.

Ces créatures de l’espace étendent leurs ramifications destructrices jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat.

Leurs pions ne sont que des psychopathes, sociopathes, névropathes, marginaux à la dérive qui ne connaissent que la violence, la folie, la solitude, l’assassinat, le fascisme ordinaire, la brutalité, la corruption policière, la publicité et la consommation.

A chaque mot de cette triste énumération, le visage de Dexter se déformait davantage.

Lorsqu’il se tut, ce fut un soulagement général car il avait un coin de la bouche près de l’oreille gauche et l’autre extrémité vers le milieu du menton. C’était effrayant.

Remarquez bien : Dexter n’avait pas besoin de réciter les malheurs du monde pour paraître effrayant. Il l’était naturellement avec des cheveux dressés comme les plumes d’une poule effarouchée sur une tête faite de matériaux hétéroclites dont essayaient de s’échapper deux énormes yeux ronds, fendillés de veinules rougeâtres.

Sûr qu’il aurait pu rentrer directement à l’asile d’aliénés sans qu’on lui pose de questions.

Cependant, il se situait largement au-delà de l’orang-outan sur l’échelle de l’évolution et tous estimaient dans le comté qu’il était le seul à pouvoir être considéré comme savant, s’interrogeant même sur le poids du cerveau qui se cachait derrière ce front démesuré.

Tous les convives de la taverne de l’Ongle incarné faisaient cercle autour de lui, et, prenant conscience que le monde n’était pas la plaisanterie qu’on leur avait dite, tremblaient jusqu’à leurs vêtements les plus intimes.

Arthur, tapi sur sa chaise, avait les genoux en coton détrempé et commençait à prendre une teinte mauve. Quant à moi, j’allais certainement quitter l’auberge de l’Ongle incarné entièrement blanc de la racine à la pointe des cheveux.

Kevin, d’une voix mal assurée, voulut en savoir davantage sur le dragon volant.
Dexter partit alors d’un rire hyénesque en le gratifiant de quelques mots tirés du bas vocabulaire de la gynécologie triviale puis, avec la résignation de celui que le sort oblige à vivre au milieu d’une bande d’incurables idiots, précisa que le dragon était sa dernière invention, fabriquée de ses propres mains pour se déplacer dans la blogosphère.

Après l'amour...

Dès que j’ai eu pris connaissance du dernier thème d'écriture, je n’ai pas eu à tordre longtemps la serpillière des sentiments dans le seau des souvenirs pour que me revienne en mémoire cette rencontre insolite avec Peter à l’hôtel La princesse et le crapaud.

Je l’appelle Peter, en toute simplicité, son nom étant impossible à prononcer.

Je l’avais croisé au fumoir, après le dîner, et nous avions sympathisé le temps de quelques digestifs. Il était en compagnie d’une créature svelte, fine et équipée à profusion de cheveux dorés et de prunelles distinctement plus bleues que l’azur du ciel. Il nourrissait manifestement pour cette personne une passion qui ressemblait à de l’huile bouillante.

Lui, en revanche, faisait partie de ces personnages qui hantent vos cauchemars jusqu’à votre dernier souffle dès la première rencontre. On aurait dit qu’il avait été fabriqué par un taxidermiste incompétent et pressé qui l’aurait surdimensionné sauf en ce qui concernait la hauteur.

Ce soir-là, il faisait une chaleur à torréfier les graviers de la cour et je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Je quittai ma chambre pour chercher un peu de fraîcheur nocturne sur le balcon. La nuit était tellement limpide et silencieuse que l’on aurait pu entendre un escargot se racler la gorge, s’il est exact que les escargots se raclent la gorge.

Le hasard nous avait octroyé des chambres contigües et lorsque je le vis sur le balcon à côté du mien, j’ai pensé qu’il couchait dehors en raison de son nom très compliqué.

Il était appuyé sur la rambarde, parfaitement immobile, une cigarette aux lèvres. L’ensemble était emballé dans une robe de chambre rose parsemée de nounours bleus.

─ Bonsoir Peter. Lui-dis-je depuis mon propre perchoir, supposant qu’il était d’usage entre insomniaques de tuer le temps.

Il bondit de quelques centimètres en direction des étoiles.

Quand il m’aperçut, il mit son doigt devant la bouche en signe de silence.

─ Chut ! Souffla-t-il. Vous allez réveiller Hélène.

─ On ne réveille pas un volcan qui sommeille, plaisantai-je, sans être tout à fait sûr s’il s’agissait ou non d’une plaisanterie.

