mercredi, octobre 25, 2006

Labor ipse voluptas* ou l’éloge des fonctionnaires

1ère contribution à Obsolettres

Le thème : Faire l'éloge des fonctionnaires.


Alors que nos dirigeants s’emploient à réduire le nombre des fonctionnaires au prétexte de diminuer une monstrueuse dette publique, je voudrais ici les mettre en garde.

Le fonctionnaire n’est plus cet herméneute à bretelles, chargé de l’interprétation des textes sacrés et condamné par des stéréotypes caducs à plier les heures sur les heures jusqu'à obtenir la somnolence la plus réglementaire possible.

Ces clichés ont la vie dure. Servis par une tradition papelarde millénaire, ils sont ancrés dans les mentalités depuis la nuit des temps, bien avant l’invention de la photographie.

Nos plus grands écrivains ont eux-mêmes contribué à faire de l’usager une victime du fonctionnaire. Le ministère est le lieu, disait Courteline, où ceux qui partent en avance croisent dans les escaliers ceux qui arrivent en retard, et Balzac écrivait qu’un fonctionnaire de troisième rang, pour peu qu’il soit débrouillard et qu’il veuille sincèrement se désennuyer, pouvait sans gêne ni effort prendre un décret et même le faire publier au journal officiel.

Pas étonnant, dans ces conditions, que lorsque tout se passe bien, l’usager se demande avec mépris à quoi les fonctionnaires peuvent bien servir, et quand tout va de travers, se demande avec indignation à quoi les fonctionnaires peuvent bien servir.

Ainsi, pour l’usager, que les choses aillent bien ou mal, les fonctionnaires ne servent à rien.

Et bien, je ne félicite pas l’usager qui profère une telle ineptie et je lui retourne la question : A quoi servent les usagers si ce n’est à contrarier le bon usage des services ?

Je n’irai pas jusqu’à demander la suppression des usagers, mais force est de constater qu’ils sont la plaie de la fonction publique. Les voyageurs se plaignent des chemins de fer. Les contribuables se plaignent des impôts. Jusqu’aux chiens qui mordent les facteurs !

L’usager devrait, bien au contraire, bénir le fonctionnaire, l’aimer et le payer abondamment.

Car, ne l’oublions pas, le fonctionnaire qui a réussi des concours difficiles pour obtenir son poste, et se lève tous les matins d’un bon à faire frémir ceux du Trésor pour assurer la permanence du service public, est mal payé. Chaque année, l’inflation transperce son pouvoir d’achat comme une vrille chauffée à blanc dans une demi-livre de beurre.

Et pourtant ! Que ferait l’usager sans le fonctionnaire ? En vérité, en vérité, je vous le dis, sa vie ne serait plus qu’une longue suite de cauchemars sans fin.

Il ressemblerait à ces misérables qui errent sur les chemins mal entretenus de la vie comme les mouches se promènent, des existences entières, sur des in-quarto sans comprendre un traître mot aux textes les plus simples.

Ne se lasserait-il pas rapidement de se faire agresser par les bandits de grands chemins (et même de petits) alors qu’il se rend chez son percepteur pour payer une amende ou ses impôts ?

Tous ces pauvres usagers deviendraient vite neurasthéniques et il ne leur resterait plus qu’à engourdir leur peine à petites gorgées, l’usage du tabac étant d’ores et déjà interdit.

Or l’abus d’alcool est dangereux pour la santé.

Aimons nos fonctionnaires pendant qu’il en reste encore. Je suis moi-même fonctionnaire et j’aime qu’on m’aime quand même.

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* Le travail est le plaisir même


Quelques notes d'Erik Satie

45ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Quelques notes d'Erik Satie.


Erik Satie apparut dans son éternel costume de velours gris, souleva d’un doigt son « chapeau ron’ » en guise de salut, s’assit au piano et entama un prélude flasque.

Pour un franc cinquante la soirée, ils ne méritaient guère mieux.

Il y avait cependant ce soir-là quelques habitués du Chat Noir : Gabriel de Lautrec, Vincent Hyspa, Raoul Ponchon et Alphonse Allais. Les conversations allaient bon train et personne ne lui prêta la moindre attention, même à un taux usuraire.

Est-ce le crâne de Voltaire enfant, posé sur le piano pour faciliter son inspiration ; est-ce le tableau unicolore suspendu au fond de la salle et baptisé « Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques le long de la mer Rouge » qui lui fit monter le sang à la tête ?
Toujours est-il qu’il était tellement en colère que s’il était rentré dans l’eau à ce moment là elle se serait mise à bouillonner.

Le capitaine Cap’ l’avait bien dit : ce vieux pirate a un point d’ébullition très bas !

Le regard coagulé sous des paupières en forme de fer à cheval, il se releva, se retourna, salua de nouveau et déclara péremptoirement « Les pianos, c’est comme les chèques : ça ne fait plaisir qu’à ceux qui les touchent ».

Heureux de son bon mot, il commença alors à jouer un morceau en forme de poire.

Il en servait toujours une tranche comme dessert musical aux clients de ce foutu cabaret !


mardi, octobre 10, 2006

Elle regardait les flammes détruire les derniers vestiges de son passé.

44ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Le texte doit commencer et/ou finir par "Elle regardait les flammes détruire les derniers vestiges de son passé".


Elle regardait les flammes détruire les derniers vestiges de son passé.

L'incendie avait pris des proportions inimaginables. Le vent attisait un feu qui se nourrissait de bonnes poutres bien sèches et de tout le bric-à-brac en bois qu'elles abritaient depuis des siècles.

Les flammes claquaient derrière les vitres cassées qui vomissaient de gros nuages de fumée noire. De longues gerbes d'étincelles zébraient le ciel de leurs sinistres étoiles filantes.

Les pompiers des casernes avoisinantes arrivaient en renfort dans la cour d'honneur du château. La température particulièrement basse de cette nuit là créait des difficultés inattendues.

