mardi, mai 06, 2008

Il y a quelque chose de terrible en moi

─ Il y a quelque chose de terrible en moi, Paul.

─ Arrête de te lamenter, je te prie. On a tous quelque chose de terrible en soi, et on ne s’en porte pas plus mal. Bien au contraire.

─ J’ai l’impression que mes rêves ne m’appartiennent plus.

─ Tu es classé catégorie « Moréno » par les assureurs. Tu ne peux pas espérer mieux. Tu bénéficies de la réduction maximale par rapport au tarif de base. Il n’y a que le Conseil Suprême qui puisse prétendre à la gratuité. Tu le sais bien.

─ Je sais tout cela, Paul, mais je ne m’appartiens plus. Il n’y a rien de moi qu’ils ne sachent dans l’instant. Ils reçoivent un térabit d’informations à la seconde. Ils savent où je suis, ce que je fais, mon état de santé, mon poids au milligramme près. C’est insupportable.

─ D’accord, mais tu bénéficies d’une sécurité totale. Tout le monde est conditionné et télécommandé, aujourd’hui. C’est le prix de la liberté.

─ Tu m’amuses avec ta liberté. Si, au moins, je savais où elle se trouve.

─ Quoi ? La liberté ?

─ Non ! Cette puce. Tu le fais exprès ou quoi ?

─ N’essaie pas de l’ôter, malheureux ! Ils la feraient immédiatement exploser.

La fragrance des mots

Les circonstances qui m’ont amené à faire la connaissance d’un gorille dans un compartiment de train en partance pour le lac Baïkal me paraissent suffisamment surprenantes, et correspondre extraordinairement au thème de cette semaine, pour qu’on puisse les relater ici sans crainte d’importuner le lecteur.

J’étais recroquevillé sur mon siège et me trouvais dans un état plus ou moins comparable à celui d’un python après son repas de midi, lorsqu’il entra et s’assit sur la banquette en face de moi.

Quand je compare ce moujik à un gorille, vous pensez sans doute à un gorille de taille normale, pas au paquet super-économique qui occupait deux places et dont le bonnet touchait le filet à bagages.

Il me paraissait bien évident que tout m’opposait à cette créature et que je ne pouvais avoir la moindre pensée en commun avec cet homme des neiges surgi des profondeurs de la steppe.

Je me tassai encore davantage dans mon coin tout en le surveillant discrètement. Il m’était impossible de le regarder en face car il avait, au-dessus d’une moustache qui dissimulait la moitié de son visage, cette sorte de regard capable d’ouvrir une huître à vingt mètres.

C’est alors que les haut-parleurs du compartiment diffusèrent un message dans un français parfait : « Connaissez-vous la fragrance des mots ? »

Quelle ne fut pas ma surprise en réalisant qu’il n’y avait aucun haut-parleur dans le compartiment et que cette question m’était personnellement adressée par le Yéti lui-même !

Saviez-vous, Monsieur, que les mots ont une odeur ? Me dit-il en posant sa valise sur ses genoux et en commençant à en extraire un assortiment de nourritures accompagné d’une bouteille de vodka.

Certainement ! Répondis-je après avoir repris mes esprits. Tout récemment, à la suite d’un repas trop riche, je peux vous assurer que mes maux savaient se faire sentir et …

Non ! Je vous arrête. Je veux parler des mots, M-O-T-S. Ces phonèmes que l’on trouve en plus ou moins grands nombres dans les dictionnaires que nos amis Robert et Larousse s’amusent à collectionner…

Ahhh ! Les mots. Oui, bien sûr ! Non. Pensez donc. C’est une plaisanterie. Si les mots avaient une odeur, cela se saurait depuis longtemps. Peut-être, à la rigueur, veut-on parler de cette mémoire olfactive qui nous fait associer une odeur avec le souvenir d’un bon plat. Ou alors, me parlez-vous de ces gens qui font valoir leurs arguments au moyen d’une haleine pestilentielle agrémentée d’une pluie de postillons.

Détrompez-vous, Monsieur. J’ai connu un arpenteur qui, lui-même, avait rencontré un vieil homme dont la boutique était pleine de meubles à tiroirs qui recélaient chacun un mot à l’odeur caractéristique.

Et vous avez cru une chose pareille ? M’étonnai-je. Sans doute à tort. Car, après tout, dans un pays où un gorille parlant français peut apparaître inopinément dans votre compartiment, il doit être possible que des vieillards aient des meubles à tiroirs au fond de leur boutique obscure avec des mots dedans.

Le moujik argumentait à n’en plus finir tout en dévorant le contenu de sa valise. Il mâchait et parlait à la fois, si bien que ses bacchantes semblaient un appareil perfectionné pour transformer les victuailles en considérations sur la fragrance des mots, ne s’interrompant que pour aspirer de longues rasades de vodka.

Je reçus en plein visage l’odeur des champs de seigle, l’odeur divine et russe de l’alcool non digéré. Je venais de comprendre l’odeur du mot vodka.

A cet instant, un contrôleur ouvrit la porte de notre compartiment.

Après une légère hésitation, il eut tôt fait de comprendre qu’il ne pourrait séjourner à l’intérieur sans s’exposer rapidement à un malaise et poursuivit ses contrôles plus loin.

L'abbé, la belle et la bête

Il était une fois, une belle poupée,
Qui était amoureuse d’un très très vieux curé.

Alors qu’ils jouaient, l’abbé dit à la belle
Que sa balle était pleine de sa tendre prunelle.

Mais non, l’abbé, c’est d’air, lui répondit Elise.
Mais quel abécédaire ? S’étonna l’homme d’Eglise.

Alors, l’enfant invita sous son toit le kiwi
Pour qu’il perce l’enveloppe de l’objet mystérieux.

Sans retard, l’oiseau fit ce qu’elle avait dit
Et il s’en échappa l’azur de ses beaux yeux.

Elle fut aveugle le lendemain,
Et l’abbé mourut de chagrin.

lundi, janvier 14, 2008

La vierge folle

Pour cet exercice proposé par darkia, le principe est d'utiliser un minimum de 10 mots (idéalement tous) parmi les 15 suivants, pour rédiger un texte.
Atypique, dommage, mort, pieu, sang, simple, mains, sentiments, recherche, attente, liqueur, corsage, assaillir, clan et pathétique.



Pathétique histoire et peu atypique, que celle de cette vierge qui voulut tuer de ses mains le plus célèbre des vampires.

Après une laborieuse recherche et une longue attente, elle put assaillir le clan de Dracula.

On la retrouva avec le pieu de la mort planté dans son corsage. Le monstre, dénué de sentiments, buvait son sang comme une simple liqueur.

Dommage.

Le soir d'Halloween

Exercice d'écriture proposé par les Impromptus littéraires


Un coup de sonnette déchira l’air de mon vestibule juste au moment où le présentateur du journal télévisé informait le bon peuple des derniers discours d’un faiseur de beaux discours.
Au prix d’un effort surhumain, je me levai avec toute la dignité qu’il est possible de conserver lorsqu’on essaie de s’extraire de ce putain de fauteuil à bascule qui m’a été offert le jour de l’élection présidentielle.

Qui osait déchirer l’air de mon vestibule à une heure pareille ?

Chaussé de mes lunettes fabriquées à base de pots de yaourts et de branchages, ainsi que des pantoufles marsupilamis offertes par mon dernier petit fils, je me dirigeai vers la porte lorsqu’un bruit atroce en fendilla le chambranle qui laissa tomber une question fermée sur le carrelage avec un bruit mou « Des bonbons ou un sort ?»

La voix qui l’avait lâchée ressemblait à celle d’un cadavre parlant du fond de son tombeau. Une voix à peine humaine. Ce n’était pas comme une voix et pourtant c’était une voix.
J’avais entendu parler dans une série télévisée de l’armée du Nécromant, une horde de morts vivants qui sortait des cimetières pour attaquer la ville.

Je n’allais pas me laisser faire.

Je saisis le fusil de chasse suspendu au porte manteau, un très beau fusil juxtaposé de type Lefaucheux calibre 16 à broche, réalisé dans la seconde moitié du 19ème siècle par un artisan stéphanois ; arme de haute qualité ; beau bois en noyer, crosse anglaise quadrillée, platines et bascule nickelées et ciselées. Un cadeau de Léone.

Et j’ouvris la porte en grand.

La pluie d’orage et une énorme bourrasque de vent chargée de feuilles déjà mortes s’engouffrèrent dans mon vestibule au bord de la crise cardiaque.

Au même instant, une voiture passa en trombe et souleva une gerbe d’eau sale qui aspergea l’ensemble de mes cadeaux.

Personne. Il n’y avait personne !

Il n’y avait que cette rue, toujours la même, longée de murs gris culottés par les siècles, derrière lesquels croupissaient de vieux bâtiments compliqués, luisant de crasse et enchevêtrés les uns dans les autres à force de POS et de PLU successifs.

La situation était de celles où l’on a plus qu’à joindre les mains, lorsqu’elles ne sont pas encombrées par un fusil, lever un regard muet vers le ciel, et recommencer une nouvelle vie en essayant d’oublier.

Lorsque je refermai la porte et me retournai, mon cœur cessa de battre et une indicible explosion de stupeur me secoua de la semelle des marsupilamis jusqu’à la pointe des cheveux.

Mes lunettes en carton chutèrent sur deux gnomes encapuchonnés aux têtes de citrouille.

─ On donne c’qu’on veut, m’sieur dit le plus petit et le plus laid des deux en brandissant un paquet de bonbons.

Le sourire de la Joconde

( Exercice d'écriture proposé par les Impromptus littéraires Contrainte : Le texte doit être rédigé à la première personne. La narratrice est la Joconde. )

Je suis la Joconde.

Donc, je souris toujours.

Normal. La Joconde sourit toujours. C’est un choix délibéré.

D’un éternel sourire. D’un pâle et doux sourire. D’un sourire en or massif lorsque je vois ce que je leur coûte. D’un sourire mystérieux et légèrement moqueur.

D’ailleurs, je vois bien que je suis une énigme pour eux. Ils tournent autour de moi sans cesse, discutent entre eux, se consultent à n’en plus finir.

Tous les jours, ils défilent devant moi. Ah, j’en ai vu des spécialistes examiner mes cheveux, mon teint, mes yeux et tout le reste. Ils ne comprennent pas.

Je suis leur sujet de conversation préféré.

Je ne leur dis rien. Je me contente de leur sourire.

Ils m’ont déjà auscultée et examinée sous toutes les coutures. Leur sans gêne ne connaît pas de limites.

Il n’y a que l’infirmier du soir qui m’apporte les sédatifs qui est vraiment gentil avec moi

Porte ouverte ou fermée ?

( Exercice d'écriture proposé cette semaine par les Impromptus littéraires Contrainte : Le thème est "Porte ouverte ou fermée" et doit inclure la phrase "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée". )

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Paulo, m’a dit mon oncle Dan, en me donnant un billet de cinq cents euros, il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Suis bien mon conseil : Choisis toujours la porte ouverte. Je dois ma fortune à une porte ouverte.

Mes sourcils se levèrent jusqu’à déranger ma coiffure.

S’en étant aperçu, il s’installa dans un fauteuil, alluma un excellent cigare, et me narra cette invraisemblable histoire.

« Ce jour là, j’avais tout perdu au jeu. Au point de devoir emprunter une pièce de monnaie à mon voisin de table pour me rendre aux toilettes qui fonctionnaient avec un monnayeur.

