mardi, janvier 18, 2022

Les douze coups de minuit



Tous les soirs, c'était la même farce : Alors que j'étais sur le point de m'endormir après avoir avalé un demi tube de somnifères dans un grand verre de whisky, l'orchestre du Boucan sublime, un groupe de fêlés qui croyait jouer du jazz, partait faire du bruit dans la rue en quittant bruyamment la boite de nuit au dessus de laquelle j'habitais.


Je logeais à cette époque dans un petit hôtel sordide, en compagnie d'un régiment de cafards et de quelques souris neurasthéniques.


A la lueur incertaine d'un néon publicitaire qui saignait sporadiquement dans ma piaule, je saisis sur le tabouret qui me servait de table de nuit, une fiasque violette et déglutis quelques rasades d'un liquide noir propre à réveiller les morts et les pousser à faire justice au milieu de la nuit.


Après avoir dévalé sur mon postérieur un étroit escalier en colimaçon, je rattrapai la bande du Boucan sublime sur le trottoir et les gratifiai d'une volée d'épithètes traduisant des mois de contrariété et de rancœur accumulées, leur signifiant que leur comportement n'aurait pas été toléré sur le gaillard d'avant d'un bateau de pirates.


Le plus grand de la bande qui jouait de la clarinette, se retourna vers moi en me demandant si je ne me payais pas sa tête. Il avait un oeil au beurre noir et était habillé comme un bagnard avec un bonnet rouge. Je lui dis – j'étais encore sous l'effet du liquide noir – que rien au monde ne pouvait m'inciter à m'offrir sa tête répugnante. Il passa soudainement du beau fixe à tempête comme un baromètre détraqué et se mit à me parler comme s'il se trouvait à cinq cents mètres de moi.


J'admets que j'avais versé un seau d'eau froide sur son enthousiasme mais je trouvais exagéré qu'il se dise prêt à exposer mes entrailles au soleil.


Le plus laid de tous leva sur moi ses baguettes de tambour. Je les saisis avant qu'il ne s'en rende compte pour les lancer dans le caniveau. Il me regarda avec l'air d'un ours auquel on aurait pris son miel, passa sur son front une main de la taille d'un jambon et entreprit de me courir après, suivi de ses camarades de bruit.


Encombrés de leurs saxos, trompettes, violons et tambours, ils ne coururent pas longtemps. Hélas, moi non plus.


Alors que je me retournais pour surveiller leur progression, je me cognai brutalement contre un réverbère qui me fit voir trente-six aurores boréales en Technicolor. Lorsque je réussis à rassembler mes esprits qui avaient le plus grand besoin d’un traitement d’urgence, tout le groupe m’entourait sur le trottoir et j’avais l’impression de me trouver face à face avec toute l’horreur et la malédiction cachées de l’existence.


Le clarinettiste que j’avais insulté était penché sur moi et m’avait attrapé par le col. J’étais aussi calme et nonchalant qu’on peut l’être en face d’un type de trois mètres de haut avec un œil poché et l’autre qui vous regarde comme un chalumeau oxyacétylénique.


Il décida de m’enfoncer sa clarinette dans la gorge et les autres entamèrent un compte à rebours qui devait marquer le début de mon supplice. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé au milieu de mes amis qui braillaient le décompte de la nouvelle année. Je leur avais pourtant bien dit que l’excès d’alcool me plongeait toujours dans d’affreux cauchemars !




(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

lundi, janvier 17, 2022

Les rumeurs

 Reste-t-il un seul lecteur pour se souvenir du tourbillon d'événements surprenants et de cette tempête de faits incompréhensibles auxquels je me suis trouvé confronté dans mes aventures avec « Monsieur D » ?

Je pense à cet instant très particulier où j’étais passé de l’autre coté du miroir et m’étais retrouvé dans cette salle immense qui aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Son décor était composé de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles et de personnages célèbres.


Le silence n’était troublé que par un léger bruissement de murmures confus et indistincts qui semblaient provenir d’un angle de la pièce. Mes yeux s’accoutumant peu à peu à la semi obscurité qui régnait en ces lieux, je devinai plus que je ne vis, une porte basse dissimulée derrière une épaisse tenture noire. Je m’approchai et écartai doucement la grossière étoffe poussiéreuse. Une inscription était gravée en lettres gothiques dans le bois de la porte : « Salle des rumeurs ».


La curiosité me poussait à poursuivre vers ce qui paraissait être la seule issue de ma quête, mais la porte résista. Le trou de la serrure ne me permit pas davantage de savoir s’il y avait un mouvement à l’intérieur. Je ne parvenais qu’à saisir des bribes de phrases psalmodiées dans un chuintement asthmatique par des gorges emplies de brouillard. 


Le prince charmant ne peut pas baiser le front de la belle au bois dormant parce qu’elle n’est pas consentante. Il a pu le faire, il ne le peut plus la la lère… 

L’oligarchie mondiale cherche à mettre en place une société de surveillance et entame le processus avec un pass vaccinal qu’elle souhaite rendre progressivement obligatoire


J’avais enfin trouvé l’origine des rumeurs.



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)


mardi, janvier 11, 2022

De Rechef, alias La Boussole

Le nom de mon super-héros, pour cent mille euros, je ne le dirai pas.

À moins que l’un de mes lecteurs ne me remît la somme de la main à la main ou bien sous forme de chèque de banque.


Allez ! Exceptionnellement, parce que c’est ma première nouvelle de l’année, je vais vous le dire. Ce sera mon cadeau de nouvel an, un cadeau de valeur ainsi que vous pouvez l’apprécier à la lecture du premier paragraphe. Le super-héros de cette histoire n’est rien moins que le comte de Rechef. Oui, de Rechef, celui qui est marié à la comtesse Tation connue pour son titre de Miss Beauté Intérieure en 1995, ses escarpins en peau de bébé crocodile et ses bagues grosses comme des tumeurs déjà bien avancées.