Soudés à leurs échelles par l'eau de leurs lances que le vent glacial gelait instantanément, ces courageux soldats du feu étaient aveuglés par d'épaisses nuées, farcies d'étincelles, qui s'abattaient sur eux au gré des bourrasques sibériennes.

Vingt degrés en dessous de zéro les avaient transformés en statuts de glace. Leur efficacité était amoindrie. L'un d'eux, le visage noirci et les cheveux roussis, cherchait en vain à fuir le brasier.

Le vent avait poussé l’incendie jusqu'à l'extrémité de l’aile droite du château, à tel point qu’il s’était propagé aux écuries et que la jument grise était morte, asphyxiée.

La Marquise était accourue à l’appel de James, son fidèle valet, malgré les propos rassurants qu’il lui tenait. « Tout va très bien, tout va très bien », disait-il…

Ils étaient ruinés et son imbécile de mari avait renversé des chandelles en se suicidant.

Madame la Marquise était pensive.

dimanche, octobre 08, 2006

La preuve


12ème contribution à Paroles plurielles

La consigne 31 : Dans la forme qui vous convient (poésie, prose poétique ou prose) vous écrivez un texte à couleur surréaliste comme la photo nous y invite...
Incipit : Au matin, le verre était vide.

La preuve

Au matin, le verre était vide.

Il n’y avait donc plus de doute possible : Il était passé.

On s’était moqué de moi. On m’avait affirmé qu’il n’existait pas, mais j’avais raison et je tenais une preuve tangible et irréfutable : le verre était vide !
Il avait bu le verre posé sur le rebord de la cheminée à son intention. Ensuite, il était reparti sur son traîneau après avoir distribué les cadeaux autour de ladite cheminée…

Bon. Je tenais la preuve qui me manquait. Il existe. Je l’avais bien dit.

Alors, je vous en prie, ne niez plus que les étoiles soient les pâquerettes de Dieu, que les lapins soient les gnomes au service de la reine des fées.

Ne riez plus lorsque je vous affirme qu’un enfant naît chaque fois qu’une fée se mouche et que les montagnes saluent les colombes qui passent.

jeudi, octobre 05, 2006

Les messages du répondeur téléphonique

43ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Les messages du répondeur téléphonique


- Jo ! C’est Kevin. T’es pas là ? C’est la cata. J’ai pas commencé les maths pour demain. Rappelle-moi. Ca urge !

- Qu’est-ce que tu fous ? Où es-tu ? Je te laisse l’énoncé du problème et tu me rappelles avec la solution. Tu me rappelles, hein Jo ? Déconne pas. Ecoute : « Deux trains, séparés de 200 km roulent l'un vers l'autre. Chacun avance à 50 km/h. Une mouche part de l'avant de l'un d'eux et vole à la vitesse de 75 km/h jusqu'à ce qu'elle rencontre le second train. A ce moment, elle fait demi-tour, jusqu'à… (Clic… Biiip…biiip…biiip……)

- Merde, il est court ton répondeur. J’en étais où la mouche fait demi-tour…..
Attend !…..
Heu…
Ah oui : elle fait demi-tour, jusqu'à ce qu'elle rencontre le premier train, puis fait demi-tour jusqu'à ce qu'elle rencontre le second et… (Clic... Biiip…biiip…biiip……)

- Rappelle-moi, Jo ! Pitié ! C’est pas possible. On va pas y arriver…
…elle fait demi-tour, jusqu'à ce qu'elle rencontre le premier train, puis fait demi-tour jusqu'à ce qu'elle rencontre le second et ainsi de suite, jusqu'à ce que les trains la tuent en se croisant. Quelle distance totale la mouche a-t-elle parcouru pendant…. (Clic... Biiip…biiip…biiip……)

- C’est de la merde ton téléphone, Jo. J’vais péter un plomb si tu me rappelles pas ! J’y tue tout !
Quelle distance totale la mouche a-t-elle parcouru pendant ce vol ?
T’entends : Quelle distance ?
Rappelle, Jo. Rappelle. J’en peux plus. C’est une question de vie ou de mort…

De retour avec ses parents de leur résidence en Floride, Jo alluma sa télévision comme il le faisait chaque fois qu’il pénétrait dans sa chambre. Une habitude, un réflexe. Le présentateur d’un journal commentait l’actualité : « Une véritable tuerie au lycée de Columbine : Kevin K. a tué sept de ses camarades de collège, un employé de la cafétéria et un professeur… »

vendredi, septembre 29, 2006

La semaine infernale

1ère contribution à Littéméraire

La consigne : "La semaine infernale" : Dans la semaine, il y a immanquablement un jour qui nous chipote, qui nous taraude, qui nous gonfle. Racontez une histoire à partir de ce jour noir qui revient – inéluctablement – chaque semaine. Suspense, tragédie, embrouilles…

Anet G. compensait les centimètres qui lui manquaient par la terreur. Il avait également remplacé les quelques kilogrammes qui lui faisaient défaut par un poids identique de machiavélisme. Le cou décharné de ce héron étique, qui surgissait d’un col de chemise amidonné toujours trop large, lui donnait des allures de Triphon Tournesol. Nous le trouvions cependant beaucoup moins drôle et il nous faisait vivre dans la crainte permanente de la « petite récitance du vendredi ».

La « petite récitance du vendredi » était une courte interrogation écrite, impromptue, aléatoire et improvisée qui nous gâchait le reste de la semaine. Elle ne se faisait pas à main-levée mais au pied-levé.

Aussi, notre estomac se nouait lorsque la frêle silhouette se dessinait sur le chambranle de la porte, glissait le long du mur en montant les marches de l’estrade et disparaissait derrière le bureau dans un grincement d’os. Commençait alors une courte éternité d’anxiété.