Une porte était restée ouverte. Je fis donc l’économie de cette pièce. De retour, je la glissai dans une machine à sous et remportai le jackpot. Je fonçai immédiatement à la roulette et misai la totalité sur un numéro. Le soir même, j’étais millionnaire.

C’est vrai, j’ai dit que si mon bienfaiteur se manifestait, il aurait la moitié de ma fortune. D’ailleurs, un gars est venu me dire qu’il m’avait donné une pièce pour aller aux toilettes du casino.

Je lui ai répondu que ce n’était pas à lui que je pensais, mais à celui qui avait laissé la porte ouverte. »

Souvenir indélébile

( Exercice d'écriture proposé cette semaine par les Impromptus littéraires Contrainte : Le thème est "Dans la ville inconnue" et doit commencer par la phrase "Dès qu'elle fut partie, je fermais la porte à clé". )

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Dès qu’elle fut pa’tie, je fe’mais la po’te à clé et cou’ais au lavabo pour me nettoyer le visage.
J’eus beau f’otter, f’otter et encore f’otter, ce satané ci’age ne pa’tait pas. Je estais toujou’s aussi noi’.

Mon Dieu, que m’a’’ivait-il ?

Pas d’affolement.

Epassons le film à l’enve’s.

J’a’’ive à New-Yo’k, ville que je découv’ais pou’ la p’emiè fois. Plus p’écisément à Ha’lem. On m’avait p’évenu : Si tu tiens à ta peau, il ne faut pas que les gens de Ha’lem découv’ent que tu es blanc.

Je me passe donc le visage au ci’age noi’ et je pa’s bosser. Je suis ep’ésentant.
Je devais ester deux jou’s.

A mon hôtel, je demande à la éception de me éveiller à huit heu’. Je vais voi’ mon client et cou’s à l’aé’opo’t pou’ ent’er à Pa’is.

New-Yo’k, c’est infe’nal. On ne peut pas y ester t’ès longtemps.

A l’aé’opo’t, je demande où se t’ouvent les toilettes pou’ me nettoyer le visage. Le ci’age su’ la figu’e c’est pénible.

Et là, je f’otte, je f’otte et ien à fai’ : toujou’s aussi noi’. C’est te’’ible quand même !

J’y suis : La éceptioniste de l’hôtel a éveillé un aut’e client à ma place. Elle va avoi’ affai’ à moi !

Je me disais aussi : j’ai un d’ôle d’accent aujou’d’hui.

La page blanche

Ecriture ludique propose d'écrire un texte sur le thème de la page blanche :


Le vieillard était recroquevillé sur le tapis, extrêmement mort, avec une expression d’horreur, mêlée d’angoisse sur le visage.

─ Ca m’a tout l’air d’un suicide, commissaire.

─ Je n’en suis pas sûr, plus on avance dans la vie, plus on est mortel, inspecteur. Avez-vous bien relevé les empreintes ?

─ Le bureau était fermé de l’intérieur et les fenêtres également.

Le commissaire haussa les épaules. Son nouvel adjoint le désespérait. Depuis quand pouvait-on fermer une fenêtre de l’extérieur ?

─ Regardez plutôt cette feuille sur le bureau. Il donne certainement les explications de son geste.

─ La feuille est blanche, commissaire.

─ C’est bien ce que je disais. La vengeance d’un personnage de roman. Reste à trouver l’arme du crime.

─ La voici, commissaire, dit l’inspecteur Marfaux, en lui tendant un stylo à pompe.

Lettre à Lolo

(en réponse à un exercice d'écriture proposé par Paroles Plurielles. Thème : la jalousie et aucun "u" dans le texte !)

Ma chère Lolo,

Je sais : ton nom n’est pas Lolo, mais cet exercice est spécial. Je t’appellerai donc Lolo pendant cette poignée de secondes. J’ai mes raisons.

Ce n’est pas possible. C’en est trop : les exploits des américains m’énervent. Ils vont, parait-il, envoyer des navettes spatiales vers la planète Mars. Je me demande comment ils font.
J’ai donc décidé de lancer mon engin interplanétaire vers le soleil. Je me marre. Ils vont voir et n’en reviendront pas !

Je les entends d’ici. Ils vont rigoler et prétendre la chose impossible. Les rayons de l’étoile vont faire fondre les ailes de ton appareil, diront-ils.

Ils se trompent. Je ferai mon essai le soir. Le soleil disparait alors à l’horizon et les ténèbres refroidissent l’atmosphère.

Je t’embrasse, Lolo. Rappelle-toi bien de ma promesse. Je pars avec Dédale dès sa sortie des labyrinthes de l’administration.

Ton Icare bien aimé.

Pispaparla : un conte de Noël

Cette année, je n’avais absolument pas l’intention de vous dire un conte de Noël.
Non. L’ambiance n’y est pas : la politique, le réchauffement, les guerres, la fracture, les factures, la pollution, les radars, le prix du pain, les nouveaux instruments de surveillance, les fermetures d’usines, les délocalisations, les fusions-acquisitions, les sans abris, la visite de Khadafi et les récentes interdictions passées et à venir n’y mettent pas du leur.
Avouez-le : En ces temps de grandes incertitudes, TOUT s’oppose au conte de Noël !
Mais voilà : Les
impromptus littéraires me somment de vous écrire un conte merveilleux, drôle ou insolite où il serait question d’un sacré lutin et qui doit obligatoirement contenir la phrase « Mais où est-il donc passé ce sacré lutin ? »

La page de l’Oncle Dan n’étant faite que de merveilleuseries, drôleries et insoliteries, je vous propose sans plus tarder la terriiiible histoire de la sorcière PISPAPARLA, un conte de Noël pour internautes de 8 à 88 ans. Or, donc… Il était une fois…


oOo

La sorcière Pispaparla ne venait au village qu’une fois par an, au moment de Noël.
Tout le monde attendait impatiemment sa venue car elle n’avait pas son pareil pour raconter des histoires féeriques, le soir à la veillée.

Elle savait tenir son auditoire en haleine, étirait son récit jusqu’aux limites du point de rupture, et l’illustrait d’étranges phénomènes grâce à ses fabuleux pouvoirs magiques.

Ses contes et légendes emportaient les villageois sur des chemins de rêves peuplés de fées joyeuses qui piétinaient leurs soucis d’avenir, avant de les jeter brutalement dans de diaboliques terreurs dont ils ne pouvaient sortir que par une intervention chevaleresque ou divine.
L’auditoire frémissait comme un ventilateur électrique mais il ne pouvait pas le savoir, ce dernier n’ayant pas encore été inventé.

Le plus souvent, dénouement et dénuement se confondaient, laissant les héros pauvres comme Job avant l’invention de son papier à cigarettes. L’auditoire restait alors immobile et sans voix, un peu comme la poupée d’un ventriloque quand le ventriloque est parti boire à la taverne en l’abandonnant.

Durant cette nuit de Noël, un grand vent semblait balayer le monde.

Les hurlements de la tempête se jetaient sur la vieille chaumière d’Eulalie-Genièvre, qui servait de salle polyvalente, comme pour tenter de l’arracher de ses fondations et mettre un peu d’ambiance.

Les poutres du plafond grinçaient et gémissaient. Les bourrasques les plus violentes faisaient trembler les tables de sorte que les fiasques et les flasques tremblaient et s’entrechoquaient.
Avant même que Pispaparla ne commence son récit, les villageois éprouvaient déjà une peur confuse et se serraient les uns contre les autres dans une odeur de porcherie surmenée, une odeur à couper au couteau mais qui ne chavire que les internautes comme nous qui ne sommes pas habitués à vivre au moyen âge.

Les flammes, dans la cheminée, dessinaient sur l’inquiétant visage de la sorcière des ombres démoniaques. Ses yeux rouges phosphoraient et ses cheveux jaunes se tenaient droit sur sa tête comme les plumes d’une poule effarouchée.

Elle commença alors le récit du renard bleu, de la rivière emprisonnée, de la clé d’or et de la petite fille aux yeux fermés : Un conte très alambiqué où se croisent une importante quantité de gnomes, de trolls, d’elfes et de lutins. Une histoire tirée du premier volume des grimoires intitulés Coïtus Impromptus, entièrement calligraphiés en latin par les moines défroqués de l’abbaye de Westminblog.

Lorsqu’elle parlait du renard bleu, son écharpe se mouvait étrangement et ressemblait à un goupil apprivoisé. Dès qu’elle évoquait la rivière emprisonnée, la pluie redoublait de violence et cognait avec une rage frénétique contre les fenêtres de la vieille chaumière.

Un instant, une clé d’or brilla dans la main aux doigts crochus de Pispaparla.

Mais point de lutin ! Elle ne trouva pas le lutin qui avait endormi la petite fille.

Sans ce sacré lutin, la petite fille ne fermerait pas les yeux et le conte ne se terminerait jamais.

Elle chercha vainement dans les poches de sa houppelande, retourna sa musette. Les villageois se mirent à chercher aussi. La chaumière fut entièrement mise à sac au grand dam d’Eulalie-Genièvre. On fouilla même la boite de Pandore. En vain.

A ce moment, un volet fut arraché et tomba à terre.

La panique traversa le regard de Pispaparla. Elle aurait accepté avec joie la tâche de terrasser un dragon aux narines incandescentes, mais il n’y avait plus la moindre chance pour qu’elle retrouve cet imbécile de lutin fugueur.

Alors, Barthélémy-Bartholomé, dit Gros Babar, un bûcheron sanguinaire à qui on ne la faisait pas, et qui ne se séparait jamais de sa hache, déplia ses deux mètres de muscles et gronda avec une colère rentrée : « Dis, Pispaparla, il serait temps de finir ton histoire ! Mais où est-il donc passé ce sacré lutin ? »

Certains prétendent que le vrai nom de la sorcière Pispaparla est Ermeline et qu’elle ne s’appelle Pispaparla que depuis ce jour-là.

La belle et le mur

Exercice d'écriture proposé par Papier Libre
Etant donné un mur, que se passe-t-il derrière ? (Jean Tardieu)


Choisissez de préférence une nuit sans lune. Ne tentez pas l’expédition à dix ou quinze mais à deux ou trois, tout au plus. Choisissez de bons potes en qui vous avez toute confiance.

Attendez l’extinction des feux et que le pion ait quitté le dortoir. Si vous connaissez ses habitudes, c’est encore mieux.

Laissez passer quelques minutes et quittez le dortoir en veillant particulièrement à ce que la grande porte ne grince pas. Une goutte d’huile déposée discrètement la veille constitue une bonne préparation.

Descendez le grand escalier monumental jusqu’au premier étage et parcourez les cinquante mètres du couloir vert le plus rapidement possible en faisant attention à ce que personne ne puisse vous apercevoir de l’extérieur par les grandes fenêtres qui donnent sur la cour d’honneur.

A l’autre extrémité du couloir, vous atteignez le rez-de-chaussée par les escaliers de l’aile gauche du bâtiment. A ce stade, je vous conseille une pause pour souffler et calmer les battements de votre cœur. Un renfoncement sous les marches de l’escalier s’y prête parfaitement.

Passez devant les casiers à baskets. Vous voilà au seuil de la cour des moyens. C’est là que les choses se compliquent.

Surveillez qu’il ne reste pas un insomniaque en promenade digestive ou en lecture de bréviaire. Tendez l’oreille et soyez attentif au moindre bruit. La soutane noire se confond très facilement avec la nuit.

Longez le mur des douches et des ateliers d’activités manuelles. C’est un passage délicat, à découvert. Ne trainez pas. Une fois le préau des moyens atteint, profitez de son couvert et longez les tinettes. Passez devant la questure et poursuivez de la même manière dans la cour des minots.