─ Ah ! Mon ami ! Elle est l’étoile polaire de ma vie ; l’arbre où poussent les fruits de mon bonheur. Je n’en épouserais pas une autre, viendrait-elle à moi escortée de paons, d’esclaves chargés d’ivoire et de singes savants.

Puis, il ajouta avec un clin d’œil, en désignant la cigarette qui finissait de mourir au coin de ses lèvres : « Toujours, après l’amour ! ».

Une tache de vin bien marquée

L’expression ahurie du maçon Marcello, lorsqu’il entra dans le bureau du patron, restera à jamais gravée dans les tablettes de ma mémoire.

Il avait une grosse tête chauve arborant une jolie couleur verdâtre, à l’exception d’un nez rouge qui avait légèrement dévié du droit chemin.

Il fut immédiatement accueilli par une impressionnante série d’orgasmes gutturaux. Des mots comme « pignouf », « hurluberlu » et « crétin » s’envolaient de la bouche du patron comme chauve-souris d’une grange.

D’émotion, le pied de Marcello butta sur le pas de la porte et il exécuta une série de figures acrobatiques dignes de Bambi faisant ses premiers pas.

Lorsqu’il eu recouvré un semblant d’équilibre, ses yeux exophtalmés en groseilles à maquereau fixèrent intensément le patron comme s’ils cherchaient une trace de plaisanterie sur son visage.

Ce fut en vain.

Pourquoi as-tu fait un mur dans le champ du voisin ? Hurla-t-il avec la puissance d’une explosion dans un dépôt de munitions.

Je n’avais jamais vu Marcello prendre une teinte aussi riche. Il avait un regard où l’effarement tournait à plein rendement et on aurait dit une tomate essayant de s’exprimer.

Le patron leva une main pour étouffer dans l’œuf toute velléité de protestation, l’autre était serrée et déjà très occupée à taper rageusement sur son bureau.

Il a détruit deux poulaillers et une écurie, je vais étrangler cette crapule de mes mains et piétiner son cadavre avec des souliers à crampons me lança-t-il en jetant des flammes par les narines.

L’angoisse fut à son comble lorsqu’il assena sur son bureau un ultime coup de poing qui aboutit sur une agrafeuse renversée. La véhémence de ses propos monta d’un cran supplémentaire. C’était comme si les trompettes de Jericho s’étaient transformées en trompettes de Marcello pour lui annoncer un jugement Dernier d’une exceptionnelle rigueur.

Flanquez-moi ce bougre par la fenêtre que je voie jusqu’où il rebondit vociféra le patron, traitant le pauvre Marcello de méduse visqueuse, de crabe, de lézard, de larve rampante et autres termes composant le fameux répertoire des pires corps de garde qu’il m’est difficile de reproduire ici, ayant dû interrompre prématurément des études de blasphémologie.

Devant cette créature de Frankenstein au sommet de sa forme, Marcello émettait des bruits faisant songer à un buffle cherchant à se dégager d’un marécage. Il contemplait son patron d’un œil morne, comme un prisonnier dont le gardien vient de lui annoncer qu’il sera fusillé à l’aube.
J’ai suivi les indications du plan, réussit-il enfin à expulser avec l’élocution pâteuse d’un ivrogne de music-hall.

Ah ah ah, il a suivi les indications du plan ! Reprit le patron dans un rire creux et sans joie.
Il brandissait rageusement le document incriminé.

Cet imbécile a suivi les contours d’une tache de vin qu’il a faite sur le plan.

Le silence des diamants

On aurait pu croire que la petite dormait paisiblement mais sa tête faisait un angle mortel avec le reste de son corps.

Elle portait une robe de mariée.

Ses pieds disparaissaient au fonds de chaussures à talons aiguille et le renard bleu autour de son cou était plus grand qu’elle.

Eglantine, rieuse et curieuse, adorait se déguiser avec les vêtements trouvés au grenier.

-- Je vous le jure, commissaire, gémit la gouvernante. J’ai trouvé la petite exactement dans cette position, à côté de ce coffret que je n’avais jamais vu auparavant.

-- Que me contez-vous là ? bougonna le commissaire.

Il ruisselait de transpiration sans que l’on sache s’il devait son état à l’océan de perplexité dans lequel il était plongé ou à la chaleur suffocante des combles.

Le coffret avait été ouvert au moyen d’une petite clé en or. Sans doute par l’enfant.

Il ne contenait qu’un billet crasseux sur lequel était écrit à la plume d’oie dans une encre délavée par le temps « Malheur à qui libérera la rivière ».

Personne n’a jamais résolu cette énigme.

Le médecin légiste qui réalisa l’autopsie disparut du jour au lendemain.