Toute la classe attendait dans un silence polaire le verdict du vendredi.

-- "Ouvrez votre livre à la page 42" et c’était un soulagement général, quelque soit, d’ailleurs, le numéro de la page. L’air redevenait respirable. Dans notre cour de récréation, les oiseaux se remettaient à chanter, nous faisant déjà savourer la perspective d’un week-end serein.

-- "Une petite récitance" énoncé sur un air méphistophélique, en détachant chaque syllabe, nous figeait le sang et augmentait notre aversion du vendredi, du poisson et de Robinson Crusoé.

En tirant d’un classeur à anneaux une feuille à gros carreaux qui nous servirait de copie, nous avions le baromètre de l’humeur en chute libre. Les « petites récitances du vendredi ».étaient un condensé de pièges funèbres et de sinistres difficultés de la langue latine, plus morte que jamais. Anet G. avait fait de chacune de ces interrogations un instrument de torture, une dictée façon « Prosper Mérimée » qui nivelait la classe par le bas, rassurant le cancre et désespérant le bon élève.

Il avait les yeux cernés comme la maison d’un fou sanguinaire, et dictait ses questions en balayant la classe de ses félines pupilles qui, par la grâce de fentes palpébrales effilées comme des meurtrières, ne laissaient passer en guise de regard qu’une aveuglante intention de massacre.

La traduction de « La guerre des Gaules », oeuvre de notre ennemi César, n’était pas davantage un exercice de tout repos. Il ne mettait toutefois au supplice que trois ou quatre élèves par séance, et nous gardions toujours l’espoir, naturellement, de ne pas en faire partie.

Anet G. était malingre et maladif. Pâle, le visage crispé, il quittait parfois la classe, plié en deux, un poing serré sur le ventre. Nous recevions ces interruptions de cours comme des oasis de tranquillité. Rien d’étonnant, après tout, à ce qu’un professeur de langue morte ait mauvaise haleine.

Cela est parfaitement monstrueux, mais aucun de nous ne souhaitait une amélioration de l’état de santé du professeur de latin.

samedi, septembre 23, 2006

Le requiem

11ème contribution à Paroles plurielles

La consigne : Vous écrivez un texte court commençant par "Je ne l'aime pas, mais tant pis".
en vous inspirant de cette belle peinture (Guillemard)





Je ne l’aime pas, mais tant pis.

Les sentiments que je nourris à son égard - pour ce qui est de leur température - ne sauraient suffire à faire fondre un centigramme de suif.

Je ne supporte pas sa vie dissolue, ses fêtes incessantes où il s’agite comme un diable sur le piano. Croyez-moi, après une heure ou deux, ses aisselles perdent de leur charme et je ne vous parle pas des effluves de ses sudations pédestres.

J’abhorre surtout sa grossièreté et les propos scatologiques qu’il tient. Même avec sa mère.

Je déteste en particulier sa façon de rire. Il éclate d’un de ces rires exaspérants d’imbéciles bruyants et à pleine mâchoire dont il a le monopole.

Mais ce que je ne lui pardonne pas, c’est cette facilité qu’il a de composer, de jouer et de remporter des succès à répétition pendant que je peine, tendu corps et âme vers l’horizon sans cesse plus lointain de la réussite.

Qu’a-t-il donc de plus que moi ?

J’ai tout de même été compositeur de la cour puis directeur de l'opéra avant de devenir le Maître de chapelle de l'empereur.

Mais que peut valoir ma musique alors que l’on ne jure que par lui ? Que pèse ma carrière quand on répète à l’envi qu’il est génial, le plus grand de tous, l’incontournable, celui que tout le monde s’arrache ?

Allez ! Il est malade. A l’heure où je burine ces lignes lapidaires, il a besoin de moi pour écrire sous sa dictée les notes d’un requiem.

Non, je ne l’aime pas, mais tant pis. Je ne peux rien refuser à Mozart.

Antonio Salieri

jeudi, septembre 21, 2006

Les mauvais génies

42ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Les mauvais génies


A ce qu’on dit, il y aurait des mauvais génies partout : dans les cailloux pointus, les puces, les fraises de dentistes, les flatulences, les hémorroïdes et même la gomme à mâcher collée sous mes semelles.

L’important est de savoir leur parler.

Alfred savait.

Nous l’avions rencontré en Indonésie, au fin fonds du Pays Toraja dont il était originaire et il nous avait fasciné par sa double personnalité.

Alfred était notre guide, mais aussi le « Docteur Jekyll et Mister Hyde ».

Un jour, il nous dit sans préambule qu'il était parfaitement capable de provoquer des migraines à une femme qui lui manquerait de respect, et cela, grâce à ce don qu’il avait de savoir parler aux mauvais génies.

(Silence dans le minibus)

Vous me direz qu'en Europe aussi, nous somme tout à fait capables de donner des migraines à une femme qui nous manquerait de respect, une bonne gifle faisant parfaitement l'affaire.

Voilà bien notre côté rustre et sauvage.

Alfred, lui, agit à distance. Aucun contact ne s'impose. Il parle aux génies, pique une poupée ou fait brûler quelques herbes mystérieuses. Il ne reste plus à la malheureuse qu'à aller se coucher en se tenant la tête à deux mains.

Quand il nous a fait ces confidences, nous nous sommes dits qu'il valait mieux être très gentil avec Alfred. S’il nous arrivait de lui déplaire d'une quelconque manière, nous risquions de sérieux problèmes, pauvres touristes perdus au milieu de la forêt vierge et des cochons noirs.

D'ailleurs, nous avions en permanence sous nos yeux effarés un exemple de ce dont il était capable.

Un autre jour, Gana, notre chauffeur, n'avait pu éviter un nid-de-poule et avait brutalement réveillé Alfred. En représailles, celui-ci lui a fait pousser les lobes des oreilles jusqu'au milieu de la mâchoire, l’affligeant d’une laideur embarrassante et définitive.