D’ailleurs, il n’y a pas deux de Rechef. Du moins avec une telle face de raie et une pareille fesse de rat. On peut bien se moquer de lui puisque toutes les railleries et critiques dont il fait l’objet glissent sur son âme sans plus l’incommoder que le ferait un bouchon de liège jeté par une petite fille sur la peau d’un rhinocéros.


Toutefois, pour la bienséance, je vais le désigner dorénavant sous le nom de La Boussole, parce qu’il faut bien l’avouer, il vit dans la crainte perpétuelle de perdre le nord. C’est en effet ce qui pourrait lui arriver de pire dans son rôle de super-héros sauveur du monde.


Bien sûr, La Boussole travaille dans la discrétion. Tout le monde pense qu’il est conducteur de travaux, mais ce n’est là qu’une couverture afin de réunir les quatre thèmes d’écriture du mois dans l’accomplissement de sa mission héroïque.


L’histoire que je vais vous narrer est des plus curieuses, et l’on a écrit bien des romans pour moins que cela. Elle vous fera bondir comme si vous étiez assis sur un porc-épic en colère et vous laissera un souvenir imprescriptible.


En effet, il manque à de Rechef, pardon La Boussole, tous les ingrédients du super-héros. Bien qu’ayant toujours été impressionné par le courage de ses semblables, il ne lui est jamais venu à l’idée de s’arrêter quelques instants pour ramasser le sien à deux mains. Son intelligence est tout à fait équivalente à son courage, car il n'a pas le moindre soupçon de l'une ni de l'autre. Cet air d’intelligence factice qu’il arbore lui vient seulement de ce qu’il mange énormément de poisson. D’ailleurs, je me demande combien pèse son ersatz de cerveau nébuleux et asthmatique car il est du genre à avoir plus ou moins vidé son sac quand il a dit « alors, quoi de neuf ? » .


Un jour qu'il buvait un coup à « L’œil », une taverne improbable plantée au milieu du Champ des Conjectures, et qu’il participait comme chaque année au fameux concours de circonstances, s’échangeaient autour de lui les vues les plus fumeuses sur la façon la mieux appropriée de sauver le Monde des maladies scrofuleuses, parenchymateuses et pestilentielles.


C’est alors que lui vint cette idée qui ne cesse, depuis, de diviser le monde et alimenter les médias : imposer un pass vaccinal. Chacun se fera son opinion...


Une Licorne ou un dragon ?

 

Alors que l’horizon est enflammé d’un glorieux Technicolor et que le soleil s’abîme doucement derrière une mer violette en tirant à lui toutes les couleurs de la côte, le silence n’est troublé que par le ressac des vagues contre la falaise et une rumeur persistante qui monte de l’auberge L’arquebuse.


La silhouette de la taverne, de sinistre réputation, se dessine sur la lande, dans les rubescences du soleil couchant, et il s’échappe de sa cheminée des éclats de voix mêlés à des lambeaux de fumée noirâtre.


À l’intérieur, le spectacle qu’elle offre est un croisement entre des scènes d’orgie et quelque basse forme de la vie des marécages. Ce ne sont que sauvages en délires, ivres, hébétés, hideux, qui crient et inspirent le dégoût plus que la pitié, des visages irradiés par l’alcool, des faces écarlates aux groins dilatés, de pitoyables reliquats humanoïdes qui s’étouffent dans la bière et le mauvais vin. On se donne de grandes claques dans le dos, on refait le monde et on tranche par troupeaux les noeuds gordiens les plus inextricables.


Ces gueux se font servir par quelques créatures émaciées aux yeux caves, à demi nues, chargées de chopes et de bijoux fantaisie aux formes extravagantes. Il monte de ces filles une odeur âcre et grisante, une odeur de fauve, une odeur de musc et de chair battue par le travail, une odeur de porcherie surmenée.


À un moment donné, dans ce temple de l’éthylisme, au milieu de ce brouhaha et de cette confusion indescriptibles, un homme hurla plus fort en tapant du poing sur la table : « Parfaitement, capitaine, j’ai tué une licorne ! ». 


Le silence se fît. Un silence tendu. Une bulle de silence pesant dont profita le perroquet qu’il avait sur l’épaule pour inviter l’assistance à écouter son maître. C’était un gros homme, court et tassé, très étrange. Il avait un ventre énorme, qui croulait en bourrelets flasques sur des cuisses presque maigres, une face toute rose et glabre, des cheveux verts qui lui plaquaient aux tempes.


En face de lui, un grand sécot, avec une touche de vieux brigand et une moustache qui lui cachait une partie de la figure, osait prétendre la chose impossible.


Espèce de freluquet, c’était à la bataille de Waterloo ! hurla le gros homme.


Éééééééécouteeeez ! Éééééééécouteeeez ! Répétait le perroquet.


Freluquet n’était sans doute pas le terme approprié. Ce capitaine, s’il était bien capitaine, devait faire ses deux mètres, avait une tête taillée à la serpe et des yeux durement brillants.