Peut-être à cause de la rivière de diamants qui coula de la main d’Eglantine lorsqu’il ouvrit son petit poing serré.

Mais il est le seul à le savoir…

Petite esquisse de l'enfer

Ecriture ludique nous propose cette fois une liste de mots.Sur les 25 mots, il est demandé d'en utiliser au moins 15 pour construire son texte.
Assassin - Crime - Viol - Défoncer - Lacérer - Immoler - Dévastation - Poignard - Napalm - Hémoglobine - Tripes - Eventration - Egorger - Piétiner - Scalp - Génocide - Massacre - Baisers - Caresse - Tendresse - Caliner - Etreinte - Enlacer - Jouir - Symbiose



Ce lieu était le pandémonium de toutes les abjections de ce pauvre monde, et je me mis à regretter de n’avoir pas mené une vie plus vertueuse.

J’en avais la certitude : personne ne pouvait ressortir intact d’un tel endroit !

Il y avait ici plusieurs centaines de personnes. Peut-être s’agissait-il d’êtres virtuels ou de monstres de cauchemars. Je ne sais. Tout ce que les films d’horreurs et les contes destinés à faire peur aux enfants avaient pu imaginer depuis la nuit des temps était rassemblé ici.
Je me trouvais dans un condensé de l’imagination délirante des écrivains les plus dévoyés. Archimède, lui-même, n’aurait pas eurêké ça !

Pour des raisons trop longues à décrire, mais qui paraissaient tellement évidentes en cet instant, chacune des personnes présentes semblait disposer d’une dose de péché originel au moins quatre fois plus grande que n’importe quel criminel ici bas. Tous les assassins et amateurs de crimes, de viols, de génocides et de massacres se trouvaient rassemblés ici.

Une forte odeur de viande cuite attira mon attention. Mon sang ne fit qu'un tour et je fus littéralement cloué par l'horreur en apercevant un supplicié. Sa figure était verte, ses paupières violettes sur des yeux d'un bleu clair et froid. Des boutons entouraient sa bouche; des bras extraordinairement maigres, des bras de squelette, nus jusqu'aux coudes, sortaient de manches en haillons, tremblaient de fièvre, et ses cuisses décharnées grelottaient dans des bottes trop larges.

Le laisser vivre paraissait être la pire des punitions. Un groupe de gnomes dont la méchanceté rivalisait avec la laideur, s’amusaient à le torturer avec quelques compagnons de douleurs. Il y avait là une collection de corps rissolés sur des brasiers, de crânes décalottés avec des sabres, trépanés avec des clous, entaillés avec des scies et d’intestins dévidés. Les ongles du supplicié furent lentement arrachés avec des tenailles, ses belles prunelles bleu furent crevées et ses paupières violettes retournées avec des pointes. Ses membres disloqués furent cassés avec soin, les os mis à nu et longuement raclés avec des poignards.

Ici, on défonçait, lacérait, immolait, égorgeait, piétinait, éventrait. Tout n’était que dévastation. Le sol était jonché de tripes et de scalps baignant dans l’hémoglobine.

Les cris du malheureux étaient couverts par les chants des follets qui dansaient une ronde joyeuse autour de cette boucherie infernale, en s’enlaçant, se câlinant et se faisant des caresses avec beaucoup de tendresse.

J’étais en enfer ! Vous entendez ? J’étais en enfer.

Il y a quelque chose de terrible en moi

─ Il y a quelque chose de terrible en moi, Paul.

─ Arrête de te lamenter, je te prie. On a tous quelque chose de terrible en soi, et on ne s’en porte pas plus mal. Bien au contraire.

─ J’ai l’impression que mes rêves ne m’appartiennent plus.

─ Tu es classé catégorie « Moréno » par les assureurs. Tu ne peux pas espérer mieux. Tu bénéficies de la réduction maximale par rapport au tarif de base. Il n’y a que le Conseil Suprême qui puisse prétendre à la gratuité. Tu le sais bien.

─ Je sais tout cela, Paul, mais je ne m’appartiens plus. Il n’y a rien de moi qu’ils ne sachent dans l’instant. Ils reçoivent un térabit d’informations à la seconde. Ils savent où je suis, ce que je fais, mon état de santé, mon poids au milligramme près. C’est insupportable.

─ D’accord, mais tu bénéficies d’une sécurité totale. Tout le monde est conditionné et télécommandé, aujourd’hui. C’est le prix de la liberté.

─ Tu m’amuses avec ta liberté. Si, au moins, je savais où elle se trouve.

─ Quoi ? La liberté ?

─ Non ! Cette puce. Tu le fais exprès ou quoi ?