(Silence dans le minibus)

A présent, j’ai mon idée sur les guides indonésiens.

Et mes idées, reconnaissez-le, sont bien souvent frappées au coin du génie.

samedi, septembre 16, 2006

Erreur d’aiguillage

10ème contribution à Paroles plurielles

La consigne : "Vous écrivez un texte érotique court dans lequel tout est suggéré par métaphores ou périphrases..."


Ievguenia était une splendide gaillarde, à la croupe avantageuse, au teint plâtré de fard, aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes et certainement titulaire de la plus belle devanture de Moscou et de sa grande banlieue. Le tout était véhiculé par une paire de jambes à faire rougir un Père Blanc et capables de provoquer les émotions les plus frétillantes.

Dès que Viktor Ivan Nikitarovitch l’aperçut, l’endroit le plus secret de son anatomie lança immédiatement un défi à Von Karajan.

Il avait un visage rond, un gros nez rouge et des lèvres qui ressemblaient à du pâté de tête. Son crâne bosselé évoquait le capot d’une vieille Lada. et ses yeux bridés ne laissaient filtrer qu’un terrible appétit de vice.

Ievguenia Alekssandrovna qui aimait particulièrement ce genre là tomba immédiatement amoureuse de lui. Il lui plaisait d'avancer vers l'engrenage du hasard, pour être entraînée, malgré elle, aux conséquences les plus fatales.

Bien décidée à plonger rapidement le cosaque dans le vertige de son corsage et les commissures de son intimité, elle lui offrit peu de minutes plus tard l’hospitalité de son hangar à fourrage.

Elle ne fut pas déçue.

Ses mains partirent en balade, glissèrent le long de la splendeur velue du torse de Viktor Ivan Nikitarovitch, s’attardèrent sur les épaules osseuses, descendirent le long des bras, touchèrent les hanches, le ventre plat et encore un peu plus bas.

Là, les mains s’arrêtèrent.

Ievguenia Alekssandrovna ouvrit grand les yeux et toucha encore une fois. Etait-ce vraiment possible ? Avec une précaution infinie elle souleva la couette pour confirmer de visu la découverte de sa main.

Ses ébats connurent alors un surcroît d’intensité dont le ressort lui échappait de temps en temps.

Dans la tempête un port vaut le port voisin et une navigation rendue impétueuse peut inopinément conduire à passer de l’un à l’autre.

Ievguenia Alekssandrovna, à qui il était déjà arrivé d’offrir à quelques indiscrétions viriles le porche de ses excreta, ne s’en émut pas démesurément.

lundi, septembre 11, 2006

La dynamique des verres à pieds

41ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : La dynamique des verres à pieds


Le vin pétillait dans les verres et dans les yeux, faisant disparaître le « méta » de nos esprits métaphysiques.

C’était un divin bourgogne, fruité, légèrement frais, qui éblouissait tant nos muqueuses que nous avions déjà rangé un certain nombre de flacons à la section des bouteilles vides.

Jean-Pierre, plus que les autres, buvait tel un abîme. Il appréciait le nectar, certes à petites gorgées, mais à des intervalles effroyablement rapprochés et à des doses sans rapport avec la doctrine homéopathique.

Bernard, que le béatifiant liquide lançait toujours sur la voie de la réflexion, lui demanda :

- Vos verres à pieds sont-ils dynamiques, mon cher Jean-Pierre ?

La question plongea Jean-Pierre dans le baquet du très vif étonnement.

- Si mes verres à pieds sont dynamiques ! ? Qu’entendez-vous par là, mon cher Bernard ?

- J’entends le glassharmonica de Benjamin Franklin, ou mieux, le mattauphone de Joseph Mattau.

- ……

- Ecoutez, c’est bien beau d’avoir des verres à pieds, mais encore faut-il les faire chanter de temps en temps…

- Que me chantez-vous là ?

- Vous semblez ignorer qu’il existe des verres à pieds ternes, mous, flasques et ennuyeux et d’autres, dynamiques. D’où la théorie bien connue de la dynamique des verres à pieds.

Jean-Pierre regarda Bernard comme un nombre premier qui s’afficherait tout d’un coup avec une virgule.

- J’ai beaucoup étudié ces derniers temps le chaudron du Dagda, le Saint Graal et le Ciboire, poursuivit Bernard qui était passé aux digestifs et que l’eau-de-vie rendait capable de trancher par troupeaux les nœuds gordiens les plus inextricables, et bien

- Et bien « rien du tout », coupa Jean-Pierre. Apprenez, jeune homme, que ce qui fait la dynamique du verre à pied est ce que l’on met dedans et qu’il vaut mieux prendre son pied avec un verre que de prendre un verre avec son pied…

Bernard glissa tout doucement sous la table, ce que les autres considérèrent comme une conduite, somme toute, normale. Bernard glissait toujours sous la table à un moment ou à un autre.

Jean-Pierre pencha la tête et regarda le dormeur.

- Ah oui ! Elle est belle la dynamique des verres à pieds, grinça-t-il.

mercredi, septembre 06, 2006

La vieille dame et le loup

9ème contribution à Paroles plurielles

La consigne : Terminer obligatoirement par "J'ai terriblement besoin de faire pipi"


Comment pourrais-je oublier cette vieille dame de l’hospice, recroquevillée sur son lit ?

Elle avait retiré ses dents et sa bouche était rentrée pour la nuit.

Ses paupières se soulevèrent péniblement à mon passage, libérant un regard de banquise.

Son visage cadavérique était vide de toute expression et je n’étais pas sûr qu’il se passait quelque chose dans son crâne de zombie comateux.

Le plus calmement du monde, elle sortit de son nez un loup qui aurait fait pâlir de jalousie le vieil homme et la mer.

D’interminables et angoissants points de suspension se glissèrent entre nous, envahissant l’espace de leur perfide silence.