Un troisième larron, la bouche poisseuse et l’élocution pâteuse - il avait sans doute des marteaux-pilons dans le crâne et un sac de coton dans la bouche - voulut faire allusion à la mythologie celte, à moins qu’il ne s’agisse de la mythologie germanique ou grecque… ou bien encore romaine. Il se mit à chercher ses mots, dont la plupart étaient probablement connus, mais personne n’avait le temps d'attendre qu'il les retrouve, d’autant plus qu’il avait une haleine à faire avorter les mouches. Le capitaine le fit taire en lui décochant un formidable coup de poing, que le spécialiste en licornes para fort habilement d’ailleurs avec son oeil gauche avant de glisser doucement sous la table. Cette conduite était considérée, somme toute, normale à L’Arquebuse, où beaucoup de monde avait déjà l’allure et le maintien de cadavres découverts après un séjour prolongé sous l’eau.


Devant ce spectacle, une partie des ivrognes avaient allumé leur pipe pour se camoufler derrière la fumée, tandis que les autres survivants pour qui les murs avaient perdu la notion de ligne droite, cherchaient la sortie en titubant comme des chiens pris de nausée et en brassant l’air pour attraper d’invisibles mouches.


Il faisait partie du cinquième régiment. Celui du colonel Charles Albert Louis Alexandre Henri Van der Burch, martela le gros homme, le Lichte Dragonders ! Le cinquième régiment des dragons légers !


Éééééééécouteeeez ! Éééééééécouteeeez ! Répétait inlassablement le perroquet.


Ta gueule, le volatile ! Tu as tué un Dragon et non pas une Licorne riposta le capitaine en remuant excessivement les muscles de ses mâchoires. Tu es tellement saoul que tu ne fais plus la différence.


Il y a des Dragons-Licornes essaya de se justifier le gros homme qui avait perdu de son assurance dans des proportions assez considérables…



(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

dimanche, janvier 09, 2022

La coquette

 Je ne sais plus par quel miracle je n’ai pas raté ma cible, pardon je voulais dire ma correspondance, tant la jeune fille à mes côtés était d’une beauté surhumaine. 

Je suis d’ailleurs effrayé de mon insuffisance à vous décrire cette plante magnifique.

Le torrent sombre de ses cheveux qui n’avaient jamais connu les ciseaux, s’écoulait en multiples cascades et magnifiait un visage à arrêter les pendules. Jamais les vibrations d’une rame de métro ne firent trembler ses luminaires au fond de prunelles plus pures.

Fine, svelte, avec des rondeurs d’une volupté presque immorale, elle portait un pantalon si moulant que je pouvais à peine respirer.

J’essayais vainement de m’extraire de l’abîme de son décolleté lorsque l’individu extraordinairement quelconque qui dormait en face d’elle l’instant d’avant entama un cortège de banalités propre à assommer d’un coup un essaim d’éléphanteaux.

La jeune fille à l’indicible beauté l’interrompit par un péremptoire : Ne perdez pas votre temps, monsieur, je suis sourde et muette.

L’individu formidablement quelconque se mit alors à ouvrir et fermer la bouche en silence, comme un poisson rouge tombé du bocal.

Quant à moi, je battis le record du saut en hauteur, départ assis. Il me paraissait impossible d’avoir entendu ce que j’avais entendu.

La jeune fille, plus angélique qu’un ange et plus gracieuse qu’une déesse, se tourna vers moi et me confia : Je suis ventriloque et je lis sur les lèvres.

Pourtant, remarqua l’individu horriblement quelconque, vos lèvres bougent !

Pure coquetterie, précisa-t-elle.

En montant dans le train qui devait m’amener jusqu’au lac Baïkal, je me demandais quelles autres surprises me réservait ce voyage.


(Ce texte pour répondre à l’un des thèmes d'écriture suggérés par Olivia Billington de l’Atelier – Des mots, une histoire.)

mardi, décembre 14, 2021

Un violent corps à corps

 

Me croirez-vous si je vous dis que j’ai eu un violent corps à corps sur la margelle d’une fontaine  avec un lutin édenté sous le regard indifférent de la lune bleue ?


Ne riez pas, esprits superficiels ! Si les quatre thèmes imposés du mois de décembre sont réunis dans ce terrible événement, cela est pure coïncidence et un coup du Destin qui nous attend toujours au coin de la rue, matraque à la main.


Ah ! Vous me croyez ? J’avoue que je m’attendais plutôt à une réponse négative de votre part.


Alors, bien sûr, vous souhaitez que je vous raconte les circonstances qui m’ont conduit jusqu’à cette fontaine, et amené à rencontrer un lutin édenté et à l’anus artificiel. Je vais donc vous narrer par le menu, service compris et sans supplément, ce qui s’est passé ce soir-là. Ce n’est pas que la chose comporte un intérêt excessif, je n’ai pas la vanité de penser que ma vie puisse offrir le moindre intérêt, ou le plus petit agrément à être racontée, mais ça tiendra de la place et je ne perds pas de vue que mon récit doit « viser les trois mille signes, espaces compris ».


Donc, cela s’est passé au terme d’un cycle de conférences du plus haut intérêt auquel je participais. Les premiers sujets traités concernèrent l’influence de l’hippopotame sur le niveau des fleuves, puis  celle des plissements alpins de l’ère tertiaire sur la fabrication des crèmes antirides.


Ma prestation fut d’autant plus enthousiasmante qu’elle intervenait après celle d’un orateur atteint de troubles psychotiques sévères qui parla des massages tantriques pour s’élever jusqu’à Vishnou pendant la période brahmanique post-shivaïque. Après une violente philippique, ce mythologue mythomane saoula son auditoire d’enveloppantes circonlocutions pleines d’anacoluthes et de pédantes tapinoses. Aussi, le public fut-il soulagé lorsque vint mon tour pour lui parler de la constipation, des occlusions intestinales et de la terrible apopathodiaphulatophobie. C’est un sujet que je maitrise bien et je peux me vanter de n’avoir jamais glissé dans la diarrhée verbale. Mon générateur d’effets waouh, wahou, whaou, ouaouh, ouahou, tournait à plein régime. La foule applaudissait à tout rompre. Je suis habitué aux hourras. Il suffit d’attendre que la poussière retombe. Lorsque le plâtre cessa de tomber du plafond, je pus entamer la dernière partie de mon propos concernant le grand projet de transit intestinal.


