mercredi, mai 23, 2012

Aventures sur le Mont Chauve


Mots imposés : nuage – moustique – calendrier – burlesque – candide – orage - canaliser – déluge – caresse – antidote – craquant – quatrains – calvitie – briquet – soleil – amadou – hallucinant – genou – foudroyer – mousse – promesse – langue – fesses – colère




Autrefois, ainsi que je m'en étais toujours fait la promesse, et lorsque mon calendrier le permettait, j'allais chercher l'antidote de mon stress dans les Appalaches.

Certains trouveront cela candide ou burlesque, et d'autres craquant, mais ma colère s'apaise lorsque je récite aux moustiques et aux elfes des quatrains en langue étrangère, sous les caresses d'un soleil sans nuage, à genoux, les fesses posées sur la mousse des bois du Mont Chauve dont, soit dit en passant, la calvitie est une légende.

Tout cela est à présent terminé, depuis qu'un orage  a failli me foudroyer, que dis-je, un déluge hallucinant que la montagne n'a pu canaliser, et qui a emporté mon briquet amadou et mon désir d'y retourner. 

dimanche, mai 06, 2012

Le pain rassis


Un jour, j'ai expliqué à mon neveu que je devais ma fortune à une porte ouverte. L'explication, je le reconnais bien volontiers, était un peu tirée par les cheveux. Il me faut aujourd'hui sacrifier mon goût de l'extraordinaire et du surnaturel sur l'autel de la Vérité.

Je m'en tiendrai donc aux seuls faits strictement authentiques et sans la moindre exagération.

Tout a commencé par un morceau de pain rassis. La chose était d'autant plus surprenante que j'avais acheté le matin même une baguette encore chaude, dont la mie chantait à tue-tête sur la banquette arrière de la voiture lorsque je la ramenai à la maison. Je m'en étais même offert un quignon sur le champ, croustillant à souhait. Mais une fois posée sur la table de ma cuisine, le plus misérable des prisonniers aurait préféré continuer de crier famine au fond de son cachot plutôt que de mordre dans ce morceau de bois acheté quelques heures plus tôt.

Lorsque j'eus l'audace d'évoquer cet étrange phénomène à mon boulanger, celui-ci ponctua mon récit de quelques haussements d'épaules énervés et, vexé comme un britannique traité d'européen, me cribla de honte devant son impatiente clientèle qui faisait la queue jusque sur le trottoir d'en face.

Pourtant, je n'avais pas rêvé. Je résolus de disséquer avec une obstination maniaque les paramètres de cette curiosité. Les observations quotidiennes que j'entrepris, m'embarquèrent dans des errements défiant les lois de la nature et de la mie de pain. Certains jours, le pain  durcissait avec la rapidité d'une érection d'adolescent lisant les scènes d'orgie de "La femme de feu", et d'autres fois il restait mou comme un chancre ou un homme politique face à la crise mondiale.

Un jour, ce que je vis me plongea dans des abysses de perplexité. Une extrémité de la baguette évoquait l'adolescent alors que l'autre faisait penser à l'homme politique. Une vie résumée sur la longueur d'une simple baguette de pain. J'hallucinais et contemplais, rêveur, cette bizarrerie, cette extravagance, que dis-je, cette monstruosité. J'avais beau retourner le problème dans tous les sens, tâter la croûte, sonder la mie, je n'entrevoyais pas le moindre petit bout de début d'une explication.

La vie continua ainsi quelques temps. Des semaines, des mois, durant lesquels j'écumai toutes les boulangeries de la ville pour en devenir certainement le premier acquéreur de pain  non consommé puisque celui-ci ne servait plus qu'à réaliser mes expériences, n'osant  ingérer un produit au comportement si excentrique.

J'observai progressivement que le pain entreposé à la salle de bain mollissait plus vite, que celui qui avait été placé derrière la baie vitrée du salon séchait plus rapidement, que celui se trouvant dans la chambre à coucher avait tendance à s'émietter dans mon lit, et que tous ces pains-là, finalement, avaient des comportements normaux.  A force de persévérance, je poussai le pain tranché jusque dans ses derniers retranchements et c'est ainsi que j'allais découvrir ce qui devait faire ma fortune.

Pour vous le faire découvrir aussi, je pourrais naturellement vous demander de patienter jusqu'à un prochain épisode, procédé utilisé par nombre d'écrivassiers et plumitifs de ma connaissance soucieux de leur blogrank , mais étant d'un naturel bon et généreux, je vais poursuivre céans.