Soudain, ses yeux s’accrochèrent à moi comme du fil de fer barbelé, comme à une bouée de sauvetage.

Je ne pus soutenir son regard implorant.

Tournant la tête, je remarquai sur le mur à la peinture écaillée, la photo d’un enfant jouant sur la plage…

Elle dit d’une voix algide, une voix pâle comme sa face et qu’elle essayait en vain de faire gazouillante : « J’ai terriblement besoin de faire pipi ».

dimanche, juillet 02, 2006

A l'ombre du figuier

40ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : A l'ombre du figuier


- Oncle Dan, raconte-moi une histoire.
- Petit Pierre, oncle Dan n’est pas venu à l’ombre du figuier pour raconter des histoires mais pour se reposer.
- Alleeeez, oncle Dan, raconte-moi une histoire.

- Il y a très, très, très longtemps, les sages avaient pour habitude de se rencontrer à l’ombre de ce figuier pour philosopher, refaire le monde et jouer aux devinettes. Un jour, l’un d’eux, du nom de Nasreddin, demanda :
- Qu’est ce qui est vert, posé sur la branche du figuier et qui peut parler ?
- Un perroquet répondit son ami Srulek.
- Non, ce n’est pas un perroquet.
- Mais quoi alors ?
- Un poisson.
- Un poisson vert sur un figuier, ça n’existe pas.
- Mais si, quelqu’un l’avait peint en vert.
- Admettons, mais un poisson ne grimpe pas aux arbres.
- Quelqu’un l’avait placé sur la branche.
- Et un poisson ne parle pas. Avoue que c’est d’un perroquet que tu voulais parler.
- Espèce d’idiot, c’est impossible, s’il s’agissait d’un perroquet, je n’en aurais jamais fait une devinette.

Srulek était légèrement agacé bien que sa condition de philosophe le lui interdise

- Et Môôssieur Nasreddin sait peut-être pourquoi il raconte ces inepties à l’ombre du figuier.

- Bien sûr, Srulek, bien sûr, pour répondre à la consigne de Coïtus Impromptus.

Srulek jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus…

L'unique ascenseur est en panne

8ème contribution à Paroles plurielles

La consigne : Commencer obligatoirement par "L'unique ascenseur de l'immeuble est momentanément hors d'usage"

L'unique ascenseur de l'immeuble est momentanément hors d'usage. Une fois de plus !

J’en suis dépité car mes amis habitent au dernier étage d’une tour décagonale, décatie décadente. En montant les escaliers en colimaçon, j’ai tout le temps de penser au fumet qui m’attend là-haut, tapi derrière la porte.

Seul un sportif de très haut niveau (au meilleur de sa forme) est en mesure d’arriver sur leur palier avant la fin de la minuterie. Pour ma part (et Dieu sait si je suis au meilleur de ma forme), j’ai toujours fait l’ascension du dernier étage dans l’obscurité la plus complète.

Vos yeux en chômage technique désespèrent de trouver le moindre petit interrupteur lumineux et salvateur. Point de salut dans ces escaliers dont les ténèbres ont quelque chose de démoniaque et définitif. Les marches se dérobent, et les commutateurs se cachent avec malice. Tout s’ingénie à ralentir votre progression.

Lorsque vous piétinez les premières baskets qui garnissent l’entrée, vous reprenez espoir, mais vous n’êtes pas encore arrivé. C’est qu’il y a autant de chaussures devant leur porte que devant une mosquée. On y rencontre en effet les baskets d’Hassan, mais aussi celles de Yamina, de Foued, de Rachid et de Sana. Ils en ont plusieurs paires chacun, et doivent assurément en changer de nombreuses fois, selon la nature de leurs occupations et le moment de la journée. Leur consommation annuelle dépasse largement mes besoins personnels depuis le jour de ma naissance et jusqu’à la fin du prochain millénaire.

Avant mon arrivée, je présume que toutes ces chaussures sont à peu près rangées, classées et répertoriées, mais lorsque j’ai enfin trouvé le bouton de la sonnette, après avoir tâté les murs, sondé les plinthes et exploré les chambranles, j’imagine qu’il leur faudra certainement réunir un Conseil de famille avant de pouvoir se chausser le lendemain matin.

Alors s’ouvre la porte. Et l’odeur qui était derrière la porte et qui vous attendait, vous accueille. C’est une odeur à nulle autre pareille. Un concentré marocain où se mêlent l’encens, le thé à la menthe, les épices, le souk, le cuir de chameau, la transpiration, le vieux tapis, le tout lié par un léger parfum de babouche défraîchie et de gazelle en chaleur. C’est prenant, inoubliable, maison. Cette odeur n’appartient qu’à eux. Elle n’est pas encore commercialisée et le secret de fabrication en est jalousement gardé (Un brevet a certainement été déposé). Ces gens n’ouvrent jamais leurs fenêtres de peur d’en perdre un soupçon. Chaque parcelle de l’appartement en est violemment et définitivement imprégnée.
L’être humain étant capable de s’habituer à sa propre mort, parvient à s'accommoder de cette odeur.

Naturellement, cela prend un plus de temps quand on est vivant.

lundi, juin 26, 2006

Prémonition

39ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Prémonition

Ne me demandez pas pourquoi. Je serais bien incapable de vous apporter le moindre début d’explication. Pourtant, JE SAVAIS.

Je savais qu’il allait se passer des événements curieux dans ce petit chalet perché en haut de la montagne. Je sentais que nous avions rendez-vous avec l’insolite, l’inhabituel et l’inattendu.

Tout le monde était serré autour de l’effronté petit poêle en fonte qui ne cessait de siffler, péter et ronchonner, et qu’il fallait alimenter constamment en bûches bien calibrées.