C’est à ce moment-là que cet affreux lutin, cet abominable homme de Noël, voulut m’apporter la contradiction. Il prétendait qu’il avait un anus artificiel Bluetooth, ce qui le dispensait de se déplacer pour faire ses besoins. 


Nous approchions du vingt-cinq décembre et il y avait des Pères Noël partout. Autant vous dire qu’ils n’étaient pas là par hasard. Avec tous ces Pères Noël dans la salle, j’ai vu rouge et je suis sorti m’expliquer dehors avec ce lutin morveux. J’ai pour principe de ne jamais laisser Pandore ouvrir sa boite pendant mes conférences.


Après un atterrissage forcé sur la margelle de la fontaine, il m’avoua qu’il avait été perturbé par sa jeunesse d’enfant sauvage élevé par un couple de crapauds.


Derrière le mur

 


— Alors, Simplicius, est-il exact que la terre bouge ?


— Taisez-vous, malheureux ! Evidemment pas ! 

Me croyez-vous assez obscurantiste, Salviati, et assez complotiste, pour imaginer comme ce fou de Giordano Bruno, que la terre n’est pas immobile ? Cet adepte du copernicanisme ne méritait que le bûcher qui l’a emporté en fumée. Figurez-vous qu’il étudiait depuis des années le De Revolutionibus Orbium Coelestium !


D’ailleurs, ce bon Galilée est revenu sur cette théorie dont il prétendait détenir des preuves. Sans mauvais jeu de mots, vous admettrez qu’affirmer que la terre bouge, c’est le monde à l’envers. Il s’est rétracté de justesse devant le Tribunal de l’Inquisition car cela sentait le roussi pour lui. Il s’est abjuré sur le fil ! Et quand je dis « sur le fil », c’était vraiment « sur le fil », in extrémis si vous préférez, et le Tribunal, dans sa grande bienveillance, s’est contenté de l’assigner à résidence.

Au demeurant, nous avons pu anéantir ces théories fantaisistes en apportant la preuve du contraire.


— Comment cela ?


— Un cousin de ma belle-soeur nous a rapporté qu’un mousse, ayant servi sur le Don de Dieu, ce navire de cent cinquante tonneaux parti à la découverte de nouveaux mondes, a raconté que le bateau avait du faire demi tour après avoir rencontré un mur en haute mer. Un mur impossible à contourner. Un mur infranchissable.


— Et qu’y avait-il derrière ce mur ?


— Qu’y avait-il derrière ce mur ? Vous en avez de bonnes, vous. Comment voulez-vous que je le sache ? Le vide, certainement. Suggérez-vous de l’abattre ? Nul ne souhaite que les océans se déversent dans l’abîme ! Enfin, Salviati, réfléchissez deux secondes !



mardi, octobre 19, 2021

Bambaruush


 Après un long voyage de quelques années-lumière, notre engin était sur le point de se poser sur Bambaruush, une planète qui tourne autour de Mazaalai dans la constellation de la Grande Ourse. Elle suscitait le plus grand intérêt du milieu scientifique qui pensait avoir intercepté des tentatives de communication, ce qui laissait penser qu’elle était habitée.


Notre mission consistait par conséquent à le vérifier et nous aurions pu confirmer cette supposition dès notre approche car nous fûmes la cible d’une attaque surprise lors de l’abambaruushage.


Notre vaisseau spatial était criblé d’impacts de boulets de canons projetés depuis une caverne logée sur le plus haut sommet de la planète, mais ceux-ci ne lui causaient pas le moindre dommage. Nous parvînmes à nous poser sur un plateau recouvert de nappes de brouillard qui nous dissimulèrent, le temps d'envoyer une escouade d’androïdes éclaireurs pour reconnaitre le terrain et évaluer les risques à s’aventurer sur cette planète inhospitalière.


Nous suivions attentivement leur progression sur nos écrans de contrôle. Nous avions cru être agressés par des drones avant de comprendre que nous étions le jouet de jouets. Toute la collection Star Wars de chez Lego nous pilonnait, l’Impérial Star Destroyer en tête. Au sol, et à perte de vue s’avançaient sur nous les grenadiers de la garde napoléonienne, quelques poilus de la première guerre mondiale et même une tribu d’indiens, dans le plus grand désordre et une confusion extrême. Tout cela paraissait si dérisoire que nous ne songeâmes pas à riposter. Le danger venait plutôt de la quantité d’individus qui s’agglutinaient sur notre vaisseau comme les fourmis recouvrent un cadavre dans la forêt vierge. Il y avait en arrière plan des licornes blanches aux ailes couleur arc-en-ciel, des peluches de toutes tailles et des Pokémons en grande quantité. Tout ce petit monde était constamment approvisionné par des trains entiers de ravitaillements confectionnés par des poupées Barbie.


Ce que nous avions pris pour des montagnes et des vallées n’étaient que des puzzles géant en 3D qui s’effondraient les uns après les autres sous les projectiles des frondes et des catapultes. Afin que cette situation ne dégénère pas, nous sollicitâmes une trêve et obtinrent un entretien avec Super Mario et Harry Potter auxquels nous fîmes part de nos intentions pacifiques.