Je finis donc par cerner le problème puisque cerner est le mot le plus approprié en la circonstance. Le phénomène ne se produisait que sur la table de la cuisine et plus précisément sur le set de table placé au centre de celle-ci, raison pour laquelle seule la partie d'un pain posée sur ce set devenait  sèche. Le set desséchait, asséchait,  vieillissait, mûrissait tout ce qui était posé sur lui. 

Alors, bien sûr, à ce stade de mon propos, j'en vois qui haussent une épaule ou deux, et pensent que je leur raconte, une fois de plus, une histoire à dormir debout. Que mes sceptiques lecteurs et gausseuses lectrices se rassurent, j'ai promis de ne m'en tenir qu'à la stricte vérité et je vais d'ailleurs sur le champ leur apporter la preuve de ce que j'affirme ici.

J'eus en effet l'idée, ma fibre cérébrale étant toujours en alerte, de poser sur ce set de table le journal du matin, et quelques instants plus tard je pouvais lire les nouvelles du lendemain. Il ne me restait plus alors qu'à courir chez le buraliste pour jouer les numéros du prochain tirage gagnant.

Voilà comment une simple baguette de pain rassis m'obligea à réviser de fond en comble mes idées sur la tristesse de la vie. 

mercredi, septembre 28, 2011

L'auberge du sable rouge

L'homme était davantage poète que commerçant et sa petite auberge n'était plus seulement au bord de la mer mais aussi de la faillite. Son regard quitta le tumulus à la terre fraîchement retournée, franchit la ligne blanche des vagues qui venaient mourir sur la grève, contempla quelques secondes de gros nuages noirs et menaçants, et s'arrêta sur l'enseigne lumineuse qui ne luminosait plus depuis bien longtemps au-dessus du portail : "Le sab.e roug.".


Il n'avait pas l'argent nécessaire pour remplacer les lettres manquantes. Cette situation le rendait malade et son moral était au plus bas, mais s'il utilisait le "e" de "sable" pour remplacer celui de "rouge" qui avait reçu la foudre, il ferait une économie substantielle. Evidemment, l'auberge du sable rouge s'appellerait désormais "L'auberge rouge", une bien triste référence, mais cela n'avait pas trop d'importance.


-- Alors, c'est fait ? Lui lança Paulette avec sa voix de rogomme.


Sa femme Paulette était une dangereuse émanation de l'enfer à la lèvre vénéneuse. Le voisinage la surnommait pot de cyanure et Antoine qui était criblé de dettes l'était aussi de honte. La Providence, en la plaçant sur son chemin, l'avais soumis à rude épreuve.


Il allait répondre lorsqu'ils furent surpris par le bruit d'une voiture s'arrêtant devant la taverne. Un événement devenu beaucoup trop rare. Un homme gros, gras, rougeaud et précédé d'une épaisse moustache se présenta sur le seuil tel le rhinocéros au point d'eau. Il commanda une assiette anglaise avec l'intention de poursuivre sa route sans tarder, mais alors qu'il s'apprêtait à le faire, la nuit tomba prématurément et un orage d'une rare violence éclata.


La grêle succédant à la pluie, Paulette suggéra à l'obèse d'abriter sa luxueuse limousine anglaise au nom de mammifère carnivore des régions tropicales, dans un hangar contigu et de rester dîner en attendant la fin de la tempête.


Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Un plantureux repas fut servi au molosse, dans lequel Pot de cyanure infiltra une dose de drogue capable d'assommer un troupeau d'hippopotames.


Pris d'une soudaine lassitude, l'énorme demanda une chambre où il s'endormit sans avoir eu le temps de se déchausser. Midi sonnait au clocher voisin lorsqu'il ouvrit un œil.


Le soleil était revenu mais il ne semblait pas dans les habitudes de ce client de sauter un repas. Il en était arrivé au trou normand lorsqu'entrèrent deux créatures aux cheveux jaunes, aux seins démesurément rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard, aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, cloutées de piercings et sanglées en des robes extravagantes. On comprenait très vite que leur manque de candeur allait de paire avec une dose de péché originel bien supérieure à la moyenne.


Elles ne furent pas longues à entreprendre le molosse qui de toute évidence n'était pas insensible à leurs charmes puisqu'il demanda à conserver sa chambre pour une nuit supplémentaire.


Paulette, songeuse, se demandait comment cette force de la nature avait pu résister à sa pharmacopée cependant qu'Antoine calculait mentalement le prix de deux nuits et trois repas et…


C'est à ce moment-là que tout a basculé.