Les risques diminuent lorsque vous atteignez le parc et ses buissons salvateurs. Toutefois, restez vigilant et ne relâchez pas la garde. On a déjà eu à connaître de lectures de bréviaires très tardives dans la nuit et dans les allées du parc.

Longez le mur d’enceinte jusqu’aux ateliers du menuisier du collège. Prenez l’allée qui mène à la piscine. C’est un endroit peu fréquenté et pour ainsi dire sans risque. Longez la piscine en faisant attention de ne pas tomber dans l’eau. A ce stade, ça serait vraiment trop bête.

Vous êtes quasiment arrivé. A l’autre extrémité de la piscine une porte en bois s’ouvre facilement sur une allée qui mène à une autre porte qu’il faudra escalader à la courte échelle. Le plus grand passe le dernier.

Vous êtes de l’autre côté du mur. Dans la rue. Vous êtes libres. A vous les cinés, les cafés et les p’tites pépées.

Attention : le mur est punissable de renvoi temporaire ; ou définitif en cas de récidive.

Cher petit papa Noël

Les impromptus littéraires nous ont proposé la lettre de Noël comme thème d'exercice.


Cher petit papa Noël,

Je suis très inquier. J’ai entendu a la télé que tu faisais du 5800 kilomètres a la seconde.

Ca décoife. Les cornes des rennes doivent siffler dans le vent et tous les cadeaux que je t’ai commandé vont s’envolé. L’année dernière tu as perdu la moitié de ce que j’avè commandé. Ou alors c’est que t’as pas reçu mon maille. C’est pour ça que j’écri une lettre sept année.
C’est le vélo qui m’a manqué le plus car j’ai du allée à l’école à pinces parsse que j’avais déjà acheter mes pinces a vélo.

J’ai bien travailler quand meme. Le professeur est content de moi. Surtou en orto. Alors, si tu pouvais m’apporter le reste de la liste, ça m’orangerai.

Fais attention aux radars. Ils en on mi plein sur la route qui mène a notre maison. A cause de ça, papa a du retourner lui aussi a l’école. Apporte lui du ouiski. Papa aime bien ça. J’espère que tu a beaucoup de points sur ton carnet. Si tu veux, je peux tant donner.

Quand t’arrivera, je te conseille pas la cheminée qui na pas été ramoner par ce con fait des économies d’énergie pour la planette. Et surtout enlève ton manteau rouge car papa a mis Hannibaal dans le jardin. Il est très nerveux. Tu peux demander au petit chaperon rouge qui apporte le lait a ma grand mère.

Cette année, on a pas de sapin parce que le garde chass n’a pas laisser faire papa quand il est allé le couper dans la forêt. C’est pas grave. Papa a dit qu’il avait déjà assez les boules comme sa.
T’auras qu’a mettre mes cadeaux près des chaussures vertes. C’est pas les miennes mais les chaussures de cloune de tonton. Elles sont plus grandes.

Je t’embrasse bien for. Ne prend pas froid car on a plus d’anti biotique. Maintenant, c’est interdit.

Fulbert-Paterne

Divagations

Exercice proposé par les impromptus littéraires
Entière liberté pour rédiger un texte, divaguer comme bon vous semble. Mais, mais !!! Ah oui, sinon ce ne serait pas drôle !! Nous souhaitons trouver dans vos lignes (dans l'ordre ou le désordre) ceci :- un lézard grincheux, - des gouttes d'encre violette, et un igloo sous la neige.



Ma chère Adélie,

On ne retrouvera sans doute de cette lettre que quelques gouttes d’encre violette gelées sur la banquise car je l’écris dans un igloo sous la neige. Malgré tes recommandations, j’ai quitté le soleil et la paresse pour le froid et l’aventure. J’étais un lézard grincheux et je vais peut-être mourir de froid après des mois d’efforts et de divagations. Ils n’auront pas été inutiles puisque je donne ton nom à cette terre gelée et aux manchots qui la peuplent.
César Dumont d’Urville, le 19 janvier 1840

L'homme qui marche

Mon premier exercice d'écriture de l'année 2008. Proposé par Les Impromptus Littéraires et dont le thème est "L'homme qui marche"...


Epuisé par un voyage de plusieurs jours sur des chemins escarpés et mal entretenus, j’étais heureux de pouvoir faire étape au château du comte Dragmzk.

Je l’avais rencontré par hasard, alors qu’il venait de faire une mauvaise chute de cheval qui lui avait fait perdre pratiquement toutes les voyelles de son nom. Je tenais à l’époque une officine, et dans ces cas-là, c’est toujours là qu’on sonne.

Le château du comte Dragmzk était particulièrement lugubre. Perdu au fin fond du temps, il fallait traverser une terrifiante et fabuleuse forêt pour le trouver enfin au milieu de marécages nauséeux desquels émergeaient, ça et là, quelques pierres tombales oubliées des dieux.

Après un frugal repas devant une gigantesque cheminée qui dégorgeait plus de vent et de fumée que de chaleur, un gnome bossu et unijambiste me conduisit à la lumière d’un chandelier et à travers un dédale de corridors et de galeries jusqu’à ma chambre aux dimensions de cathédrale. Elle était tapissée d’armures et de trophées de chasse qui semblaient me surveiller de leurs yeux morts.

De l’extérieur me parvenait le chuintement des arbres sépulcraux seulement interrompu par le hurlement caractéristique du loup affamé avant qu’il vienne vous déchiqueter les chairs et vous énucléer les orbites.

Je ne sais pourquoi, mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil dans ce lit à cinq places et à baldaquin, qui, d’après la légende, avait déjà bercé les rêves de Barbe-Bleue et de quelques unes de ses femmes. J’essayais de rassembler mes esprits tout en surveillant les ombres mouvantes dessinées par les pâles clartés de la lune qui rendaient les objets vivants autour de moi.

Je n’ai pas honte d’avouer que je broyais déjà une quantité assez considérable de noir lorsque j’entendis un bruit de pas dans le couloir.

Mon cœur fit un bond spectaculaire comme seuls savent en bondir les plus grands danseurs de ballets russes. J’avais la gorge plus sèche que le désert de Gobi et je me mis à trembler et chair-de-pouler de tous mes membres.

Un homme marchait dans le couloir. Il semblait qu’il peinait et s’essoufflait. Il s’arrêtait par intermittences puis repartait en trainant la jambe. Le bruit de son pas s’éloignait et s’amplifiait de nouveau.

Un instant, il s’arrêta devant ma porte. Il s’agissait fort heureusement d’une porte massive renforcée de ferrures et munie d’énormes verrous que j’avais tirés avec soin comme me l’avait demandé Dragmzk. D’un air mystérieux, il m’avait d’ailleurs formellement interdit de quitter ma chambre après onze heures et de pénétrer dans la tour carrée.

Alors que j’étais moi-même en état d’apnée depuis plusieurs minutes, me parvenait distinctement le bruit d’un soufflet de forge ou d’une locomotive à vapeur qui devait être la respiration asthmatique du monstre.

Une bulle d’épouvante remonta les sables mouvants de mon estomac et vint crever au fond de ma gorge. Bien que tous les poils de mon corps fussent au garde à vous, je me recroquevillais comme une plume qui prend feu sous mes draps qui prenaient des allures de linceul.

Je regrettais de ne pas avoir emporté avec moi un poison asiatique ou tout autre objet pouvant enrichir les pompes funèbres afin de mettre rapidement un terme à mes tourments.

Finalement, je ne sais si je me suis endormi ou évanoui.


Le lendemain, les yeux bouffis de mauvais sommeil et pochés de fatigue, je rapportai les faits au comte Dragmzk.

Il partit d’un rire indélébile - sans doute un rire de Chine - qui me fit l’effet du crissement de la craie sur un tableau noir.

Je vais vous présenter l’homme qui marche, dit-il enfin, lorsque le tableau fut entièrement recouvert.

« Igor, ici immédiatement » hurla-t-il d’une voix noire stabilotée de jaune.

Igor surgit dans l’instant et dans un bruit de locomotive essoufflée.

Il y avait dans son regard quelque chose de l’hyène, du tigre, du cochon, du cobra, de la sole frite et de la limace qui faisait songer à Jack l’Eventreur mettant au point les détails de son prochain crime.

Il tenait au bout d’une chaine un chien de couleur jaune, qui avait à peu près la taille d’un jeune éléphant. Sans doute un croisement entre la bête du Gévaudan et le chien des Baskerville.

Igor est chargé de la surveillance du château. Son compagnon se nourrit des voyageurs égarés qui se réfugient dans la tour carrée.

Je n’ai jamais revu le comte Dragmzk depuis ce jour-là.

Non, désolé...

Exercice d'écriture proposé par Les impromptus littéraires : le texte doit se terminer par "Il doit bien y avoir quelqu'un quelque part qui sait ça"


Non. Désolé pour mes fidèles lecteurs et charmantes lectrices. Il n’y aura pas de billet de l’oncle Dan sur ce thème des Impromptus.

Ce n’est pas faute d’avoir tout tenté.

J’ai supplié les muses de me souffler une idée, de guider ma main sur le papier ou le clavier (j’ai essayé les deux), mais rien.

Nada.

A se demander si les muses n’ont pas, elles aussi, pris des RTT.

Pourtant, toutes ces nuits, je tenais mon sujet et je parvenais à ciseler mes phrases jusqu’à ce qu’elles aient l’éclat du diamant. De quoi vous éblouir. Elles n’étaient composées que de mots ayant subi les tests les plus rigoureux, des mots qui vous auraient tiré, alternativement, des larmes d’émotion ou de rire. De vraies armes de distraction massive. Ah, vous en auriez mouillé des mouchoirs !

Et le matin, tout avait disparu. Toutes ces idées, pour la plupart frappées au coin du génie, avaient perdu quatre-vingt dix pour cent de leur pertinence.

Pas d’affolement, je me dis. T’as jusqu’à dimanche pour envoyer ta copie.

D’habitude, j’ai souvent une idée qui me vient quand j’enfile la première jambe de mon pantalon. Elle se précise à la seconde. Et quand je boutonne ma chemise, je tiens mon sujet. C’est comme ça que sont nés Dragmzk, Fulbert-Paterne, Viktor Ivan Nikitarovitch, Adelphe Ytlor et bien d’autres.

Mais, cette fois, pas la plus petite Ievguenia Alekssandrovna ni la moindre Pispaparla.

C’est tout de même incroyable ! Comment peut-on expliquer une chose pareille ?

Il doit bien y avoir quelqu'un quelque part qui sait ça !

mardi, septembre 11, 2007

Elémentaire

Thème : Le texte doit commencer par "L'horloge indique vingt deux heures trente, mais elle est en avance"


─ L'horloge indique vingt deux heures trente, mais elle est en avance... Le voleur s’est introduit par l’œil de bœuf. Elle le surprend la main dans le sac. Dans son affolement celui-ci vide son arme sur la malheureuse. Une balle atteint l’horloge qui s’immobilise sur vingt deux heures trente.

─ Pourtant, Holmes, des témoins affirment qu’ils ont vu l’homme en fuite sauter dans le tramway de vingt deux heures quinze.

─ C’est exact, Watson. L'horloge indique vingt deux heures trente, mais elle avance...

Le vieillard et la lanterne rouge

Je vous raconte cette histoire le 11 septembre, non pas parce qu’il s’agit d’une journée de triste mémoire, mais parce que c’est aujourd’hui sa fête. Il s’appelait Adelphe.