─ N’essaie pas de l’ôter, malheureux ! Ils la feraient immédiatement exploser.

La fragrance des mots

Les circonstances qui m’ont amené à faire la connaissance d’un gorille dans un compartiment de train en partance pour le lac Baïkal me paraissent suffisamment surprenantes, et correspondre extraordinairement au thème de cette semaine, pour qu’on puisse les relater ici sans crainte d’importuner le lecteur.

J’étais recroquevillé sur mon siège et me trouvais dans un état plus ou moins comparable à celui d’un python après son repas de midi, lorsqu’il entra et s’assit sur la banquette en face de moi.

Quand je compare ce moujik à un gorille, vous pensez sans doute à un gorille de taille normale, pas au paquet super-économique qui occupait deux places et dont le bonnet touchait le filet à bagages.

Il me paraissait bien évident que tout m’opposait à cette créature et que je ne pouvais avoir la moindre pensée en commun avec cet homme des neiges surgi des profondeurs de la steppe.

Je me tassai encore davantage dans mon coin tout en le surveillant discrètement. Il m’était impossible de le regarder en face car il avait, au-dessus d’une moustache qui dissimulait la moitié de son visage, cette sorte de regard capable d’ouvrir une huître à vingt mètres.

C’est alors que les haut-parleurs du compartiment diffusèrent un message dans un français parfait : « Connaissez-vous la fragrance des mots ? »

Quelle ne fut pas ma surprise en réalisant qu’il n’y avait aucun haut-parleur dans le compartiment et que cette question m’était personnellement adressée par le Yéti lui-même !

Saviez-vous, Monsieur, que les mots ont une odeur ? Me dit-il en posant sa valise sur ses genoux et en commençant à en extraire un assortiment de nourritures accompagné d’une bouteille de vodka.

Certainement ! Répondis-je après avoir repris mes esprits. Tout récemment, à la suite d’un repas trop riche, je peux vous assurer que mes maux savaient se faire sentir et …

Non ! Je vous arrête. Je veux parler des mots, M-O-T-S. Ces phonèmes que l’on trouve en plus ou moins grands nombres dans les dictionnaires que nos amis Robert et Larousse s’amusent à collectionner…

Ahhh ! Les mots. Oui, bien sûr ! Non. Pensez donc. C’est une plaisanterie. Si les mots avaient une odeur, cela se saurait depuis longtemps. Peut-être, à la rigueur, veut-on parler de cette mémoire olfactive qui nous fait associer une odeur avec le souvenir d’un bon plat. Ou alors, me parlez-vous de ces gens qui font valoir leurs arguments au moyen d’une haleine pestilentielle agrémentée d’une pluie de postillons.

Détrompez-vous, Monsieur. J’ai connu un arpenteur qui, lui-même, avait rencontré un vieil homme dont la boutique était pleine de meubles à tiroirs qui recélaient chacun un mot à l’odeur caractéristique.

Et vous avez cru une chose pareille ? M’étonnai-je. Sans doute à tort. Car, après tout, dans un pays où un gorille parlant français peut apparaître inopinément dans votre compartiment, il doit être possible que des vieillards aient des meubles à tiroirs au fond de leur boutique obscure avec des mots dedans.

Le moujik argumentait à n’en plus finir tout en dévorant le contenu de sa valise. Il mâchait et parlait à la fois, si bien que ses bacchantes semblaient un appareil perfectionné pour transformer les victuailles en considérations sur la fragrance des mots, ne s’interrompant que pour aspirer de longues rasades de vodka.

Je reçus en plein visage l’odeur des champs de seigle, l’odeur divine et russe de l’alcool non digéré. Je venais de comprendre l’odeur du mot vodka.

A cet instant, un contrôleur ouvrit la porte de notre compartiment.

Après une légère hésitation, il eut tôt fait de comprendre qu’il ne pourrait séjourner à l’intérieur sans s’exposer rapidement à un malaise et poursuivit ses contrôles plus loin.

L'abbé, la belle et la bête

Il était une fois, une belle poupée,
Qui était amoureuse d’un très très vieux curé.

Alors qu’ils jouaient, l’abbé dit à la belle
Que sa balle était pleine de sa tendre prunelle.

Mais non, l’abbé, c’est d’air, lui répondit Elise.
Mais quel abécédaire ? S’étonna l’homme d’Eglise.

Alors, l’enfant invita sous son toit le kiwi
Pour qu’il perce l’enveloppe de l’objet mystérieux.

Sans retard, l’oiseau fit ce qu’elle avait dit
Et il s’en échappa l’azur de ses beaux yeux.

Elle fut aveugle le lendemain,
Et l’abbé mourut de chagrin.