Alors que le trio se dirigeait vers les chambres, les créatures sortirent chacune de leurs accoutrements vestimentaires une paire de menottes qu'elles passèrent prestement aux deux tenanciers. L'homme gros et gras n'était pas seulement rougeaud mais aussi commissaire et annonça une perquisition et des fouilles approfondies. Les méthodes policières avaient décidément bien changé.


Il y avait déjà six cadavres sous le tumulus.


La petite histoire du noeud gordien

Nous étions un peu à l'écart, dans un endroit tranquille, pour jouer au docteur avec nos cousines, lorsque grand-père, du haut de son rocking-chair dont il était le seul à pouvoir s'extraire nous dit, tout en regardant le soleil disparaître derrière l'horizon : je ne laisserai pas cette journée du seize Septembre basculer dans celle du dix-sept sans vous avoir raconté cette histoire extraordinaire qui a commencé le vendredi seize septembre 1887.


La petite Chloé se rhabilla précipitamment et nous nous approchâmes de la chaise à bascule car les histoires de grand-père étaient toujours pleines de rebondissements et nous faisaient toujours emmagasiner de l'extase en grande quantité.


Nous étions partis d'Alexandrie, commença-t-il, bien équipés, avec une dizaine de porteurs. J'étais accompagné de deux vieux briscards de l'exploration et de mon neveu Paul. Après plusieurs semaines d'une marche harassante sur les traces des pharaons, nous luttions à grands coups de machettes contre un inextricable enchevêtrement de lianes pour nous frayer un chemin au cœur de la forêt vierge. Nous étions, une fois encore, à la recherche du nœud gordien et des sources du Nil. C'est alors que mon neveu dit "Mon oncle, savez-vous pourquoi je n'irai jamais en Afrique ?".


???


Je me disais bien qu'il y avait quelque chose qui clochait dans cette histoire. Nous n'étions pas en Afrique, et ce n'était pas le Nil. Peut-être le Brésil et l'Amazone grogna-t-il dans un grincement de rocking-chair. Ah, mais ça, la forêt vierge, j'en suis sûr. La terrifiante et fabuleuse forêt. Mais ce n'était pas celle d'Afrique puisque mon neveu n'est jamais allé en Afrique.


-- Et pourquoi n'iras-tu jamais en Afrique, mon Paul ? Lui demandai-je affectueusement.


-- Parce qu'il y a là-bas des Fermeurs d'Yeux.


-- Des Fermeurs d'yeux ? Répétai-je en le regardant comme un chiffre premier qui s'afficherait avec une virgule.


-- Oui, mon oncle, des Fermeurs d'Yeux.


Nous aurions pu ainsi répéter chacun à notre tour "des Fermeurs d'Yeux" encore une bonne douzaine de fois, lui avec une assurance granitique, et moi en me débattant dans le baquet du vif étonnement, lorsque, s'apercevant que je haussais une épaule ou deux, il jugea utile d'expliquer : Certaines tribus Africaines, particulièrement cruelles et superstitieuses, n'osent pas fermer les yeux de leurs morts et font appel à des Fermeurs d'Yeux.


La nouvelle me transforma en grenouille empaillée atteinte de laryngite. Ah ça ! Je connaissais beaucoup de métiers de par le vaste monde que j'avais parcouru en long et en large, mais c'était bien la première fois que j'entendais parler de "Fermeurs d'Yeux".


Et pour accroitre l'écarquillement des miens, Paul ajouta : Un tueur professionnel aux narines incandescentes ferait figure d'enfant de cœur à côté de ces Fermeurs d'Yeux dont l'unique occupation est de fermer les yeux des autres, au point qu'ils sombrent rapidement dans l'accoutumance et la maniaquerie…


Il termina sa phrase, la tête séparée de son corps, car il venait d'être coupé en deux par une antique épée récupérée par le chef d'une communauté de Jivaros particulièrement sanguinaire. Ils prétendaient qu'elle avait appartenu à Alexandre le Grand et avait servi à trancher le nœud gordien. Voilà qui coupait court à nos recherches.


Je peux vous dire sans forfanterie, les enfants, que cette fois-là, j'ai eu beaucoup de chance de m'en sortir car ces tribus pratiquent couramment l'énucléation, la castration, l'éviscération et la réduction crânienne. Je vous conterai ça une autre fois.


Pauvre Paul. C'est moi qui lui ai fermé les yeux.


Grand-père avait toujours de belles histoires à nous raconter.



lundi, août 01, 2011

Concentré

Le commissaire Well avait un pouvoir de concentration hors du commun lui permettant de concurrencer les passe-murailles et autres hommes invisibles qui défient sciences et consciences.