Pour cela, il était nécessaire de déplacer les casseroles dans lesquelles fondait la neige pour alimenter évier et chasse d’eau. Puis retirer un à un, avec une tige en fer, les cercles de fonte. Pousser la bûche à l’intérieur du poêle en se brûlant. Se rendre compte que la bûche était trop grosse. La retirer. Oter un cercle supplémentaire avec beaucoup d’adresse pour qu’il ne tombe pas à côté du poêle ou ne brûle un des imbéciles autour, qui regardait sans lever le petit doigt. Remettre les cercles un à un en se brûlant à nouveau et replacer les casseroles à leurs emplacements initiaux et respectifs.

Personnellement je n’ai pas levé le petit doigt mais je n’ai jamais cherché à dissimuler mon admirations pour les courageuses personnes qui pratiquaient fréquemment ce périlleux exercice.

Je dois préciser à ma décharge que j’étais beaucoup trop occupé à boire du champagne et à grignoter, déguster et picorer les délicieux entremets qui circulaient abondamment.

Nous parlâmes de la vie de chalet, de ses habitudes rustiques, d’horizons dentelés et de décors à couper le souffle et donner le vertige, puis nous passâmes à table.

Nous fîmes alors un repas pantagruélique et fabuleusement bon au cours duquel les conversations continuèrent à rouler bon train sur des sujets où - le champagne et les bons vins aidant - je m’y connaissais mieux que personne au monde (je m’étonne moi-même quelquefois du nombre de ces choses).

Nous goûtâmes de très nombreux breuvages et les fîmes pleurer dans nos verres. Nous nous consultions ensuite du regard avec des coups d’œil interrogatifs qui commandaient l’admiration.

A la dixième bouteille nous commençâmes à refaire le monde et à trancher sans états d’âmes les nœuds gordiens les plus inextricables.

Ah, si cette nuit-là on avait été le gouvernement, la nouvelle année s’en serait trouvée transformée !

C’est alors que Jeanine a dit qu’elle avait quelque chose à dire.

Bien qu’elle l’eut dit d’une voix presque inaudible, le silence se fit instantanément. Jeanine n’avait pas encore dit grand chose, mais là elle avait quelque chose à dire et à la manière dont elle le disait, on sentait bien que c’était du sérieux.

On est tous tombés de haut lorsque ses lèvres, auxquelles nous étions suspendus, se sont mises à bouger pour dire ce qu’elle avait à dire.

Ce fut très bien dit et personne avant elle ne l’avait dit ce soir là et ce qu’elle disait était bien plus important que tout ce qui avait été dit jusque là. Il est vrai que Jeanine, dont l’esprit n’est pas immergé dans le formol, jouit d’une lynxesque clairvoyance, a étudié le Monde mieux que nous tous, possède une grande sagesse et connaît des tas de choses qu’on n’est même pas capable de prononcer.

Elle ménageait des silences étudiés pour permettre à chacun de s’adapter au sujet et laissa flotter librement sa dernière phrase dans l’air jusqu’à ce qu’elle pénètre nos esprits superficiels.

Elle nous regarda gravement, fixa les visages l’un après l’autre pour laisser à ses mots le temps de bien décanter.

On a tous approuvé et on l’a félicité de nous rappeler combien sont rares, parmi les hommes, ceux qui peuvent s’arracher aux marécages sans fond de l’ignorance.

Christian est sorti en grommelant quelque chose qui concernait le fait d’uriner et de prendre un bol d’air.

Ensuite les conversations normales ont repris jusqu’au moment du « trou savoyard ».

Le « trou savoyard » est une sorte de trou normand en plus profond et en plus fort, une boisson traîtresse qui coupe les jambes, même du plus aguerri.

Maryvonne avait préparé ces trous à l’avance et ils nous attendaient depuis si longtemps qu’il avaient pratiquement perforé le fond des verres.

Cet apéritif chauffa l’ambiance à blanc et alors que nous avions commencé la soirée en échangeant des propos à voix basse sur la vie en alpages et la climatologie, nous commençâmes à nous donner des grandes claques dans le dos.

Seule Maryvonne ne trouvait pas ça très fort. Pourtant ses lunettes se sont fendillées lorsqu’elle a fait cul sec.

Moi, je me suis mis à pleurer alors que je n’avais pas de chagrin particulier et lorsque j’ai voulu féliciter Maryvonne pour son courage, j’avoue que je n’ai pas reconnu ma voix.

C’est alors que tout a basculé.

Nous étions arrivés à ce moment de la soirée où les êtres humains, par distraction, perdent le contrôle d’eux-mêmes et tiennent des propos souvent distrayants et inattendus, mais qui rendent rarement hommage au raisonnable.

Christine qui, de notoriété publique, se laisse engourdir plus vite que les autres par le béatifiant liquide, tint des propos d’une ahurissante saugrenuité.

Elle fit savoir – comme si une telle information pouvait intéresser quiconque – qu’elle était particulièrement frileuse et appréhendait d’avoir à se coucher dans un lit glacé.

Elle fit cette annonce au moment où se produit ordinairement l’explosion des sentiments généreux. Catherine et Denis offrirent avec empressement d’échanger leur matelas situé à l’endroit le plus chaud du chalet avec notre lit réfrigéré.

Après les avoir outrageusement complimentés pour leur grande bonté d’âme, nous dûmes escalader acrobatiquement une échelle pour atteindre un lit niché sous la toiture.

Là, nous découvrîmes une impressionnante quantité de crottes de souris qui laissait à penser qu’une famille nombreuse avait récemment déserté la place, sans doute incommodée par notre vacarme et nos vociférations.

samedi, juin 24, 2006

La teutonne aux tétons titanesques

7ème contribution à Paroles plurielles

Le thème : Terminer obligatoirement par "m'offrir à celui qui ne me voyait pas"

Lorsque le téléphone sonna, Théo était en plein effort physique. C'était fou ce que les gens pouvaient être inconvenants pour oser vous déranger à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, au beau milieu de vos occupations !