Sa vie ne fut qu’un long chemin de contrariétés et de moqueries car lorsqu’on s’appelle Ytlor, on ne prénomme pas son enfant Adelphe.

Vous ne serez pas étonné si j’ajoute qu’Adelphe Ytlor avait le capital séduction de Quasimodo et qu’il était fourbe et méchant.

Il tenait un bazar appelé « La lanterne rouge », un véritable capharnaüm, une caverne d’Ali Baba, un antre aux relents surannés auxquels se mêlaient des odeurs de transpiration, de crasse et d’humidité miasmatique.

Il ne conservait une certaine clientèle que par la certitude que celle-ci avait de trouver à La lanterne rouge, et nulle part ailleurs, ce qu’elle cherchait.

Philtres, onguents, mixtures, poudres et autres viagra et semences du diable lui laissaient une confortable marge bénéficiaire gardée par une sorte de progéniture de la bête du Gévaudan.
Il accueillait son client avec obséquiosité, le faisait asseoir sur un tabouret défoncé qu’il débarrassait prestement des objets qui l’encombraient et écoutait la commande spéciale avec recueillement, enfouissant sa face vérolée dans ses mains crasseuses aux ongles noirs et crochus.

Lorsque le client avait avoué ses plus intimes envies, il disparaissait dans une arrière boutique plus sombre que l’enfer où se réalisaient par on ne sait quelle magie ni avec la complicité de quelles démoniaques sorcières, les élixirs et les bouillons les plus illusoires qui soient.

Il résistait ainsi à une concurrence effrénée utilisant les dernières évolutions technologiques. Des officines lourdement informatisées qui harcelaient quotidiennement l’internaute à grands renforts de pourriels, diffusant des catalogues virtuels autour de la planète et pratiquant une vente à distance plus ou moins sécurisée.

Lorsqu’on proposait au vieillard un tel équipement, il partait d’un effroyable rire qui faisait tomber le plâtre du plafond et réveillait les vipères emprisonnées dans ses bocaux de formol.

Au grand soir de la cyber-catastrophe, lorsque les virus destructeurs eurent raison des réseaux informatiques, que tous les fichiers furent irrémédiablement détruits et que les écrans s’éteignirent définitivement, il ne resta plus sur le marché que La lanterne rouge.

Le rire d’Adelphe résonne encore dans nos mémoires.

samedi, août 18, 2007

L'amante religieuse

(Le thème imposé est dans le titre)


Le chat noir a tout vu. De toute évidence, l’homme qui se hâte devant lui n’a pas la conscience tranquille. Sinon, pourquoi lancerait-il sans cesse de furtifs regards par dessus son épaule afin de s’assurer qu’il n’est pas suivi ?

Il contourne la calle dolera atorna al brusa, (la rue qui tourne autour de la maison brûlée) et se dirige prestement vers la calle del Sole mette in corte delle Scoazze (la rue du Soleil qui mène à la cour des Ordures).

L’homme s’engouffre enfin entre deux palais dans une ruelle qui s’ouvre comme une fente liquide entre les hautes maisons noires.

A Venise, tout communique avec tout. Chaque maison est reliée à dix autres. Ce ne sont que venelles, courettes, passages dérobés où glissent en hâte manteaux de soie et perruques pour se rendre, comme lui, en quelque lieu secret ou se conjuguent luxe et luxure, l’Église elle-même étant devenue un abri-refuge pour jouisseurs raffinés.

Enfin, il aperçoit le couvent. Après un dernier coup d’œil, il saisit le marteau de porte et frappe trois coups. Un judas grillagé glisse lentement. Père Version dit-il dans un souffle, d’une voix presque inaudible. Mère Veilleuse répond la concierge dont il ne distingue que la cornette blanche dans l’ombre du porche. Elle s’efface en entrouvrant la petite porte basse enchâssée dans le gigantesque portique.

Quelques instants, il suit les fondements de la religion vénitienne, le saint siège dans toute sa planétaire exubérance, épanoui et tendu comme une montgolfière. Puis Mère Veilleuse se retourne et lui indique le lieu de son rendez-vous.

Vous allez être satisfait, Monseigneur, notre Mère abbesse vous a réservé de divines surprises, dit-elle en tirant un rideau derrière lequel se dissimulait une entrée.

En franchissant le seuil, il a juste le temps de lire « Vampirella » gravé en lettres gothiques dans le bois de la porte.

lundi, août 06, 2007

Le Rouy de Ruy


La consigne : Le texte doit commencer par : "ce que je venais de dire à la vieille Marquise Guy de Ruy était l'exacte vérité" .

Le texte doit s'inspirer d'une photo représentant une place vide dans un compartiment de train avec un journal abandonné.

Ce que je venais de dire à la vieille Marquise Guy de Ruy était l'exacte vérité.

Elle puait !

A ma connaissance, le langage humain ne possède pas d’épithètes à la hauteur de la situation.
Pour vous faire une idée de l’odeur qui est entrée dans le compartiment en même temps qu’elle, il vous faudrait passer une semaine dans un égout, ce qui m’épargnerait une bien oiseuse et approximative description.

La marquise Guy de Ruy était à l’image de son manoir en ruines. Elle se consolait par l'absorption à doses massives de cochonnailles hypercaloriques qui l’avaient progressivement transformée en une sorte de Caterpillar suiffeux. J’avais devant moi une choucroute complète avec sa garniture : les saucisses, les jambonneaux, le lard... beaucoup de lard. Il n’y avait que le fumet qui ne correspondait pas à ce plat régional. De toute évidence, La marquise Guy de Ruy ne vivait pas dans la crainte de se charger l’estomac ou de se corrompre l’haleine, et devait éviter de se laver les dents et les pieds, de peur de les déchausser.

Grandeur et décadence.

On n’aurait su lui donner d’âge. Pour sûr, elle n’était pas très très vieille, mais elle n’était pas de la première fraîcheur non plus. Sa chevelure frisée, relevée en torsade sur le sommet de la tête dégageait sans grâce une nuque grasse. Un observateur appliqué et imaginatif, qui ne se laisserait pas distraire par les canons éphémères de la mode, pouvait trouver dans cet édifice capillaire babylonien la marque d’une recherche esthétique. Son impression aurait été confortée par le trait de rouge à lèvres qui soulignait la fine moustache.

Je l’observais derrière mon journal. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je la vis poser une vieille valise sur ses vieux genoux dont elle sortit une vieille bouteille de muscadet suivie bientôt d’un vieux fromage de Ruy (prononcez « Rouy »).

N’y tenant plus, je me levai et lui dis « Ah non, Marquise! Le Ruy: jamais avec du muscadet ». Et je quittai précipitamment le compartiment.

mercredi, juin 13, 2007

Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts


La consigne : Le texte doit commencer par : "Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts" .

Ce texte est la suite du précédent.


Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis le jour où Igor a donné de l’argent à une mendiante au bord du chemin.

Oh oui ! Beaucoup de choses ont changé. On pourrait même dire : tout.

Non. Pas tout à fait. Il reste encore les cyclones, les épidémies et les bandits, ces derniers expliquant sans doute l’incessante prolifération de brigadiers au bord des grands chemins.

Un jour, l’un d’eux intima l’ordre à Igor de stopper sa pouliche sur une zone d’arrêt d’urgence.

Bien sûr, il ne s’agissait plus de cette rosse de Lezghinka qui n’en faisait qu’à sa tête, mais de Lezghin IV, un modèle sport qui bondissait comme un tigre.
La côte sur laquelle la première peinait autrefois, avec le dynamisme d’une jument décédée depuis moins de 24 heures, Lezghin IV la grimpait en un insignifiant nombre de minutes et presque pas de secondes.

Considérant la tête de brute, la voix éraillée et le ton goujateux de l’homme en uniforme, Igor résolut d’obtempérer.

-- Vous ne semblez pas connaître l’article 412-6 du code des grands chemins, lui postillonna au visage l’homme copieusement moustachu.

Son haleine trahissait un alcool frelaté achevant de dissoudre un goulash musclé en oignons.

Igor venait lui-même d’avoir une longue conversation avec une bouteille de vodka et préféra ne pas affronter le brigadier de face. Il marmonna quelques réponses flasques, inaudibles et mucilagineuses, en se cachant derrière la fumée de sa pipe.

-- Tout conducteur doit se tenir constamment en état et en position d’exécuter commodément et sans délai toutes les manœuvres qui lui incombent, ânonna le rouage administratif.

-- En conséquence de quoi, poursuivit-il, je dois verbaliser quand vous mangez, buvez ou fumez en tenant les rênes. Vous saisissez ? Conclut-il à la manière d’un huissier.

Vous pensez bien, lecteurs idolâtres, que je ne vais pas énumérer ici tout ce qu’il est interdit de faire en tenant les rênes, ne disposant ni du temps, ni de la place nécessaires. Plus l’eau coule sous les ponts, plus la liste s’allonge…

vendredi, juin 08, 2007

A condition que tu m'en donnes...

La consigne : Le texte doit se terminer par : "A condition que tu m'en donnes" .



J’étais encore enfant, mais je me souviens très bien.

Nous nous dirigions en direction de l’horizon. Un peu vers la droite.

Plus précisément vers cette bourgade dont l’orthographe hérissée de consonnes m’égratigne la mémoire.

Igor faisait claquer son fouet pour accélérer la cadence car le crépuscule allumait les premières étoiles et c’était surtout vers huit heures, à la tombée de la nuit, que les assassins, les cyclones et les épidémies de choléra faisaient rage dans ce paisible village.

La vieille rosse, somnambule et cagneuse, qu’il qualifiait parfois de cheval dans le feu de la conversation, restait insensible aux sollicitations et nous nous faisions dépasser par d’antiques paysans, courbés sous le poids d’immenses fagots.

Il en aurait fallu davantage pour contrarier Igor, dont l’éternel sourire était un site classé, de même que le chaos de mèches entremêlées qu’il avait sur la tête, et qui évoquait la lande bretonne après les marées d’équinoxe.

Lorsque Lezghinka - c’était le nom de sa jument - eut atteint le sommet de la colline, nous aperçûmes la mendiante au bord du chemin.

Sa main tendue, sèche et noire comme celle d’un singe, sortait d’un amas de peaux de bêtes haut de trois pieds et demi à peine. Je me souviendrai toute ma vie de sa petite figure plissée, ratatinée, rugueuse et basanée comme un cuir de bottes qui auraient survécu à toutes les guerres. Sous la capuche, deux yeux rouges brillaient comme un couteau suisse. Je ne saurais dire s’ils lançaient réellement des flammes, mais ils me parurent distinctement incandescents.

Lance-lui des pièces, me dit Igor, embarrassé.

Il faisait partie de ces généreux avares qui ont constamment la main à la poche mais n’en sortent jamais rien.

Je le ferai, lui dis-je, à condition que tu m’en donnes…

mardi, mai 29, 2007

Une coccinelle dans un champ de coquelicots

Un nouvel exercice d'écriture proposé par Les Impromptus Littéraires

Thème : "une coccinelle dans un champ de coquelicots"
Introduire dans le texte les mots suivants : "anacoluthe", "mais c'est pas vrai ça !", "un hélicoptère".

― Votre coccinelle a quitté la route et a atterri dans un champs de coquelicots ! Que voulez-vous que j’y fasse ?

― Rgnn bzz rheu bleb bleb bzzz

― Quoi ? Que je vienne la chercher avec un hélicoptère et Monsieur plaisante, je présume. Mais c’est pas vrai ça !

― Hubert, je crois bien que tu viens de faire une anacoluthe.