Ils nous expliquèrent que dès le mois d’octobre ils recevaient chaque année la visite de petits individus qui, sous l’autorité d’un vieux barbu habillé en rouge, pillaient leur planète et repartaient avec un important butin et de nombreux prisonniers sur des traineaux tirés par des rênes intergalactiques. Cela n’avait que trop duré !


samedi, octobre 09, 2021

Les feuilles d'automne


 Ah ! Mes amis, je suis contente de vous retrouver sur cette retenue d’eau. La chute n’est pas loin et qui sait ce que l’on deviendra lorsque nous l’aurons passée ? D’où venez-vous ? Je vous trouve tristes mines et ridées ! Et vous autres, là-bas, près des roseaux, étiez-vous trop exposées au soleil pour être aussi rouges ?


— Eh ! Curieuse ! On t’en pose des questions, nous ? Tu vois bien que l’on se repose. On est toutes fatiguées de s’être accrochées à la branche jusqu’à la limite de nos forces ! La saison a été dure. Coups de vent, orages, pluies diluviennes… Les saisons ne se font plus ! Toi, tu as l’air encore en forme. Comment fais-tu ?


— Oh ! Je n’ai pas de mérite. Je suis née sous un saule pleureur. N’imaginez pas que c’est triste. J’étais protégée par les copines des intempéries et je me balançais tranquillement au dessus de la rivière qui me roucoulait de petites chansons. La belle vie ! J’avoue que l’automne n’est pas ma saison préférée. On résiste, on résiste, mais il finit toujours par avoir le dernier mot. J’ai du quitter mon saule et me laisser porter au fil de l’eau. Je me demande si ce n’est pas pour cela qu’il pleure. C’est un arbre sentimental. Il ne se remet jamais de la perte de toutes ses feuillent qui le quittent en se jetant de désespoir dans la rivière.


Une feuille d’érable, très rouge, qui écoutait la conversation, crut bon de préciser que la vie était encore plus dure pour celles qui ne poussaient pas au dessus d’une rivière. Le vent aigre d’automne prenait un malin plaisir à les faire tourbillonner. Elles ne savaient jamais où elles allaient atterrir, et parfois, on les ramassait à la pelle !


Comme dans la chanson.


mardi, septembre 28, 2021

Le nanomètre

 

Je m’étais réfugié au Cercle. Oh ! Un simple club de vieux grincheux qui se réunissent pour ronchonner ensemble et se plaindre des dernières taxes inventées par le gouvernement.


Mais bon, il tombait une pluie fine et glacée, porteuse de congestions pulmonaires et poussée par un vent aigre venu d’Angleterre, alors…


Et puis Nestor nous y sert une absinthe de toute première qualité. Il n’a pas son pareil pour la servir avec un sourire obséquieux et quelques flatteries de circonstance propres à gonfler votre vanité et ses pourboires.


Comme les autres membres de notre Cercle, je me donnais l’air de réfléchir à des choses profondes, les yeux vagues, dans la position du penseur de Rodin. N’imaginez pas, cependant, que tous les membres du club se trouvaient dans la position du penseur de Rodin.


En réalité, je ne pensais à rien, sauf peut-être à la météo déplorable qui m’avait poussé dans ce fauteuil, lorsqu’un individu s’effondra dans le fauteuil voisin avec un soupir qui semblait venir de la plante de ses pieds. Je me tournai vers lui comme le ver de terre sur lequel on a marché, et m’entendis crier : « Mais c’est Théophraste Blansec ! ». Je n’avais rien trouvé d’autre à dire pour la bonne et simple raison qu’il s’agissait bel et bien de Théophraste Blansec. Un prénom inoubliable, - le même que Renaudot -, et un nom à l’opposé de ses habitudes.


J’avais certainement le visage de la surprise, mais Théophraste, lui, gardait toujours l’expression de quelqu’un qui se demande combien de temps il pourra encore supporter la dureté de l’existence. Il ne s’exprimait que du côté bâbord de son orifice buccal, ce qui nécessitait de se placer correctement pour comprendre ce qu’il disait.


— Je vous fais servir la même chose que d’habitude, Théophraste ?

— Bien sûr, un verre de vin rouge…

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Cette exposition sur les nouvelles technologies ! Elle est bien ?

— Bof ! C’est une idée saugrenue.

— Ah bon ! Pourquoi ?

— Tout à fait identique à celle que nous avions vue il y a vingt ans.

— Ah non ! Théophraste (j’aime bien répéter son prénom désuet), il y a vingt ans, il s’agissait d’une exposition de science fiction…

— C’est bien ce que je dis. Aucune différence ! On y voit des lunettes de réalité virtuelle, des tatouages interactifs avec la domotique, des squelettes à la Robocop, et j’en passe…


C’est alors que nous fûmes arrachés à notre étonnement réciproque par un individu barbu et ventripotent qui nous écoutait à la dérobée, et qui affirma : « — Eh bien ! Moi, j’ai vu plus fort que ça encore. Un circuit intégré imprimé sur un support de deux nanomètres ! ».


Nous avions une vague idée de ce que pouvait être un circuit intégré, à condition de rester dans les généralités, mais le nanomètre nous parlait peu. Nous lui en fîmes la remarque.


— Le nanomètre, mes amis, c’est à peu près aussi long que votre ongle grandit en une seconde.


Nous savions cela ridicule, mais nous avons tous regardé nos ongles comme si nous allions les voir pousser de quelques nanomètres. 


Le barbu, dont le front démesuré indiquait la puissance cérébrale, et qui, de toute évidence, cherchait à engager la conversation, ajouta : « Savez-vous que sur une puce de la taille d’un ongle et épaisse de deux nanomètres, on est capable, aujourd’hui, d’imprimer cinquante milliards de transistors ? ».