Il n'aimait pas le téléphone, et se dit en cet instant précis que c'était l'objet le plus haïssable du monde.

Théo n'était pas extrêmement sportif, mais s'accordait épisodiquement une heure de sport en chambre.

Attention. Pas de méprise. Point d'échelle murale, ni d'haltères ou de vélo d'appartement. Non. Frida, tout simplement. Frida, la culturiste. Frida, la teutonne aux tétons titanesques. Gautier, l'autre Théophile, l'aurait certainement décrite en disant qu'elle avait une "gorge à faire descendre les dieux du ciel pour la baiser".

Théo n'était pas dieu et ne descendait que du singe. Il se sentait cependant capable de faire aussi bien qu'eux.

Sa culturiste, dont il s'occupait précisément de la première syllabe, ne semblait pas faire la différence.

Théo lui faisait l'amour divinement, et chaque inquisition dans la croupe généreuse arrachait à la teutonne des cris de satisfaction qui faisaient la joie des voisins de palier.

Le téléphone, objet totalement dénué de tact, continuait de lancer son appel strident. Il se mêlait à celui de Frida, au bouton bouté par le boutefeu de son boute-en-train.

A quoi tout cela allait-il aboutir ?

Excédé, sa main partit à tâtons vers le téléphone qui tomba en libérant un timide « allô » venu de l’autre bout du monde. Frida ôta le bandeau qu’elle avait mis sur les yeux de Théo.

« Scheise », dit-elle, « depuis le temps que je rêvais de m’offrir à celui qui ne me voyait pas ».

mercredi, juin 21, 2006

Dans les nuages

38ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Le texte doit se terminer par "... dans les nuages"

Anet G. compensait les centimètres qui lui manquaient par la terreur. Il avait également remplacé les quelques kilogrammes qui lui faisaient défaut par un poids identique de machiavélisme. Le cou décharné de ce héron étique, qui surgissait d’un col de chemise amidonné toujours trop large, lui donnait des allures de Triphon Tournesol. Nous le trouvions cependant beaucoup moins drôle et il nous faisait vivre dans la crainte permanente de la « petite récitance ».

La « petite récitance ».était une courte interrogation écrite, impromptue, aléatoire, improvisée et imprévue. Elle ne se faisait pas à main-levée mais au pied-levé.

Aussi, notre estomac se nouait lorsque la frêle silhouette se dessinait sur le chambranle de la porte, glissait le long du mur en montant les marches de l’estrade et disparaissait derrière le bureau dans un grincement d’os. Commençait alors une courte éternité d’anxiété.

Toute la classe attendait dans un silence polaire le verdict du jour.

-- « Ouvrez votre livre à la page 42 » et c’était un soulagement général, quelque soit, d’ailleurs, le numéro de la page. L’air redevenait respirable. Dans notre cour de récréation, les oiseaux se remettaient à chanter.

-- « Une petite récitance » énoncé sur un air méphistophélique, en détachant chaque syllabe, nous figeait le sang. Anet G. lâchait ces trois mots en balayant la classe de ses yeux vitreux qui, par la grâce de fentes palpébrales effilées comme des meurtrières, ne laissaient passer en guise de regard qu’une aveuglante intention de massacre.

En tirant d’un classeur à anneaux une feuille à gros carreaux qui nous servirait de copie, nous avions le baromètre de l’humeur en chute libre. Les « petites récitances » étaient un condensé de pièges funèbres et de sinistres difficultés de la langue latine, plus morte que jamais. Anet G. avait fait de chacune de ces interrogations un instrument de torture, une dictée façon « Prosper Mérimée » qui nivelait la classe par le bas, rassurant le cancre et désespérant le bon élève.

La traduction de « La guerre des Gaules », oeuvre de notre ennemi César, n’était pas davantage un exercice de tout repos. Il ne mettait toutefois au supplice que trois ou quatre élèves par séance, et nous gardions toujours l’espoir, naturellement, de ne pas en faire partie.

Anet G. était malingre et maladif. Pâle, le visage crispé, il quittait parfois la classe, plié en deux, un poing serré sur le ventre. Nous recevions ces interruptions de cours comme des oasis de tranquillité. Rien d’étonnant, après tout, à ce qu’un professeur de langue morte ait mauvaise haleine.

Cela est parfaitement monstrueux, mais aucun de nous ne souhaitait une amélioration de l’état de santé du professeur de latin et nous l’aurions tous envoyé dans les nuages.

mercredi, juin 14, 2006

Le jour où la lettre arriva

37ème contribution à Coïtus Impromptus

Le thème : Le texte doit commencer par "Le jour où la lettre arriva"


Le jour où la lettre arriva, au début du mois de mai, les services de la Poste entamaient une grève de plusieurs jours.
Elle ne fut pas distribuée.
Il y eu des manifestations dans les rues, des barricades, et les pavés volèrent.
Les employés de la Poste firent des réunions extraordinaires et occasionnèrent quelques dommages collatéraux tels que déplacements de meubles et de vertèbres. La lettre s’égara.

Elle fut retrouvée trente ans plus tard lors d’un déménagement nécessité par la mise en place d’une nouvelle charte graphique.

Chacun sait le point d’honneur que feu cette administration a toujours mis à distribuer les correspondances à leurs destinataires quelque soit la date d’expédition.

C’est ainsi qu’un petit commis postier, débutant mais ambitieux, se vit confier le soin de se rendre spécialement chez le père François, qui habitait une humble demeure à l’écart du village, pour lui remettre SA lettre.

Le jeune homme tendit l’enveloppe au Père François, la casquette à la main et des excuses plein les yeux.

Comme à l’accoutumée, le Père François offrit un canon de rouge au préposé et pendant que celui-ci apprenait les rudiments du métier, il tournait et retournait cette étrange lettre dans ses mains calleuses et usées par une vie de dur labeur.