― Ah ! Ecoute, Berthe, c’est pas le moment !

2155

Le Thème : 2155

La première journée de travail de l’année avait été longue et difficile pour Jean-Paul Woerth. Il était 21h55 lorsqu’il arrêta son ordinateur.

Avant de s’éteindre, l’écran afficha furtivement un message d’anomalie qu’il eut à peine le temps de lire : « Erreur fatale : virus 2155 ».

Il n’avait pas le temps de s’occuper de cela. Il verrait demain. Il lui fallait encore passer chez le maroquinier. Il avait repéré un beau sac à main à 215,50 euros et comptait l’offrir à sa femme pour son anniversaire. Lui, ne pouvait oublier l’anniversaire d’Odile. Elle était née le 2/1/55 dans le département de la Côte d’Or. Ils avaient ensuite rejoint la Meuse pour des raisons professionnelles.

Il plaça le dossier 215-5 au coffre dont il brouilla la combinaison 5…2...1...5.

Les difficultés commencèrent lorsqu’il voulu entrer le code de l’alarme : 2.1.5.5. Après la troisième tentative infructueuse, l’alarme se déclencha et une sirène assourdissante raisonna dans l’immeuble. Il se demandait qui avait pu changer le code sans l’en avertir. Troublé et distrait, il ne su répondre à la question que lui posait au téléphone la centrale de surveillance. Dix minutes après, la police entrait dans l’immeuble.

Jean-Paul se disait qu’il était peut-être dangereux d’utiliser la date de naissance de sa femme pour tous ses codes et mots de passe, mais ce qui le fascinait le plus était le numéro matricule cousu sur la veste du policier qui l’interrogeait.

Vous m’écoutez Monsieur Woerth quand je vous parle ? lui demandait l’agent 2155.

lundi, mai 14, 2007

Tout ça, c’est des excuses

─ Ma voiture n’a pas démarré ce matin. Il a donc fallu que je retourne à la maison prendre un vieux billet qui me restait et courir jusqu’à l’arrêt de bus à trois cents mètres. Evidemment, le car est parti sous mon nez et j’ai dû attendre le suivant. J’étais en train d’oter un chewing-gum collé à mon talon en constatant que mes chaussettes étaient dépareillées quand la monnaie que j’avais dans la pochette de ma chemise est tombée dans l’allée. Il a fallu que je me mette à quatre pattes pour ramasser les pièces – regardez mes genoux de pantalons – quand le contrôleur m’a écrasé un doigt en me réclamant mon billet. En me relevant, j’ai été pris de vertige, d’une crampe et de fourmillements dans le pied. Ajoutez à cela que le bus ne manquait aucun nid-de-poule. C’est pour ça que j’ai pris une décharge électrique dans le coude sur le sac à main d’une grosse dame peinturlurée dont le parfum était plus entêtant qu’un munster de trois semaines. Visiblement, le contrôleur était mal dans sa peau. Faut dire qu’il avait un visage ingrat, des yeux surplombés de verres épais, un sourire constipé, des boutons, une haleine horrible, des oreilles en portes de grange et des épaules en carafe. Il parlait avec une patate chaude et je ne comprenais rien de ce qu’il me disait. Il m’a fait payer une amende parce que mon billet était soit disant périmé depuis plus de six mois. On était tellement serrés que j’avais le nez en plein sur l’aisselle moite et faisandée de mon voisin qui avait une odeur à couper au couteau de bovin diarrhéique.

Je n’ai pas pu vous prévenir. On m’a volé mon portable hier.

De toute manière, il était cassé.

─ Oui. Bon. Ça va. Rejoignez les autres. On reprend.

Les empaillés de La Ravoire

La consigne 46 : Pas d'incipit, mais une phrase à placer dans votre texte, à l'endroit choisi par vous:
"Seule l'écriture nous (me) sauvera de la gueule de bois"



« Seule l’écriture nous sauvera de la gueule de bois » avait dit Jean-Pierre en rédigeant une lettre de dénonciation.

Il avait assurément raison, car notre tour serait venu tôt ou tard.

En suivant les indications du billet anonyme, les gendarmes découvrirent les empaillés de La Ravoire.

Les journaux parlaient de cannibalisme. C’était faux. Nous étions une bande de copains et avions décidé que même la mort ne pourrait nous séparer.

Lorsque Petit Louis est mort, le reste de l’équipe l’a exhumé du cimetière puis taxedermisé.

Nous le retrouvions de temps en temps, dans notre chalet, perché en haut de la montagne, inaccessible. Il nous accompagnait toujours pendant nos fêtes et nos beuveries. Il était accordéoniste. Certes, il n’était pas très bavard et ne répondait plus à nos questions que par d’énigmatiques sourires que nous pouvions interpréter à notre guise, mais il était là. C’était l’essentiel. Il ne manquait personne.

Puis ce fut le tour de Jean, en 1997, emporté par une mauvaise grippe ; et de Paul, en 2002, qui dévissa de son rocher. Ils rejoignirent Petit Louis sur le banc en face de la cheminée.

Jean-Pierre a paniqué.

Pourtant, on ne faisait de mal à personne, monsieur l’inspecteur.

dimanche, avril 01, 2007

Le poisson était sur le dos

53ème contribution à Impromptus littéraires

Le thème : Le poisson était sur le dos.

Malgré une mémoire d’attrape mouches où viennent se coller toute une série de faits quelconques et inutiles, je me souviens très bien d’aujourd’hui.

Vous me direz que la difficulté n’est pas bien grande et que j’aurais beaucoup plus de mérite à creuser mon tunnel dans l’épaisse couche du passé.

Si vous cessiez un instant de m’interrompre, je vous expliquerais que je veux parler du MOT « aujourd’hui » et non pas d’aujourd’hui.

Car le fait quelconque que je vous rapporte aujourd’hui et qui a marqué mon esprit à tout jamais, se rapporte à aujourd’hui et s’est passé le vendredi 1er avril 1955, jour du poisson à plus d’un titre.

Alors que nous écoutions religieusement notre institutrice, l’instituteur de la classe d’à côté, l’œil sombre et le front plissé comme une jupe écossaise, entra brusquement et marmonna quelques mots à l’oreille de sa collègue.

Il venait à peine d’achever ses confidences que l’institutrice me désigna du doigt en me demandant de le suivre.

Je suivis l’instituteur bougon et grincheux dans sa classe plongée dans un silence de sépulcre.
Il me fit monter sur la chair, me donna une craie et me demanda d’écrire le mot « aujourd’hui ».

Je commençai à écrire d’une main tremblante aujourd’ puis, après avoir posé l’apostrophe, je marquai une seconde d’hésitation en me demandant s’il fallait mettre un « h » à hui.

Percevant sans doute mon embarras, l’instituteur m’interrompit en disant que c’était très bien, l’essentiel étant que je sache que le mot était coupé en deux par une apostrophe.

Prenant à témoin les sombres crétins de sa classe qui ne connaissaient pas cette règle élémentaire, il leur demanda s’ils n’avaient pas honte de se faire apprendre l’orthographe par un minot.

Le silence de sépulcre atteignit une qualité inouïe.

Echauffé certainement par son énervement, le coléreux ôta sa veste et la classe sous pression éclata d’un énorme éclat de rire.

Le traditionnel poisson de papier était épinglé sur le dos du ronchonneur.

samedi, mars 24, 2007

L'enquête

La consigne : Vous écrivez un texte dont l'incipit sera: "Alfred Jarry est mort." Le texte sera écrit en trois épisodes pour former une nouvelle...


-- Alfred Jarry est mort.

Elle déboutonna ses paupières et fit don au commissaire de deux beaux yeux gris clairs enveloppés de cils noirs qui trahissaient son indifférence totale à cette tragédie.

-- Si vous voulez bien me suivre, dit-elle d’une voix sirénéenne.

Elle n’était pas jolie-jolie, si vous voulez, mais tout simplement irrésistible pour ceux qui aiment ce genre là. Elle disposait en particulier d’une paire de seins suffisamment gros pour faire de l’ombre à ses pieds.

Il est des invitations auxquelles il n’avait jamais pu résister, et il emboîta le pas de la soubrette qui lui exposait à présent la face nord de son anatomie

Distrait par les ondulations de la croupe généreuse qui le précédait, il prêta peu d’attention aux salons richement décorés qu’il fallut traverser pour atteindre la piscine, de l’autre côté de la villa. C’est là que le rêve prit fin et qu’il fit connaissance avec Alfred.

Il était là, baignant dans son sang, sans avoir seulement pris la peine d’ôter ses vêtements, et regardait fixement le commissaire avec une insistance malsaine. Son regard fixe semblait dire : « Il me semble vous avoir déjà vu quelque part, mais je ne saurais dire où exactement ».

-- Vous avez fait très vite, commissaire, dit une femme à genoux au bord de la piscine, puis se ravisant,

-- Mais vous n’êtes pas le commissaire !

-- Absolument, chère madame, Commissaire Delfeuille, pour vous servir. Monsieur Jarry a téléphoné ce matin à neuf heures. Il craignait pour sa vie. J’ai fait au plus vite.

(à suivre)

Le conte du renard bleu

On aurait pu croire que la petite dormait paisiblement mais sa tête faisait un angle mortel avec le reste de son corps.

Elle portait une robe de mariée.Ses pieds disparaissaient au fonds de chaussures à talons aiguille et le renard bleu autour de son cou était plus grand qu’elle.

Eglantine, rieuse et curieuse, adorait se déguiser avec les vêtements trouvés au grenier.

-- Je vous le jure, commissaire, gémit la gouvernante. J’ai trouvé la petite exactement dans cette position, à côté de ce coffret que je n’avais jamais vu auparavant.

-- Que me contez-vous là ? Bougonna le commissaire.Il ruisselait de transpiration sans que l’on sache s’il devait son état à l’océan de perplexité dans lequel il était plongé ou à la chaleur suffocante des combles.

-- Dépêchons-nous, je vais être en retard. Je dois me rendre chez Monsieur Alfred Jarry.

Le coffret avait été ouvert au moyen d’une petite clé en or. Sans doute par l’enfant.

Il ne contenait qu’un billet crasseux sur lequel était écrit à la plume d’oie dans une encre délavée par le temps « Malheur à qui libérera la rivière ».

Personne n’a jamais résolu cette énigme.

Le médecin légiste qui réalisa l’autopsie disparut du jour au lendemain.

Peut-être à cause de la rivière de diamants qui coula de la main d’Eglantine lorsqu’il ouvrit son petit poing serré.

Mais il est le seul à le savoir…

La suite de l'histoire

18ème contribution à Paroles plurielles


La consigne 42 : Vous écrivez un texte dont l'incipit sera: "Il faut que je vous dise... j'ai menti !"
C'est la suite de cette histoire


Il faut que je vous dise... j'ai menti !

En fait, je n’ai pas inventé la machine à remonter le temps. Vous comprenez, il fallait bien trouver une idée. La consigne disait qu’il « devait » se passer quelque chose de secret dans la maison aux volets bleus. Quelque chose que personne ne savait. J’ai paniqué.

Et vous n’avez rien trouvé de mieux que de m’écrire une lettre disant que vous aviez une machine à remonter le temps dans votre salle de bains ? dit Monsieur Wells dont la déception se lisait sur le visage.

Ça, répondit le géant, c’est parce que quelques temps auparavant, j’ai poursuivi un gosse qui avait noyé une souris dans ma chope de bière. Il s’est enfermé une heure dans la salle de bains. C’est vrai, je choisis toujours la solution la plus compliquée.