Ces notions ne parvenaient pas à percer la carapace de béton qui enrobait notre cervelle. Lui non plus, d’ailleurs, ne pénétrerait jamais notre Cercle très fermé. Il était beaucoup trop savant pour nous.


jeudi, juillet 01, 2021

À la belle étoile


Toujours prêt à rendre service, Norbert conduisait Églantine chez une amie qui l’avait invitée à passer l’été dans sa gentilhommière. La décapotable roulait à vive allure sous un océan de ciel bleu. À droite et à gauche, la campagne semblait emportée dans une course folle, et avec elle, les laboureurs qui travaillaient aux champs.


Pourquoi dites-vous, Norbert, que notre génération sera la dernière à avoir connu les joues posées sur des oeufs ?


Je ne dis pas cela, Églantine. Je dis : « les jougs posés sur des boeufs ». Aujourd’hui, il n’y a plus que des tracteurs qui tirent les charrues.


Ah ! Vous aimez la campagne, Norbert ! Cela se voit. Allons dormir à la belle étoile et je vous montrerai mon hangar à fourrage.


Norbert fut ébranlé comme s’il était tombé d’un train d’ébahissement sur les rails de sa stupéfaction. Il connaissait Églantine comme une fille simple et directe, mais il avait aperçu dans son regard de merlan frit marié à une vache qui rumine, une étincelle de salacité qui révélait chez la donzelle une libido en fusion. Elle avait des yeux ronds, une bouche lippue et un triple menton qui s’épanouissait sur sa poitrine surabondante. De longues effluves musquées montaient des profondeurs de son corsage chaque fois qu’elle poussait de languissants soupirs accompagnés d’oeillades appuyées dans sa direction.


La stupeur s’effaçant rapidement pour laisser place à la terreur, Norbert était comme tous ces gens qui habitent à côté d’un volcan entrant en éruption et qui doivent trouver immédiatement une solution. Son cerveau cliquetait plus rapidement qu’un ordinateur. Un bref instant, lui vint à la tête une montée de cette lubricité fangeuse qui hante les rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants. Il songea expédier prestement l’affaire comme on s’acquitte d’une incontournable épreuve.


Il eut préféré une issue plus poétique et ne pas désoler le silence de la nuit et les pudeurs de la lune par de hideuses amours, mais aucune solution de rechange ne lui venait à l’esprit. Il lui parut alors indispensable de commencer par s’anesthésier au moyen d’un béatifiant liquide apte à lui modifier radicalement sa vision du monde.


Le jour commençait à décliner lorsqu’il s’arrêta sur la place de l’un de ces innombrables villages qui peuplent nos campagnes et dont le seul commerce est un bar-tabac-presse-épicerie-droguerie-poste et dépôts divers.


Quelle que soit l’horreur des circonstances et si nombreuses soient les flèches de la mauvaise fortune, Norbert pouvait toujours compter sur une chance insolente qui lui évitait de souffrir des pièges tendus par le Destin. Il aperçut de l’autre côté de la place, juste derrière une statue qui accueillait les merdes des pigeons avec une sérénité de bronze, l’unique auberge de l’endroit, dont l’enseigne affichait en toute simplicité : « À la belle étoile ».


Il semblait que la Providence essayait de mettre un peu de vaseline sur une situation scabreuse, mais dès l’approche du bâtiment il fut évident que l’étoile de son enseigne était la seule que l’établissement pouvait s’offrir, sans espoir du plus petit label touristique.


Suivi d’Églantine, une bouteille de whisky dans une poche, et de mort-aux-rats dans l’autre, Norbert pénétra dans ce qui lui parut être un bouge rivalisant en senteurs fauves avec les urinoirs. Un monstre surgi de nulle part lui hurla au visage, dans une haleine de soupe aux choux mêlée à des relents de vinaigre : « C’EST FERMÉ !!! ».



Le figurant


Profession ? Demanda le policier Dupontel.


Figurant, répondit le prévenu. Albert avait en effet été prévenu que tout ce qu’il dirait pourrait être retenu contre lui, et qu’il valait mieux pour lui d’être prévenu que retenu. Une leçon à retenir. Il avait un oeil au beurre noir, une balafre sur la joue gauche et une lèvre sanguinolente découvrant une bouche légèrement édentée. On l’accusait d’ivresse, de désordre et de résistance aux forces de l’ordre.


Le policier le fixa comme une chenille dans sa salade.


Vous êtes figurant ?


Dupontel proféra ce « vous » avec des accents de cobra en colère. Son visage ressemblait à une plaque de granit que coupaient une paire d’yeux soupçonneux et une bouche réduite à une ligne. Il avait les lèvres pincées comme s’il venait de sucer un citron pas mûr, et on ne pouvait pas dire que son sourcil se fronçait parce qu’il était déjà froncé. Il avait les traits marqués par le mépris et donnait l’impression d’un lutteur prêt à entrer en action.


Ce n’est pas un métier, ça ! 


Le ton qu’il employait eut envoyé n’importe qui se réfugier sur le lustre de la pièce, mais il n’y avait ici que des néons et des hommes aux mâchoires carrées qui surveillaient Albert étroitement. Il ne lui restait d’autre alternative que de se ratatiner davantage sur son siège.


Dupontel émettait des bruits qui faisaient songer à un buffle cherchant à se dégager d’un marécage et Albert se disait qu’il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour qu’il se transforme en créature de Frankenstein et aille chasser le grizzly dans les Rocheuses. Ses craintes s’amplifièrent lorsqu’il s’aperçut que le numéro matricule du policier se terminait par six cent soixante six, le chiffre du diable.