Ainsi suffisait-il de lui donner les noms des suspects et leur emplois du temps pour que dans l’heure il découvre le coupable. Les petites cellules grises d’Hercule et les déductions de Sherlock pouvaient aller se rhabiller.


Penché sur les fiches signalétiques, il se concentrait, se concentrait et se concentrait encore jusqu’à disparaître complètement et ne laisser sur son siège qu’un vulgaire billet sur lequel était inscrit le nom recherché. Si le post-it était vierge, la liste des suspects était à revoir.


Inutile de dire que plus d’un criminel a essayé de le faire disparaître, mais il est difficile de faire disparaître quelqu’un qui s’en charge lui-même.

Les canards ne font pas la manche

J'attendais cette phrase, mais je ne pus m'empêcher de sursauter car je pensais qu'elle serait dite par l'un de ces agents passe-muraille, parfaitement quelconques au premier coup d'œil et extraordinairement ordinaires en y regardant de plus près.

A la place se trouvait une créature svelte, fine et équipée à profusion de cheveux dorés et de rouge à lèvres. Je n'osais la regarder, craignant de me mettre dans des états dont la description me ferait traîner en justice.

"Sauf le samedi et le dimanche", lui répondis-je en n'utilisant que le côté bâbord de mon orifice buccal.

Après ces paroles de reconnaissance, la créature s'assit en face de moi et il me fallut bien me rendre à l'évidence, l'ange n'était pas si diaphane que cela. Le soleil disparut de son visage et elle me regarda avec des yeux noirs de rapace, froids, durs et sardoniques.

Ce n'est pas visible en surface, mais je suis un profond penseur et je compris que cette personne, non contente de faire pâlir l'astre du jour, ne devait pas manquer de temps à autre de plonger quelques malchanceux dans un océan de malheur.

Je décidai par conséquent d'en finir au plus vite. Avec ma tête à écarter les soupçons, je suis facilement la tasse de thé de n'importe qui, mais vous seriez surpris de voir à quel point je suis déterminé à sauver l'humanité quand les circonstances l'imposent.

Je poussai mon sandwich devant la créature. Elle y trouverait le microfilm entre le beurre et le jambon.


Ou l'inverse.

dimanche, juin 27, 2010

Paulette (ou Le Grand Safari Urbain)


Vous me connaissez : la chasse, c’est ma vie. Mais attention ! La vraie ! Celle qui protège les espèces et élimine les nuisibles.


Je suis toujours à la recherche de parties de chasse et de safaris. Malheureusement, ils ne sont pas tous bien organisés et j’en connais qui en ont bavé de toutes les couleurs. Quand celui qui rit le dernier a bien fini de rire, plus personne ne rigole plus, si vous voyez ce que je veux dire. Safari plus du tout, et là, c’est la goutte d’eau qui met le feu aux poudres.


Alors, quand Fredo m’a parlé d’une annonce de GSU, je suis allé voir sur place à l’agence car il est tellement menteur que je ne crois même pas le contraire de ce qu’il dit. Pour une fois, il avait raison. Il s’agissait d’un Grand Safari Urbain super bien organisé. Nous étions libres de notre parcours et ceux qui n’avaient pas d’objectifs précis pouvaient se rendre jusqu’à des réserves aménagées à leur intention avec le plus grand soin. On peut dire que c’était une agence qui avait de l’imagination dans les idées.


Vous pensez si j’ai sauté sur l’occasion. Il m’ôtait une fière chandelle du pied, le Fredo.


Nous avons passé une excellente journée et, somme toute, une journée très profitable pour tout le monde. J’avais rameuté tous les potes et nous étions bien une dizaine de quat-quatre à démarrer rue de la Faisanderie. Après un désopilant gymkhana sur les trottoirs en essayant d’éviter les poubelles et les personnes âgées, nous sommes arrivés à notre première réserve.


L’agence avait laissé le choix. Soit on cherchait à descendre des cons ou des imbéciles de nos connaissances, soit on faisait des cartons dans les réserves de cons préparées par l’agence. J’avais d’abord pensé à Paulette. Depuis le temps que je cherchais à débarrasser l’humanité de cette hyène. Mais c’était trop difficile de retrouver Paulette dans le temps imparti. C’était comme chercher une meule de foin dans un champ d’aiguilles. Alors, j’ai opté pour les réserves. Ainsi, j’espérais descendre le maximum de cons.