L’écoutez pas, Monsieur Wells, crachouilla la baleine entre deux bananes. C’est lui, le gosse, renchérit-elle, en chassant de ses protubérances mamillaires quelques improbables miettes de croissant. S’rait capable de me noyer dans l’étang, rien que pour se rendre intéressant sur les blogs d’écritures !

La perte serait moins grosse que toi ! Hurla le colosse dans un bruyant éclat de rire qui accentua davantage son rictus d’apocalypse.

Quant à moi, il se peut qu’un jour, je puisse rire à nouveau quand je serai loin de cette maison de terreur, dit Wells d’une voix froide et sèche comme un œuf de pique-nique, mais il y a peu de chance que ce soit dans un proche avenir.


mercredi, mars 14, 2007

L'invention

17ème contribution à Paroles plurielles

La consigne 41 : Une jolie maison aux volets bleus, dans une rue tranquille, dans un quartier tranquille, quelque part où il fait bon vivre...Pourtant dans cette maison se passe quelque chose de "secret", que personne ne sait... Racontez... Avec comme incipit: "Ça fait huit jours exactement que... "



Ça fait huit jours exactement que Monsieur Wells est arrivé dans ce petit village d’apparence calme et paisible, avec une incroyable lettre dans la poche.

Huit jours que les habitants lui racontent les histoires les plus invraisemblables, peuplées de monstres et de phénomènes paranormaux sur la petite maison aux volets bleus. Il se passait des choses vraiment bizarres.

Chez lui, la curiosité l’emportait toujours. La seule maison avec une cible, disait le billet. Il ne pouvait pas la manquer !

Après tout ce qu’il avait entendu, sa tranquille assurance se coupait d’un fort doigt d’inquiétude en appuyant sur la sonnette de la maison aux volets bleus.

Ce ne fut pas un doigt, mais quelques uns, lorsqu’il entendit s’approcher un pas pachydermique derrière la porte qui s’ouvrit sur cent cinquante kilos de muscles briseurs de bascules publiques et d’intrus envahissants. Le colosse avait une grosse tête chauve et pâle, défigurée par un affreux rictus. Une tête à manger du verre pilé et à tuer les rats avec les dents.

Ses craintes s’amplifièrent à la vue de l’être étrange qui surgit derrière le gorille, et qui avait dû revêtir, dans un passé lointain, l'apparence d'une femme.

Elle bouscula l’énorme et lança les vagues de son triple menton dans la pleine mer de sa poitrine en ouvrant la bouche, mais les mots qu’elle voulut en extraire furent refoulés par la banane qu’elle engouffra dans le même temps avec une surprenante rapidité.

Pouvez-vous m’en dire davantage ? Demanda Monsieur Wells en extirpant la lettre de sa poche.

Le molosse tira l’écrivain à l’intérieur de la maison en explorant de son regard chalumeau les alentours pour s’assurer que nulle oreille ni oeil suspects ne les espionnait.

Suivez-moi. Je vais vous montrer ma machine à remonter le temps, dit-il.

Deux yeux verts me regardaient

52ème contribution à Impromptus littéraires

Le thème : Deux yeux verts me regardaient. Le texte doit commencer par cette phrase et le récit doit être à la première personne du singulier.

Deux yeux verts me regardaient.

Enfin !

Ces yeux étaient ma récompense. Les admirer me procurait déjà un immense bonheur après tant de souffrances et d’espérances. Après un si long chemin semé de mille embûches.

Ils me regardaient fixement au-dessus de l’énigmatique sourire de la déesse bien-aimée. Ils étaient plus beaux que je les avais imaginés dans mes rêves les plus fous.

Je ne pouvais pas encore les toucher. Je ne pouvais pas encore les embrasser, mais je les voyais briller plus que tout l’or du monde. Il ne me restait plus que cinquante mètres à franchir.

Il me fallait éviter le balancement des hachoirs, les jets de fléchettes au curare et la fosse aux scorpions. Il ne fallait pas déclencher l’abaissement de la herse ni l’ouverture du sol ou la chute des blocs de pierre…

Un jeu d’enfants.

Alors, les yeux de la déesse, les deux plus grosses émeraudes existant sur terre, seraient à moi.

samedi, février 24, 2007

Jardin d'hiver

50ème contribution à Impromptus littéraires

Le thème : Jardin d'hiver.

Il m’invita à rentrer dans son jardin d’hiver, une immense serre aux vitres dépolies. Il était vieux, laid et bien que je n’aie jamais pu le vérifier moi-même, devait certainement faire peur aux enfants.

J’hésitai un instant sur le seuil. Ca sentait la mousse, la moisissure et le pipi de chat.

Il voulait me montrer une orchidée noire rapportée d’un pays lointain et insista tant que je le suivis dans un de ces brouillards poisseux et moites que l’on ne rencontre habituellement que dans les romans où il est question de landes désertiques et de cimetières abandonnés.

Je fus immédiatement oppressé par cette odeur âcre qui me prit à la gorge. Il y avait çà et là des cages pleines d’oiseaux exotiques particulièrement bavards. Surgi de nulle part, un ara sans gêne, aux couleurs de perruque défraîchie, frôla le vieillard et renversa la sienne.

Le vieux brandit le poing et ses injures se perdirent avec celles de l’animal dans l’abondant feuillage de gigantesques plantes grasses que je voyais pour la première fois de ma vie.

La végétation était à ce point luxuriante que je m'attendais à tout moment à être happé par une plante carnivore, étranglé par une liane ou transpercé jusqu'à l'os par le dard d'un insecte géant assoiffé de sang frais.

Au fond de la serre, dans un pot de terre minable, se dressait l’orchidée noire, objet de tant de folies.

J’entendis alors un son semblable au râle d’un canard mourant. Le bruit venait d’une porte en bois au fond de la serre et j’aperçus, sortant d’une chatière percée au bas de celle-ci, une main de femme décharnée, aux ongles longs et crasseux, saisir dans une gamelle posée à proximité une tranche de pain humide et un morceau de sardine morte.

Un frisson me secoua de la semelle des chaussures à la pointe des cheveux, mais je me ressaisis rapidement et à part trembler comme une gelée et laisser pendre ma mâchoire inférieure d’environ vingt centimètres, je ne montrai aucun signe de décomposition.

Le vieux tourna vers moi son regard coagulé et vitreux de fou sanguinaire. Les coins de sa bouche tombaient plus que jamais et son front était plissé comme celui d’un client dans un restaurant qui, attaquant une douzaine d’huîtres, constate que la première est mauvaise.

Il ouvrit la bouche puis, comme s’il sentait qu’aucune parole n’était adéquate, la referma.

Un moment ou deux me furent nécessaires pour refaire surface.

Tout va bien, dis-je, tout va bien.

Je connaissais bien le patron

49ème contribution à Impromptus littéraires

La consigne : Le texte doit se terminer par "Je connaissais bien le patron".

Nous aimions ces veillées, loin des écrans plasma et autres divertissements virtuels. Lorsque Grand-père nous racontait ses souvenirs du XXIème siècle, nous l’écoutions bouche bée, tant ses récits étaient invraisemblables. Un soir, il s’assit dans un fauteuil, n’alluma pas un excellent cigare et commença cette incroyable histoire.

Ah ! Je me souviens de ce temps béni où il était encore permis de fumer et de boire.

Les interdictions s’étaient multipliées et les espaces de libertés s’étaient réduits comme peau de chagrin. Il ne nous était même plus possible d’en griller une ou de boire un petit coup pour se consoler. Les sanctions pleuvaient, de plus en plus sévères.

Ils avaient augmenté le prix du tabac, puis interdit de fumer dans les lieux publics, puis dans les cafés et enfin l’interdiction fut totale.

Afin de faire appliquer la loi, on posa des caméras partout. Les détecteurs de fumée et les webcams devinrent obligatoires dans les transports en commun, les voitures puis les appartements. A peine, allumait-on une cigarette que l’on recevait dans l’heure la notification d’une amende par courrier électronique.

La résistance s’organisa. On se serait cru revenu au temps de l’école où nous fumions dans les toilettes.

Nous allions dans les sous sols d’un ancien bistrot désaffecté et là, nous nous remémorions avec nostalgie nos meilleurs moments.

Il y avait Paulo, capable de parler très longtemps avec un petit bout de cigarette collé à la lèvre inférieure, Gino dont le sourire malicieux se dissimulait derrière la fumée de sa pipe et votre serviteur champion du monde du nombre de ronds de fumée.

Nous rentrions chez nous à une heure avancée de la nuit. Il faut dire que je connaissais bien le patron…

samedi, février 03, 2007

Mauvaise blague

16ème contribution à Paroles plurielles

La consigne 39 : Voici l'incipit: "Je suis resté(e) une heure environ dans la salle de bain..."


Je suis resté une heure environ dans la salle de bains. Mon cœur battait la chamade et je me recroquevillais comme une plume qui prend feu. Je n’avais jamais éprouvé avec autant d’acuité l’impression d’être sur le point de disparaître sans laisser de trace. Il me semblait que toutes les catastrophes imaginables pouvaient s’abattre sur moi et je broyais une quantité assez considérable de noir.

Je ne saurais dire si les yeux du colosse lançaient réellement des flammes lorsqu’il reposa son bock de bière, mais ils me parurent distinctement incandescents. J’ai senti mes chaussettes me lâcher d’un coup et les murs se sont mis à valser. Lorsqu’il m’a dit de sortir, j’ai immédiatement obéi à sa requête sans terminer mon Coca. Il avait une taille et un tonnage qui rendaient le volume de ses muscles très excessif par rapport au mien. Et puis, ce couteau qu’il tenait à la main…

Je me trouvais beaucoup trop jeune pour trépasser de cette façon et plus généralement de toute autre façon. J’ai couru dans la ruelle, slalomé entre les scooters et je me suis écorché les mains en tombant. J’ai cru qu’il allait me rattraper.

En voyant mon visage grimaçant et érubescent, la concierge a vite compris que je n’avais pas couru uniquement pour le sport.

L’horrible nuage d’angoisse qui m’étreignait s’est peu à peu dissipé.

Tout compte fait, peut-être survivrais-je.

Un rire nerveux et inextinguible me prit.

Ah ! La tête du mastard en découvrant une souris noyée au fond de sa chope !

dimanche, janvier 07, 2007

Psychanalyse

Contribution à Littéméraire

Le thème : Je vous donne une série de phrases extraites d’une nouvelle publiée et vous les intégrez dans votre récit en commençant par la première et en terminant par la dernière.
Pour cet exercice, emmenez-nous dans un univers érotique. Faites monter l’excitation et n’épargnez aucun de nos sens.
1. Il a une langue extraordinaire, Arthur. Très longue et très pointue. Et elle est chaude et humide. Je peux vous dire que ça ne me fait pas la moitié d’un drôle d’effet.
2. J’ai le corsage plutôt bien rempli. C’est drôle ce côté grosse poitrine – les mecs semblent penser qu’ils peuvent vous dire n’importe quoi.
3. Quand l’idée m’est venue, j’ai senti cette excitation au bas de la colonne vertébrale – une sorte de picotement électrique.
4. C’est dommage vraiment – oui, tout ça c’est bien dommage.

-- Il a une langue extraordinaire, Arthur. Très longue et très pointue. Et elle est chaude et humide. Je peux vous dire que ça ne me fait pas la moitié d’un drôle d’effet.