Toujours est-il qu’il ne montrait aucune intention d’être intelligent et comprendre que la tête excentrique d’Albert n’était qu’un maquillage pour son rôle de figurant dans une rixe de saloon.


Dupontel leva une main pour étouffer dans l’oeuf toute velléité d’explication de la part du prévenu, contourna lentement son bureau, saisit Albert par le col, et glissa dans sont oreille cireuse et dans un grognement de même puissance qu’une explosion dans un dépôt de munition : Disparais ou je te fais franchir le mur du fond avec mon pied au cul.


mardi, juin 08, 2021

Grünenwald


Avant que la nuit ne nous surprenne, essayons d’atteindre cette bergerie là-bas, dit Grünenwald à sa petite famille composée de sa femme et de ses deux enfants qui le suivaient péniblement. Ils avaient pris le parti de ne jamais se séparer et de rester toujours ensemble. Cela faisait déjà longtemps qu’ils apercevaient à l’horizon cette pauvre bâtisse qui semblait s’éloigner à mesure qu’ils s’en approchaient.


Peut-être aurais-je dû écrire Grunenwald, sans tréma, ou bien alors Grünewald, je ne sais plus très bien, mais peu importe. Allons-y pour Grünewald. La famille fuyait une administration tatillonne et paperassière qui cherchait à les verbaliser pour des comportements jugés indécents et libertaires. Il est vrai que Grünewald relisait périodiquement Tintin au Congo dans sa version originale en mangeant des têtes de nègre, pendant que sa femme buvait du Banania en écoutant Chaud cacao chantée par Annie Cordy.


Cette famille totalement dévoyée vivait dans une société décadente. Lui était le nègre de quelques écrivains à succès et hommes politiques surmenés ; une activité si envahissante qu’il ne s’était pas rendu compte que sa femme tenait une agence d’aide à domicile essentiellement composée de pauvres émigrées sauvagement exploitées.

 

Ils marchaient vers cette bergerie sans eau ni électricité afin de fuir la dégradation infamante de leur note sociale ainsi que les ardeurs d’un contrôleur fiscal entêté et à la laideur indescriptible, ce qui contrarie l’auteur qui aurait bien voulu décrire à quel point la perversité d’un individu est capable de lui déformer le visage, mais ce qui lui permet de gagner un temps précieux puisqu’il est limité à 3000 signes.


Ils comptaient passer la frontière en traversant les vertes forêts du mont Pourri, pour éviter les regards indiscrets de la douane volante qui fouillaient les poches des contribuables contrebandiers cherchant à échapper aux contributions sans contrition. Cela me revient à présent. Ils ne s’appelaient pas Grünewald mais Verteforet, foret étant écrit sans accent circonflexe, comme cet accessoire pour perceuses et vilebrequins, bien qu’à vrai dire le mystère de la famille Verteforet  était tout à fait impossible à percer. Cela m’est revenu en écrivant « les vertes forêts du mont Pourri », et Dieu sait si cette histoire est pourrie. J’ai du confondre car il me semble que cela se passait à la frontière avec l’Allemagne.


Au point où nous en sommes, permettez-moi d’apporter ici une précision surprenante. Depuis des jours et des jours qu’ils marchaient comme de misérables exilés, il neigeait tous les soirs à la même heure, avant la tombée de la nuit. De véritables bourrasques accompagnées de tremblements, aussi violentes que soudaines. Elles vous mettaient la tête à l’envers, vous faisaient plonger et perdre tout sens de l’orientation. Et la nuit tombait en même temps que les derniers flocons, obligeant la petite famille à s’immobiliser.


ooOoo


Comme chaque soir, le vieux collectionneur maniaque reposait sa boule à neige sur l’étagère d’un placard qu’il refermait avec soin, inconscient du drame qui se jouait là.

 

Décrocher la lune

 

« Votre mission, si vous l’acceptez, consistera à décrocher la lune ».

Songeur, Hubert jeta le billet dans le feu avant qu’il ne s’auto-détruise. Il se doutait bien que Zodiac Stories finirait par lui demander l’impossible. 

On l’avait d’abord mis en confiance avec quelques thèmes classiques comme le petit carnet, la bonne résolution ou les retrouvailles… Jouer les hypocondriaques ou remonter le temps passaient encore, à la rigueur, mais la lune, c’était une autre affaire ! Tous, y compris les meilleurs, qui avaient déjà sauvé le monde à plusieurs reprises, avaient échoué dans cette entreprise. Même en utilisant des pratiques douteuses ou illicites.


Mais Hubert n’était pas de ceux qui reculent devant les difficultés. Il passait en revue les missions qui lui avaient été confiées par le passé, les fabuleuses aventures qui s’en étaient suivies, et réfléchissait au meilleur moyen de décrocher la lune, lorsque le souvenir du comte Dragmzk lui revint à l’esprit. 

Il s’était juré de ne jamais retourner chez le comte Dragmzk mais il est des circonstances où il faut savoir se trahir. On murmurait, en effet, que le comte organisait des sacrifices humains au moment de la pleine lune et, sans doute, était ce là le meilleur endroit et le meilleur moment pour la décrocher.

Il adressa un SMS noir au comte et quelques jours plus tard, par une nuit sans lune, frappait à la porte de l’imposante demeure.


Après une interminable attente, elle finit par s’ouvrir sur cent cinquante kilos d’Igor, jambe de bois comprise, et presqu’autant du molosse jaune au regard cloaqueux qui ne le quittait jamais.

Monsieur est attendu guttura-t-il d’une voix qui eût gelé un Esquimau.