C’était bien la première fois de sa vie qu’il recevait une semblable lettre.

L’enveloppe était une enveloppe spéciale pour les envois par avion et était couverte de jolis timbres étrangers.

Mais peu importe. Laissons-les aux collectionneurs.

C’est évidemment à son retard exceptionnel que cette lettre – reproduite ci-après - emprunte son intérêt, avec l’intention évidente de ne jamais le rembourser.

Mon cher oncle…

Et puis non. Tout compte fait, je ne vais pas la réécrire intégralement, d’autant qu’elle était tapée avec une antique machine à écrire dont le ruban exsangue lâchait des lettres pâles comme la mort, parfois très difficiles à deviner.

Elle débutait par des compliments que je passe sous silence, assez capables d’assommer un essaim de rhinocéros adultes, et disait en substance à peu près ceci : Je n’ai pas toujours été un bon garçon, loin de là. Tu m’as élevé à la mort de mes parents et je t’ai causé bien des soucis. Je n’ai jamais travaillé, préférant voler les honnêtes gens. Tu sais que dans les gares, je m’emparais parfois de la valise de certains voyageurs qui, pour des raisons qui leur étaient personnelles, ne tenaient pas à s’en dessaisir. Suivaient quelques explications oiseuses et illisibles. Je poursuis donc. Un jour, en ouvrant l’une d’elles, je tombai sur un énorme pactole. Sans doute de l’argent sale ou déjà volé. Peut-être les indemnités de départ d’un capitaine d’industrie remercié. Je ne l’ai jamais su. J’en ai peu utilisé, plusieurs vies n’y suffisant pas. L’argent ne fait pas le bonheur. Surtout quand on est petit, binoclard et grassouillet. Je te le donne, mon cher oncle, pour me faire pardonner les tracas que je t’ai occasionnés.
La lettre se terminait par une formule admirative et déférentielle à faire rougir une génération de langoustes, et y était joint un billet donnant les renseignements d’un compte numéroté en Suisse.

Le Père François s’écroula, foudroyé par une crise cardiaque, et l’on ne revit jamais le petit commis postier.

lundi, juin 12, 2006

La question

6ème contribution à Paroles plurielles

Le thème : Entre ciel et terre... tomber… ou m’envoler… ?

Entre ciel et terre… tomber… ou m’envoler… ? Interrogea Peter pour donner du relief à son récit et aiguiser, comme s’il en était encore besoin, l’intérêt de son auditoire.

Ils étaient tous suspendus à ses lèvres, fascinés et perplexes. Le vieux Fred ouvrit la bouche sans s’apercevoir que ses dents du haut, qu’il avait depuis maintenant presque deux ans, tombaient par terre avec un bruit sec.
Arthur, comme à l’accoutumée, souriait bêtement en ouvrant sa bouche édentée, au point que les autres pouvaient voir son sourire jusqu’à l’occiput.
Le timide Paulo restait coi, la bouche pleine des questions qu’il n’osait pas poser.
Ludvig, dont la curiosité était à deux doigts de la déflagration, tomba de son tabouret lorsque le balancier de l’horloge lâcha prise et rendit l’heure.
Tous attendirent avec anxiété qu’elle ait vomi ses douze coups de minuit.

Le capitaine qui, depuis quelques instants, hésitait au bord de la conversation, profita du silence qui s’en suivit pour y faire un plongeon péremptoire.

Cela dépend. Affirma-t-il.

Cela dépend, cela dépend… mais de quoi tonnerre ? demanda Ludvig avec circonspection.

Le vieux loup de mer vers lequel tous les regards étaient à présent tournés, se lécha la bouche pour enlever un peu de sauce égarée dans sa barbe, saisit son verre, but lentement, s’essuya méticuleusement, rota discrètement, leva non moins discrètement la fesse gauche pour exfiltrer un gaz intempestif puis contempla attentivement le bois de la table jusqu’au moment où il sentit l’atmosphère sur le point d’exploser.

De la vague… cela dépend de la vague !

Le godillot de Ludvig emporta sa casquette de vieux marinier.

Il ralluma sa pipe en écume et camoufla les soubresauts de son rire derrière la fumée.

samedi, juin 10, 2006

Les lumières dans la plaine

36 ème contribution à Coïtus Impromptus

Thème : Les lumières dans la plaine


Dame Cunégonde souleva la tête l’inconnu.

-- Comment vous sentez-vous beau troubadour ?

La flamme d’une torche faisait danser les ombres et rendait son visage énigmatique.

-- J’ai vu les lumières dans la plaine, réussit-il à articuler, en reprenant conscience.

Son cœur battait la chamade. Il revenait à la vie.

-- Je les avais tant attendues, tant espérées, dit-il d’une voix mieux assurée. Je les avais aperçues au loin. Elles étaient la récompense de moult jours de marche pour les atteindre. Les chemins abrupts. Les moustiques. Les sangsues. La faim. La soif. Surtout, la soif. La peur de la mort. Que s’est-il passé ?

-- Restez calme. Il n’y a pas de danger. Vous avez rejoint les lumières dans la plaine.

-- Je me vois courir à leur rencontre, dévaler la pente de plus en plus vite. Elles étaient mon alut, la vie. Elles faisaient tourner dans ma tête une ronde de fées joyeuses qui effaçaient toutes mes lassitudes et mes tourments. Mon corps retrouvait une énergie qu’il croyait à jamais perdue. Et puis plus rien. Le trou noir.

-- Mon Dieu, Petit Jean, pourquoi as-tu assommé le joli ménestrel avec sa viole de gambe ?

-- J’ai crié « Qui va là ?» … et personne n’a répondu Dame Cunégonde.

De temps en temps


écrire une petite anecdote, une tranche de vie, un épisode de voyage, la tête de mon voisin...