Madame Wolff ne saurait cacher qu’elle est une enfant de la capitale du choux. Elle en porte les stigmates sur toutes les parties de son corps volumineux. Il ne manque rien. J’ai devant moi une choucroute complète avec toute sa garniture : les saucisses, les jambonneaux, le lard, ... beaucoup de lard. Il n’y a que le fumet qui ne correspond pas à ce plat régional. De toute évidence, madame Wolff ne vit pas dans la crainte de se charger l’estomac ou de se corrompre l’haleine, et doit éviter de se laver les dents et les pieds, de peur de les déchausser.

Comme toutes les choucroutes, on ne saurait lui donner d’âge. Pour sûr, elle n’est pas très vieille, mais elle n’est pas de la première fraîcheur non plus. Sa chevelure frisée, relevée en torsade sur le sommet de la tête dégage sans grâce une nuque grasse. Un observateur appliqué et imaginatif, qui ne se laisserait pas distraire par les canons éphémères de la mode, pourrait trouver dans cet édifice capillaire babylonien la marque d’une recherche esthétique. Son impression serait confortée par le trait de rouge à lèvres qui souligne la moustache de la bergère.

Madame Wolff vient me voir régulièrement pour des séances de psychanalyse au grand dam de mon sens olfactif. J’écourte les séances autant qu’il est possible et les lui fais payer très chères. C’est qu’à ma connaissance, le langage humain ne possède pas d’épithètes assez vigoureux pour vous décrire la situation. Pour vous faire une idée de l’odeur qui investit mon cabinet en même temps que madame Wolff, il vous faudrait passer une semaine dans un égout, ce qui m’épargnerait une bien oiseuse et approximative description. Cette odeur m’envahit et me rend sourd. Je n’entends pas la moitié de ce qu’elle me dit.

-- J’ai le corsage plutôt bien rempli. C’est drôle ce côté grosse poitrine – les mecs semblent penser qu’ils peuvent vous dire n’importe quoi.

La vie de madame Wolff n’est qu’une forêt de gaffes. Pas étonnant que les mecs lui disent n’importe quoi. J’ai beaucoup de mérite de l’entendre réciter l’encyclopédie de ses malheurs et vicissitudes.

Tant que madame Wolff ne s’appelait pas madame Wolff, ça n’allait pas encore trop mal pour elle. Elle évoluait dans de chaudes moiteurs campagnardes et le soir, après le dur labeur des champs, de longues effluves musquées montaient des profondeurs de son corsage, dans lequel transpirait son corps sage, trop sage. Chaque fois que de languissant soupirs soulevaient son énorme poitrine (fumée), il se dégageait du sillon de ses mamelles sudoripares une senteur enivrante, qui la suivait dans ses déplacements, comme l’écume poursuit le navire.

Sa rencontre avec Monsieur Wolff marqua le début de son naufrage. Tant que l’animal se trouvait contre le vent, il ne prêta pas attention à la mamelue, mais un jour, par un brusque retour de brise qui lui décapa les sinus, il aperçut les protubérances mammaires et cela lui rappela sa mère. Un homme ne recherche t’il pas une mère en toute femme ? En rencontrant cet imposant rouleau de printemps, il sentit que sa destinée allait sortir de l’hiver, qu’il allait enfin connaître les authentique fragrances de l’humanité, les féroces odeurs de grasses vaisselles et d’aisselles grasses.

J’ai immédiatement compris, dès le début des séances, que cette femme de caractère, avec le poids de ses arguments mamillaires, n’avait pu débusquer qu’un fauve. Attiré par l’haleine de la brebis, l’“ homo lupus ” était sorti du bois. La bête du Gévaudan existe, elle s’appelle Arthur. Un jour qu’il vit la plantureuse fille s’approcher de lui, avec son corset trop serré qui rejetait jusque dans son double menton la masse fluctuante de sa poitrine surabondante, Arthur, qui avait hiberné fort longtemps, se dit que cette fille là pourrait faire une confortable moitié. Il se jura qu’elle n’appartiendrait jamais à un autre homme qu’à lui-même et qu’elle s’appellerait un jour Madame Wolff. Quand elle lui fit les honneurs de son corps et lui dévoila son hangar à fourrage, il n’hésita pas un instant à tomber son grand froc et à hisser son grand foc.

Puis les choses se compliquèrent. Elle voulut l’attacher sur le lit. En soufflant une haleine fétide que j’ai du mal à esquiver, elle précise, elle détaille, .elle souligne.

-- Quand l’idée m’est venue, j’ai senti cette excitation au bas de la colonne vertébrale – une sorte de picotement électrique.

La proximité permanente d’une choucroute nymphomane a probablement perturbé l’entendement d’Arthur et son rythme de travail. A vouloir trop entreprendre en même temps et sans trier sa clientèle, il a épuisé son crédit. C’est bien connu : les exploitants sont exploités. Sept longues années de liquidation judiciaire ont alors commencé.

-- C’est dommage vraiment – oui, tout ça c’est bien dommage.

Madame Wolf fait partie de ces gens dont il faudrait pouvoir éviter le contact. Vous ne pouvez rien pour elles. Elle est venue exposer ses problèmes. Ses problèmes sans solution. Toute esquisse de solution ne peut que débusquer un autre problème, un empêchement, une complication, un obstacle. Madame Wolff est l’incarnation de la contrariété, de l’objection et de l’embarras. Elle collectionne les pépins, les os et les épines comme d’autres, les timbres ou les épinglettes. Sa vie n’est qu’une erreur, et tout ce qu’elle a pu faire ou apprendre n’a pas fait progresser son bonheur d’un pouce. Elle se noie, se débat dans l’eau et se met à crier :

-- Help ! Help ! Help me ! Help me !

J’ai envie de lui dire qu’au lieu d’apprendre l’anglais, elle aurait mieux fait d’apprendre à nager.

vendredi, décembre 22, 2006

Conte de Noël

Contribution à Littéméraire

Le thème : Un conte de Noël

Malgré la morosité ambiante, mille déceptions de toutes sortes et une pollution à faire fondre le pays du Père Noël, je veux bien vous dire un conte de Noël pour sacrifier à la tradition.

Dieu sait que je suis très méritant car mon emploi du temps est si chargé actuellement que je ne trouve plus un moment de la journée pour m’apitoyer sur mon sort.

Je ne puiserai pas dans le stock poussiéreux des vieux contes rabâchés à longueur d’hivers pour faire écarquiller les yeux des petits enfants.

Avez-vous remarqué comme l’écarquillement d’yeux est fréquent chez les enfants à cette époque de l’année ?

Non. Mon histoire – absolument véridique en tous points – ne date que de l’année dernière.

Plus d’un, parmi le public d’élite qui me fait l’honneur de me lire, se souviendra qu’il a reçu cette année-là ses cadeaux avec un certain retard.

Tout a commencé lorsque le Père Noël est arrivé au manoir de Portepleine, un vieux castel presque en ruines, dont le propriétaire, un ancien colon prénommé Ferdinand, broie une quantité assez considérable de noir en constatant quotidiennement les fuites de sa toiture et de sa vessie.

Il était attablé dans la grande salle des banquets, entouré de sa famille constituée de parasites et de pique-assiettes qui attendaient son trépas, ainsi que de sa domesticité composée des congolais Banania, Fetnat et Bienvenue.

Tout le monde avait triste mine devant l’énorme cheminée moyenâgeuse qui dégorgeait plus de vent et de fumée que de chaleur et dont la flamme projetait des ombres suspectes sur les murs suintants du château aux allures de cathédrale. On entendait résonner parfois sur les froides dalles des corridors l’écho lointain de pas qui se rapprochaient d’abord pour s’éteindre ensuite dans le lointain. Même les fantômes étaient tristes et c’était fantastiquement lugubre et désolant.

Aussi, pour que leur réveillon de Noël ne ressemble pas à un repas d’enterrement à l’île du Diable, ils diluaient leurs idées noires et cafardogènes dans le vin blanc qu’ils buvaient par petites gorgées mais à des intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n’avaient rien à voir avec la doctrine homéopathique.

Lorsque le Père Noël enjamba la haute cheminée mal entretenue, l’atmosphère commençait à se détendre doucement quelques mètres plus bas avec l’énumération de proverbes d’inspiration très en-dessous de la ceinture : Pet d'argent, n'est pas mortel. Qui pisse loin, ménage ses pompes. Quéquette en décembre, layette en septembre. Gourdin du matin, pipi sans les mains etc.

Encore ébloui par les flashs des radars qui bordent actuellement tous les chemins français, le Père Noël glissa sur une pierre mal scellée et arriva en bas de la cheminée dans un nuage de poussières et de suie, bientôt suivi par le contenu de sa hotte.

Aucun ramoneur, même le plus dévoyé, ne fut jamais aussi noir que le Père Noël au moment de son atterrissage au château de Portepleine. Pour sûr qu’on l’avait déjà vu dans des situations plus avantageuses.

Les traits de Ferdinand arborèrent à l’entrée tumultueuse du Père Noël l’expression polie mais réservée de l’antilope en présence du gorille africain. Sous l’effet de la surprise, sa bouche s’ouvrait et se fermait comme celle d’un poisson rouge qui voit un autre poisson rouge lui choper l’œuf de fourmi qu’il s’était destiné.

Il est possible que quelques individus aient pu avoir un air plus idiot que Ferdinand de Portepleine à ce moment précis, mais aucune des personnes présentes n’en avait jamais vu.

Réalisant subitement que ce gorille-là était le Père Noël, il frémit comme un ventilateur électrique, se débattit un moment avec ses cordes vocales qui semblaient tout emmêlées et se précipita à la rencontre de l’animal en bafouillant quelques sirupeuses excuses, la face emmiellée de son plus obséquieux sourire.

C’est que l’on a déjà vu des Pères Noël remporter leurs cadeaux pour moins que cela.

Se sentant responsable de l’état dans lequel sa cheminée avait mis le Père Noël, il accompagna le gorille quelque peu groggy jusqu’à un siège et lui offrit un verre de « réveille-morts », boisson qu’il réservait habituellement aux personnes mortes depuis moins d’un quart d’heure et aux chevaux qui ne tiennent plus à la vie que par un fil.

Tout se passa dans la tête du Père Noël comme si les trompettes de la mort annonçaient un jugement Dernier d’une exceptionnelle rigueur. Des feux de joie s’allumèrent dans tous les coins de sa carcasse. Son abdomen s’emplit de lave brûlante et il lui sembla qu’un grand vent venu de la cheminée balayait le château. Ses oreilles bourdonnèrent violemment, ses yeux tournèrent dans leur orbite et ses épais sourcils furent agités de tics nerveux.

Je ne dirai pas qu’il devint instantanément noir puisqu’il l’était déjà mais il est certain que la distribution des cadeaux ne lui parût plus une priorité absolue.

Tout le monde voulut goûter le « réveille-morts ». Même Banania, Fetnat et Bienvenue.

Ce qui advint, vous le devinez, subtils lecteurs, et vous aussi, lectrices astucieuses.

La grande salle des banquets du château de Portepleine fut rapidement mis dans un état analogue à celui où devait être le monde avant sa création, durant le règne du chaos. Les fioles d’un liquide de plus en plus béatifiant se succédèrent. Les convives se transformèrent en pompes aspirantes et bientôt ils eurent tous les dents du fond baignant dans un détonant mélange d’alcools. On se donnait de grandes claques dans le dos et les explosions de rires et de sentiments généreux fusaient de toutes parts.

Naturellement, tout le monde voulut jouer au Père Noël. On essaya ses habits et on se mit à ouvrir les cadeaux éparpillés sur le sol. On chanta « Mon beau sapin » et « Petit papa Noël » avant de s’endormir brutalement.