Hubert suivit Igor jusqu’à une immense salle qui aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Les murs étaient recouverts de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles. Le comte le reçut à bras ouverts, l’enveloppant de sa grande cape noire en riant de plus en plus fort (Il aimait rire sous cape) et en répétant : Ce cher Hubert ! Ce cher Hubert ! Ce cher Hubert ! …

Hubert se taisait car il lui paraissait hasardeux de répéter plusieurs fois « ce cher Dragmzk  » sans emmêler sa langue dans ses amygdales.


Lorsque le comte réussit à s’arrêter de rire et de dire « Ce cher Hubert », il conduisit son cher Hubert jusqu’à une salle à manger qui aurait pu accueillir les familles des cavaliers précités.

Je vous passe le frugal repas devant la gigantesque cheminée qui dégorgeait plus de vent et de fumée que de chaleur, la chambre aux dimensions de cathédrale tapissée d’armures et de trophées de chasse, le chuintement des arbres sépulcraux et les hurlements caractéristiques des loups affamés. Il suffira de vous reporter au récit de sa précédente visite.

Une différence de taille, cependant : Les pâles clartés de la lune ne rendaient pas les objets vivants autour de lui, et les loups ne hurlaient pas à la lune, car il n’y avait pas de lune.

D’ailleurs, elle ne se montra pas davantage la seconde nuit ni la suivante. Une semaine passa sans que l’on puisse observer l’annonce du plus petit quartier de lune.


Un jour qu’Hubert se penchait trop à la fenêtre pour apercevoir la lune là où elle aurait dû normalement se trouver, il perdit l’équilibre et ne ralentit sa chute vers le parc, deux étages plus bas, que par la grâce de lierres grimpants qu’il saisit au passage.


Un danger bien plus grand l’attendait à l’atterrissage en la personne d’Igor et de son inséparable compagnon surveillant les abords du château.

L’unijambiste regarda Hubert comme un élément issu de ces couches sociales dites à taux de criminalité élevé qui s’enfuirait avec le rubis du Maharajah.

Je déconseille vivement à Monsieur de vouloir quitter le château. Les lieux ne sont pas sûrs siffla-t-il entre ses dents.

Le chien s’humecta les babines, tel un loup qui voit venir à lui un paysan russe à travers les steppes de l’Asie centrale et grommela quelque chose à son maître dans un dialecte inconnu d’Hubert.


Eussiez-vous été empereur d’orient et d’occident, vous n’eussiez pas pu ignorer votre infériorité en la présence de ces deux là.

Le courage d’Hubert avait les fusibles qui fondaient mais il rassembla ce qui lui restait pour expliquer qu’il cherchait à apercevoir la lune lorsque…

Monsieur plaisante certainement l’interrompit Igor. Nous savons que Monsieur est envoyé par Zodiac Stories.

Hubert croyait entendre céder les fils qui tenaient son épée de Damoclès. 

Igor poursuivit : Monsieur arrive trop tard. Nous n’avons plus de lune. De plus zélés sont déjà venus la décrocher.


La grasse Mat'


Hier, j’ai tué ma femme. Quel soulagement !


Je ne tolérerai aucun reproche. Nous vivons dans une société où il arrive qu’on nous demande de tuer des gens que nous ne connaissons pas, contre lesquels nous n’avons pas de haine, et l’on nous décore pour cela. Et un autre jour, on nous reprocherait d’avoir égorgé une personne qui nous rend la vie impossible ? Enfin, un peu de bon sens !


D’abord, elle était laide, si laide que lorsque nous nous promenions dans les rues, les passants se retournaient et ricanaient. À dix-huit ans, elle semblait en avoir quarante. Figurez-vous un petit tonneau, planté sur de courtes jambes et surmonté, en guise de visage, d’une tomate rougeoyante et dodue. Le nez, mince à sa naissance, était gros et violet à son extrémité, et une horrible grimace rendait particulièrement hideuse cette tête tomatifère, avec les yeux d’un poisson mangeur d’hommes et une lèvre toujours molle et gluante de salive.


Ah ! Quel malheur ! Pauvre de moi ! J’avais voulu la sauver des lieux de luxure et d’ivrognerie qu’elle fréquentait assidûment. Elle ne se complaisait qu’au milieu de cette écœurante débauche qui rappelait Babylone à l’époque où les mœurs y étaient les plus dissolues.


Mais tout cela aurait encore été supportable si elle n’avait été méchante comme la gale, une erreur de la nature, une limace visqueuse à la langue de vipère, qui coupait le lait du chat avec de l’eau. Aimable comme un panaris, elle me brutalisait et me diffamait comme ne le furent jamais les premiers martyrs chrétiens.


À sa vue, je me suis longtemps roulé en boule en croisant les doigts, mais après avoir souffert mille tortures dignes du purgatoire, traversé de véritables épreuves dont je serai incapable de me souvenir pendant des mois sans me réveiller la nuit en poussant des hurlements, ma résolution d’en finir fut prise. L’un de nous devait disparaître.


Mais lequel ? 


J’ai d’abord pensé au suicide, et finalement, non, j’ai opté pour le meurtre de cette hyène. Ma résolution de l’amener au tombeau se rua dans mes veines comme du feu. J’ai imaginé la tuer en l’enfermant dans un placard et en aspirant l’air qu’il y avait à l’intérieur avec une paille, mais cela aurait pris trop de temps. Il fallait quelque chose de rapide.


Hier, alors que je réparais une chaise à la cuisine et que je m’étais tapé sur les doigts, elle se mit à rire. Ah, ce rire ! Pareil à un réveil-matin qui se détraque. C’est à ce moment-là que j’ai assommé Mathilde avec mon marteau.


Oui, elle s’appelait Mathilde. On l’appelait la grasse Mat’.