Faut reconnaître que l’agence avait bien fait les choses. La réserve était pleine. Oh, bien sûr, y avait pas tous les cons. Comme disait feu mon père qui était portier (le malheureux s’est tué en nettoyant son fusil), si on mettait tous les cons dans un placard, il n’y aurait plus personne pour fermer les portes. Malgré tout, il y avait un bel échantillonnage avec tous les gabarits. Il ne restait plus qu’à se retrousser les bras et à tirer dans le tas.


Vous auriez vu le carnage. Un régal. Y avait bien des moins cons qui essayaient de s’échapper mais c’est pas à un vieux renard qu’on apprend à faire la limace.


Et vous n’allez pas le croire : Paulette était dans la réserve !


La cerise qui fait déborder le vase.


La cabane

La coutume familiale voulait que chaque été je passe un mois à la campagne chez ma grand mère. Elle habitait une petite maison à l’écart d’un minuscule village perdu dans un repli du massif central. Elle était enveloppée de silence que seuls troublaient le chant du coq et le grincement de la bicyclette du facteur.


Il y avait au fond du jardin une cabane en bois d’aspect tout à fait ordinaire. Elle ressemblait à s’y méprendre à ces cabanons où il était d’usage de satisfaire les besoins de la nature avant l’invention de la chasse d’eau.


Peu de gens s’en approchaient car, si elle avait perdu sa fonction première, du moins le supposait-on étant donné l’énorme cadenas vert qui en interdisait l’accès, il n’en émanait pas moins, été comme hiver, une forte odeur rappelant plus l’épandage fertilisateur que l’élevage des canards vécés.


Une nuit d’insomnie et de canicule, j’aperçus un halo de lumière semblant venir du cabanon, mais lorsque je m’y rendis il ne restait plus que cette terrible odeur qui me fit rebrousser chemin.


N’y tenant plus, malgré une opiniâtre constipation , je décidai de percer ce mystère et surveillai les allées et venues de grand mère afin de savoir où elle cachait la clé du cadenas vert. Il me paraissait en effet impossible de pénétrer à l’intérieur du cabanon sans ce précieux accessoire.


Après deux semaines de vaine surveillance, je décidai de lui demander, sur un ton désinvolte et désintéressé pour ne pas éveiller ses soupçons, où se trouvait la clé du cabanon.


Grand mère me répondit qu’on ne l’avait jamais retrouvé et que le cabanon n’avait jamais été ouvert depuis le départ de grand père sur le front russe.


Les faits étaient largement antérieurs à ma naissance. Du coup, ma curiosité se mit à déborder comme une casserole de lait oubliée sur le feu. Comment était-il possible que le cabanon n’ait jamais été ouvert depuis le départ de grand père ? Personne ne s’intéressait donc à ce qu’il pouvait contenir ? Il n’était pas surprenant, dans ces conditions, que les herbes qui l’entouraient soient complètement folles. Folles de curiosité, à n’en pas douter.


Retenant ma respiration durant d’interminables secondes, je me mis à rôder autour de cette cabane et la fixais longuement en espérant que cela suffise pour en percer le secret.


La toiture était faite d’une plaque de tôle ondulée. Je constatai avec stupeur qu’elle laissait filtrer une lumière intérieure. Une lumière aux reflets changeants. Je ressentis des frissons le long de l’épine dorsale et des picotements sur la nuque.


Je tambourinai sur la porte en demandant courageusement s’il y avait quelqu’un. Le cadenas vert qui n’était que rouillé et non verrouillé tomba sur le sol. Je tirai sur la poignée qui me resta dans la main. Les WC étaient fermés de l’intérieur.


Terrorisé, je couru jusqu’à la maison et c’est généralement à ce stade de mon récit que les lecteurs me font passer pour fou.


Lorsque je racontai à grand mère ce qui m’était arrivé, elle partit d’un énorme rire démoniaque et il sortit de ses yeux et de sa bouche une lumière phosphorescente qui lançait ses rayons mortels au travers de la pièce. En même temps, et cela ne peut pas s’inventer, les lettres H et A de son rire sortaient de sa bouche et venaient se fracasser sur le sol dans un bruit d’enfer...


Je courus à travers la pièce pour éviter les rayons qui sortaient de ses yeux et brisaient tout sur leur passage comme des rayons laser. Je sortis et retournai au cabanon pour fuir cette mamie apocalyptique qui me poursuivait en semant autour d’elle les H et les A de ses HA ! HA ! HA ! HA ! HA !


Son regard coupa en deux la porte du cabanon plus rapidement qu’une scie circulaire et je basculai à l’intérieur de cette cabane qui n’avait pas de plancher.


Ma chute fut brutale. Je me relevai péniblement pour stopper la sonnerie du réveil.