Encore conscient de ses responsabilités, Ferdinand, aidé de quelques survivants qui n’avaient pas glissé sous la table, tira le Père Noël jusque sur son traîneau et fouetta les rennes qui le ramenèrent dans sa maison. Je me garderai bien ici de vous dire où se trouve cette maison, de nombreux pays en revendiquant la propriété.

Tard dans l’après midi du vingt-cinq, le Père Noël commença à émerger des vapeurs provoquées par le « réveille-morts » et autres spiritueux.

Il se dit qu’il était temps de finir sa tournée et entama un brin de toilette, ne pouvant rester dépenaillé et noir comme il était.

Mais il eut beau frotter et frotter encore, il restait toujours aussi noir.

Ferdinand s’était trompé de Père Noël.

vendredi, décembre 08, 2006

Les embouteillages

5 ème contribution à Obsolettres

Le thème : Ecrivez un texte où le ou les protagonistes se trouvent dans un embouteillage.

Paulo râlait tout seul dans sa voiture coincée au milieu du gigantesque embouteillage.

- Marre de ces grèves SNCF qui nous pourrissent la vie.

Il était loin d’imaginer à quel point il avait raison en prononçant ces paroles et ouvrit la radio pour passer le temps.
Clic – « … venez d’entendre la cinquième symphonie de… bizzzzz… criouïïïc… l’ouverture de France 24 que vous pouvez désormais visionner sur intern… tiouuuuiiiit… ise en examen par… chchchch… midables embouteillages qui paralysent toute la région … »
Paulo monta le son.

Après quelques mètres, la voiture fut à nouveau immobilisée.
Toc, toc, toc.
Une ombre noire tapait sur la vitre passager de son véhicule.
- Je vous prie de m’excuser. pourriez-vous m’emmener jusqu’à l’église du Christ Saint Sauveur ?
- Mais certainement, mon Père, montez seulement.
- Merci mon fils. Figurez vous que ma voiture est tombée en panne d’essence. Je pensais pouvoir me rendre jusqu’à la prochaine station service, mais avec ces embouteillages, j’ai vidé complètement le réservoir et j’ai du la laisser au bord de la route.
- Ah, ne m’en parlez pas ! Actuellement, c’est tous les jours comme ça. A cause des grèves de la SNCF.

Paulo jeta un rapide coup d’œil à la dérobée sur l’homme en soutane. Ce curé là était bizarre. Il en avait peu vu avec un nez aussi turgescent et une boucle d’oreille. Un curé de quartier ouvrier, se dit-il. Aujourd’hui, on voit des curés à la télé en blouson de cuir et cheveux longs. Les temps ont bien changé. Celui-ci avait l’air jovial.

Paulo s’énervait sur les touches de présélection de son autoradio
- Ah, les infos qui se répètent tous les quarts d’heures, on se lasse au bout d’un moment !

Clic – « vous n’avez pas le montant de la val… crrrrrr… »

- Ce poste marche mal. Je me demande ce qu’il capte. Je pensais qu’il se réglait automatiquement. J’ai encore été volé sur la marchandise.

Clic – « vous propose à présent le troisième mouvement bizzzzzz… »

- Décidément, il n’y a que le canal des infos qui fonctionne à peu près.

Clic – « Sept heures trente, nos rappels de l’actualité… »

- Connaissez-vous l’église du Christ Saint Sauveur, mon fils ?
- Naturellement, mon Père, je passe devant pour aller au travail.
- Alors, vous connaissez le raccourci en passant par la rue des Moufetards ?

« …pête accompagnée de fortes pluies et de violentes rafales a traversé vendredi la Fran…"

- Ah, tiens, non, ça. La rue des Moufetards, dites-vous ?
- Oui, une rue tranquille qui n’est certainement pas engorgée de voitures. On pourrait gagner quelques minutes.
- Ah, ben, c’est pas de refus. Dites-moi où elle est, dès qu’on l’aperçoit.
- Et bien, justement, vous pouvez la prendre, là, à cent mètres sur votre droite.
- Parfait ! exulta Paulo avec un certain soulagement.

« Un flash de dernière minute. Patrick Bourdayanne, dit « Le curé de campagne » s’est effectivement évadé du Centre psychiatrique de Saint Ylie. Nos correspondants nous le confirment »

- Mince, qu’est ce que fout ce camion de livraison en travers. Il y en a qui ne s’embêtent pas.

« … Le curé de campagne est un psychopathe extrêmement dangereux souffrant de troubles graves de la personnalité en cas de contrariétés… »

- Mais regardez, mon fils, on ne va pas y arriver. Regardez-moi ce con ! Mais c’est pas possible. Est-ce qu’il va dégager, nom de Dieu.
- Mon père, je vous en prie, ne blasphémez pas !

L’abbé tourna la tête vers Paulo. Ce dernier n’avait jamais vu un visage humain passer plus subitement du plaisant au sévère. L’abbé devint subitement un être antipathique au dernier degré, patemment hargneux et un répugnant furoncle qu’il avait sur le front se mit à mûrir brusquement.

« … L’homme a des tendances anthropophagiques perverses qui l’ont amené à commettre par le passé toute une série de meurtres particulièrement atroces. Sa maladie est incurable à ce jour et la récidive est à craindre fortement… »

Le faciès de l’abbé continuait de se déformer au point que cette fois la simple vue de son regard aurait mille fois suffi à jeter l'épouvante dans les rangs d'un bataillon de légionnaires parachutistes.

« …Après avoir assommé ou poignardé sa victime, il la dévore immédiatement… »

L’éclair d’une lame surgie de nulle part brilla dans la main de l’abbé.

« … l’individu est d’autant plus dangereux qu’il est intelligent et courtois et se dissimule sous l’habit du prêtre… »

Elle disparut entièrement dans l’abdomen de Paulo qui dit : « Ho ! »

« … la population est donc invitée a observer la plus grande vigilance et à prévenir la gendarmerie si elle aperçoit cet indiv… ».


Qui suis-je ?

Contribution à Littéméraire

Le thème : Vous êtes assis(e) sur un banc dans un parc, soit en train de fumer, soit un livre à la main, mais dans les deux cas l'esprit ailleurs (à quoi pensez-vous ?). Une personne vient s'asseoir près de vous et vous demande soudainement "Qui êtes-vous ?" Libre à vous de répondre comme vous prenez cette question, simplement ou philosophiquement..."



J’étais là, tranquille. Assis sur un banc. Oui, c’est ça. J’étais assis sur un banc, dans un parc. Je ne me souviens plus du nom de ce parc, mais c’était un parc. Et j’ajouterai pour les inquiets, les soucieux, les tourmentés, les insatisfaits et les perfectionnistes que le nom du parc n’a absolument aucune importance pour la bonne compréhension de ce qui va suivre. Non, les causes de l’incompréhension seront beaucoup plus profondes. Croyez-moi sur parole. Mais, je n’en dis pas plus à ce stade (Je viens à peine de commencer) pour préserver le suspens de cette histoire qui, je l’avoue bien volontiers, est assez insoutenable. Le suspens, pas l’histoire.

Quoique.

Donc, j’étais là, assis tranquillement, en train de fumer, lorsque… Non, je ne fumais pas. Cette aventure (Car c’en est une. Hou ! La la, oui.), cette aventure, dis-je, m’est arrivée il y a un mois ou deux et voilà quinze ans que je ne fume plus. Donc, je ne fumais pas. C’est impossible. Des fois, je vous jure. Enfin, c’est ainsi et je n’y peux rien.

Où en étais-je ? Si vous cessiez de m’interrompre à tout moment, j’aurais plus de suite dans les idées. Ah, oui. Je ne fumais pas (évidemment), je lisais. Ou, plus exactement, je tenais un livre à la main. Non, ça, je ne lisais pas. C’est impossible. D’ailleurs je ne sais plus lire depuis quelques jours, mois, années. Enfin, depuis pas mal de temps. Je ne sais plus exactement. Et je me demande encore pourquoi je tenais ce putain de livre. Parce que pour un putain de livre, c’était vraiment un putain de livre. Incompréhensible. Enfin.

Donc, charmantes lectrices et lecteurs perspicaces, je pense qu’à présent, vous situez bien la scène, le banc, le parc, le (putain de) livre… Je vous ai brossé le décor, faute de mieux. Je continue.

Dans toute cette histoire, la seule chose absolument certaine (quand j’y repense), c’est que j’avais l’esprit ailleurs. La tête dans les étoiles, si vous préférez. Ce terme est plus approprié car je pensais précisément à ces astronautes que l’on entraîne actuellement en Russie et aux zussas pour voyager dans l’espace. Imaginez qu’on les entraîne pour vivre plusieurs années dans l’espace ! Si, si, il faudra plusieurs années pour aller sur Mars. Moi, j’y étais déjà.

Pour faire court – j’en vois qui baillent – mon cul était sur le banc mais ma tête était sur Mars. Et si quelqu’un me parle ici du champ de Mars, je le sors ! Faut suivre un minimum, car c’est là que l’inimaginable s’est produit. Tenez-vous bien.

Une personne est venue s’asseoir près de moi et m’a demandé qui j’étais.

Inouï. Je vous avais prévenu.

Evidemment, j’étais très absorbé. Contrairement aux apparences, j’étais très loin du banc. Je n’ai pas vu arriver cette personne. Elle m’a eu par surprise. Je ne sais pas non plus combien de fois elle m’a posé la question avant que je l’entende. J’étais vraiment très très loin. Toujours est-il qu’à un moment donné j’ai distinctement entendu « Qui êtes-vous ? ».

J’en vois plus d’un qui écarquille les yeux et n’en croit pas ses oreilles, mais je jure que je n’invente rien. Ca s’est passé exactement comme ça et je ne fais présentement que brandir la torche de la Vérité.

D’ailleurs, vous dire que cette personne, en me posant la dite question, me serra la main, serait demeurer bien en dessous de la Vérité. Il fit de ma main je ne sais quelle purée sanguinolente.
Bien qu’il fût un peu plié en zigzag sur le banc, je lui prêtai bien deux mètres avec les intérêts qui vont avec. Oui, certainement plus de deux mètres drapés dans une longue blouse blanche qui lui arrivait jusqu’aux pieds. Et encore, je ne suis pas sûr que vous appelleriez cela des pieds. On avait l’impression que la Nature avait eu l’intention de faire un gorille et avait changé d’avis au dernier moment.

Mais attention, en vous décrivant cette personne comme un gorille, vous allez peut-être penser à un gorille de taille normale. En fait, j’avais là, assis à côté de moi sur le banc, le modèle super-économique.

Il interrompit donc mes rêveries avec cette brutalité grossière qui est la caractéristique principale des gorilles humains.

Je dois également sacrifier sur l’autel de la Vérité que cette personne avait dans son regard un pouvoir hypnotique aux effets apaisants.

Je ne vous cacherai pas, en effet, que dans un premier temps (très bref) j’ai été pris d’une forte envie de lui faire passer la colonne vertébrale à travers son chapeau, mais j’ai senti dans son regard que mon tonnage était tout à fait insuffisant pour me permettre de le défier et que mes organes internes étaient susceptibles de se transformer rapidement en macédoine ou en hachis parmentier.

J’ai par conséquent décidé de lui répondre, d’autant plus que j’avais toute liberté pour lui répondre simplement ou philosophiquement. C’était au choix. J’ai immédiatement opté pour la simplicité et je lui ai dit « Qui êtes-vous vous-même ? ».

Il m’a dit qu’il était l’infirmier et qu’il me ramenait à l’asile.